X. Oui, monsieur
L'aoricultbto. Cest très louable de votre part} mais ne voyez-vous pas qtie, depuis qu'elle est morcelée, laitance produit incomparablement plus qu'auparavant 7
X. Cest vrai ! Mai^ ce tf est pas au Morcellement qu'il faut faire honneur de ce résultat, qui provient simplement de ce que le cultivateur» de êolarié qu'il éteit auparavant, est devenu propriétaire inUre§9é à la productioni Youa ne pouvez disconvenir que le fait de la division du sol s'oppose à la distribution régulière et économique des cultures. D'ailleurs le paysan réduit à ses propres bras, et liiême le cultivateur riche, entouré de ses valets de ferme, ne peuvent dans leur isolement trouver toutes les réassurées , posséder toutes les connaissances nécessaires po«r bien gérer leur domaine ; et cependant ils supportent^ pour de très petites propriétés, des frais généraux qui suffiraient pour une exploitation en grande échelle. — Enfin , il ne s'agit pas seulement de produire, mais de préserver, de conserver. Or, Je vous le demande , dans l'état actuel de l'agriculture, est-il possible de prendre une mesure générale contre les insectes , contre les animaux malfaisants? est-il possU>le de se concerter pour la multiplication du gibier, du poisson , pour l'éducation et l'amélioration des animaux domestiques, etc. ? est-il pos- ^e« en un a^gt^d'obtenir, par des efforts isolés, individuels^
les résultats qu'obtiendra F Association, en rassemblant tous les moyens, en faisant converger vers un même but tous les efforts aujourd'hui divergents, éparpillés?... Si donc vous pouvez, sans morceler le sol, intéresser chacun à ce qu'il soit bien cultivé, non pas seulement en augmentant le nombre des propriétaires, mais en rendant tout le monde propriétaire, évidemment vous atteindriez la plus grande somme de produits possible, car vous concilierez ainsi les deux grands moyens de production qui semblent s'exclure aujourd'hui , à savoir : l'intérêt du travailleur et l'avantage d'une culture en grande échelle.
L'architecte. Oui, oui, l'économie est évidente; tout cela est très clair ; mais pourquoi 'Fourier y a-t-il mêlé des rêveries, comme celle de l'Attraction qu'il prétend étendre aux passions?. . Je ne sais, mais son système me paraît trop. . . trop entier.
X. Ah! ah! ah! trop entier! Vous êtes tellement habitué aux idées écourtées qu'une Science vous effraie pair cela seul qu'elle est complète.
L'agriculteur. Qu'entendez-voûs par l'Attraction des passions?
X. « L'Attraction passionnée , dit Fourier,.est l'impulsion donnée par la Nature antérieurement à la réflexion, et persistante malgré l'opposition de la raison , du devoir, du préjugé, n
L'architecte. Oui,... mais les affaires de passion, voyez-vous... ,
X. Eh! bien, je vous dis, moi, que vous ne comprenez pas l'Association comme Fourier l'entend.
L'architecte. Si fait! je la comprends, et je l'admet?^. X. Non, vous dis-je, autrement vous ne pourriez refuser
d'admettre l'Attraction passionnée , car Tuné ne peut exister sans i'aatre. Et il y a plus, « L'étude de rAttraction passionnée, vous dit Fourier, conduit directement à la découverte du mécanisme sociétaire; mais si l'on veut étudier l'Association avant l'Attraction, l'on court le risque de s'égarer pendant des siècles dans les fausses méthodes, de se rebuter et de croire à l'impossibilité ; c'est ce qui arrive aujourd'hui, que le problème de l'Association, négligé pendant trois mille ans, commence enfin à fixer l'attention du monde savant (1). •» Aussi, après avoir fait ressortir la corrélation qui existe entre ces deux sciences, voici comment notre ami Considérant résume un magnifique chapitre consacré à l'examen analytique et synthétique de l'Attraction passionnelle :
« Ainsi, des considérations purement industrielles nous ont amené à l'Association comme But final de l'Économie sociale ; et maintenant des considérations d'un tout autre ordre, desconsidérations psycho-physioIogiqueSfl'étudedes passions natives, nous ramènent aussi à ce même But. Ce que veulent les convenances de raison, les lois mathématiques appliquées à la détermination des maxima de production, de consommation, de bien-étre, les conditions d'ordre général; eh bien! c^est aussi ce que veulent les passions constitutives de l'Homme ; ces passions tant décriées, tant et si vainement attaquées, ces passions dont on n'a jamais daigné examiner seulement les réclamations, ces passions que la morale, la loi, la religion^ poussaient du pied à la porte, à qui mieux mieux, sans seulement consentir à les regarder en face, à les nommer, à les compter; c'étaient les passions qui avaient raison dans leur révolte acharnée contre la forme de la Société; et l'intelligence mieux avisée comprend aujourd'hui qu'elle ne peut avoir un plus haut et plus digne emploi que celui de suivre leurs révélations, qui enseignent les vraies voies de l'Ordre, et peuvent seules nous initier à la connais-
j^ (i) JYoutf, Monde ind,, p. 3.
lance dos éternellei Harmoniisg dq monde! •— Cette magni* flqae eorrespondanoe entre les exigences passionnelles de rHomme, les convenances de bien-être» de plaisir, de bon* heur, n'est-elte pas la preuve la pins élevée de la belle Destinée réservée à l'Homme, de Tordonnance parfaite de tontes les choses de l'univers sons l'action de la Loi providentielle? Qui oserait méconnaître dans ces merveilleuses corrélations llnterventiMi des intelligences supérieures? Qui oserait pier THarmonie préétablie? Qui peut méconnaître la belle Destinés?»
Permettez-moi donc de vous le dire i si quelques hemmes, acceptant la partie matérielle, ou, pour mieux m'ezprimer» la partie organique de la découverte de Fourier, relisent d'admettre sa Tliéorie des passions, c'est chez ces hommes manque d'un sentiùient élevé, qui est celui de l'Ordre ; ils ne voient pas que, si la Société est destinée à une certaine Organisation, si Dieu a voulu cette Organisation pour la plus grande économie, pour le meilleur emploi des ressorts, il a dû donner à l'homme des passions convenantes à cette Organisation ) autrement Dieu aurait contredit, neutralisé une partie de son œuvre ; Dieu aurait manqué du sentiment de l'Ordre, du sentiment de V Unité ; Dieu serait tombé dans la Duplicité de système. Eh I nullement ! Ce sont les hommes qui n'ont pas assee je sentiment de l'Ordre et de l'Unité^ pour reconnaître et admirer Tensemble harmonieux et solidaire que forment les exigences parallèles du monde matériel et du mondé passionnel ; ou plutôt les hommes Pont perdu, ee soitiment ; ils Pont perdu grâce à là pernicieuse hifluence des Régimes plus ou moins incohérents sous lesquels ils vivent depuis cinq mille ans, et qui parviennent à fausser le sens naturel des enfants après bien des douleurs , des cris, dés déceptions et des grincements de dents. Mais, à mesure que Pon avance dans Pétudede PAnatogie, ce sentiment renaît de lui-même; et voyez comme il est puissant en moi ; depuis que le palais-Royal est illuminé au gas, on
aisnre qve la vêrdare en souflre, que les arbres dépérissent. Je voQs déclare qoff cela ne m'est nallement démontré; mais, tà telle était réellement la cause dn dépérissement de ces arbres, j'en conclurais que le gaz n'est pas un bon luminaire, et, par cette seule raisop, j'affirmerais qu'op doit en trouver un qui éclairera mieux, et qui ne nuira pas à la végétation. A vrai dire, l'odeur seule du gaz est déjà pour moi un motif anfBsapt pour arriver à cette eonclusion... Ah! ahl cela vous étonne, monsieur le Peintre! Je sais bien que dans le monde on n'est pas habitué à cette logique; o*est la bonne, pourtant!...
Et puis je ne comprends pas vraiment ^e, même sans en avoirUt preuve, onserefbse à admettrela possibilité d'harmoniser les passit)ns,'dê rendre le travail ailrayanê. Le bal par lui-même, n'est certes pas un e^ierclce bien amusant, car il estsîmpfo; mais il est organisé... Organisez donc le travail, et il sera plqs attrayant que ne l'est le bal. Voyez f Phomme ne peut demeurer un instant sans occupation ; les plus riches dierchent à s'en créer une. Combien de généraux retraités se fimt tourneurs, menuisiers, jardiniers, et à l'occasion maçons, terrassiers? Louis XYI n*était-i| pas habile en serrurerie? Louis XY ne faisait-il pas la euisinef ...
Ld PEINTRE. Oui, mais pour tous ceux-là le travail n'est pas une peine \ c'est un plaisir, un délassement.
X. Bon! vous convenez donc que le travail peut devenir on plaisir, même dans l'isolement et sans chances de profit. Organi$e% donc le travail, encore un coup, et soyez sûr que bientôt on délaissera pour lui le bal et les autres amusements simpfes, puisque vous voyez des goos se divertir par un travail isolé, tandis que personne au monde ne s'amuse à danser seul dans sa chambre. Oui, le travail deviendra plus attrayant que la danse> et c'est ce dont vous serez bien mieux convaincu quand vous aurez étudié dans Fourier le mécanisme des Groupes , l'engrenage des Séries, et
qde vous aurez compris la variété de travaax, on plutôt de . plaisirs, qui résultera d'une pareille Organisation.
L'architecte. Mais pourquoi Fourié* a-t-il mêlé, à des vues incontestablement positives et fécondes, des idées de l'autre monde? Pourquoi son Système cosmogonique qui ne repose sur rien?
X. Croyez-moi, n'abordons pas légèrement un sujet aussi élevé. On a fait, tant sur le Monde aromal que sur les Fu-
. tures créations, des plaisanteries que l'histoire enregistrera, à la honte de notre époque , comme elle a enregistré les sottes objections que présentaient à Christophe Colomb les
. beaux-esprits du quinzième siècle. D'ailleurs, quelle est donc cette manie de vouloir aborder des problèmes transcendants quand on ne comprend pas les premiers éléments de la
. Science? Si les idées de Fourier sur la Cosmogonie, la Psycbpgonie, sont vraies ou fausses, vous ne pourrez vous en assurerj que lorsque vous aurez compris la Loi naturelle d'Association, et c'est seulement sur l'art d'associer le Capital, le Travail et le Talent^ que l'on appelle votre attention ; tant que vous n'avez pas compris cela, vous n'êtes pas en état de comprendre le reste. £t puis, je vous le demande, quelle objection sérieuse pouvez- vous élever àpropos de prédictions qui sont un accessoire pratiquement indépendant de la question principale, prédictions dont notre Maître n'a pas donné les preuves, et qu'il considérait comme n'ayant qu'un intérêt de haute curiosité scientifique; qu'il n'a même enregistrées que pour prendre date , que pour établir avec l'avenir un compte que l'avenir seul réglera ; mais qu'il ne soumet nullement à votre acceptation, et que vous pouvez sans inconvénient considérer comme un roman, du reste fort intéressant , ou, si vous voulez, comme des extravagances comparables aux rêveries de Newton sur l'Apocalypse? £h bien ! non ! vous venez me dire : le Système-cosmogonique de Fourier ne repose sur rien.... Dites
done simplement que vous ignorez entièrement sur quoi il repose. Un homme qui ne saurait pas un mot de géométrie 8erait-il bien venu k dire que la mesure des distances astronomiques ne repose sur rien?
L'architecte. Oui, je comprends; mais en conscience! là, vous pouvez bien avouer cela, ici , entre nous; est-ce que vous y croyez ?
X. Sans doute, j'y crois ; et je pourrais vous donner les faisons qui m'y font croire ; mais, encore une fois, vous n'êtes pas encore à même de juger de la valeur de ces raisons ; et enfin vous pouvez , sans vous occuper de la partie cosmogonique , étudier et admettre la Théorie sociale de Fourier. C'est là l'important. On peut fort bien, je vous le répète, être partisan du Phalanstère, sans comprendre, sans admettre la Cosmogonie de Fourier. \
Le peintre. C'est grand dommage qu'il n'y ait pas un . Phalanstère d'établi ; car vous seriez, j'en suis sûr, un excellent phalanstérien ; mais vous vous trompez, je le crains bien, quand vous jugez des choses d'après les impressions que vous ressentez, et des aptitudes des autres d'après vos aptitudes personnelles. Yous croyez que les passions des hommes sont disposées pour l'Harmonie, parce que vous sentez que . les vôtres^sont faites ainsi ; mais, monsieur, quel mécompte vous éprouveriez si vous étiez une fois à l'œuvre! Et comment harmoniserez- vous ce peuple si faux, si vicieux, si dégradé?
X. J'accepte l'objection. Mais remarquez que vous la puisez, non dans une raison tirée de la Nature, mais dans le résultat forcé de ce Milieu social dont précisément nous proclamons l'incohérence et la fausseté. C'est tourner contre nous nos propres armes.
Lorsque nous établirons le premier Phalanstère, monsieur, vous nous permettrez bien, sans doute, de n'y admet-
tre que les hommes qui ooqs paraîtront te moins Haussés ; vous nous permettrez même d'avoir, en commençant, une discipline rendue indispansabte par les déviations morales de nos sociétaires. Et si, après cela, il y a encore des froissements, des pertes de force, des lacunes d'Attraction, il ne faudra pas s'en prendre étourdiment à la Théorie, mais il faudra voir si cela ne tiendrait pas au vice des instruments que la Civilisation peut mettre à notre disposition, et qui rendront très délicate , très difficile une première épreuve. Nous connaissons les diC&cultés , mais nons espérons bien qu'on saura les résoudre.
Quant à ce que vous dites de la dégradation du peuple, eh I monsieur , qui oserait en faire l'objet d'une accusation contre lui? Les travaux excessib et monotones, les inquiétudes, les tourments, les privations qu'il endure, ne justifient que trop cette malheureuse dégradation ! Ce mot même (dégradation) implique que ses tendances actuelles ne sont pas ses tendances natives, puisqu'il a perdu le grade qu'U tenait de la Nature. Et qu'a-t-il donc, le peuple, pour consolation de son infortune? Hélas 1 il a donné ce nom ( eonsolatUm ) au verre d'eau-de-vie frelatée, qui, en lui faisant perdre avec la raison le souvenir de sa détresse, allume son cerveau, irrite ses organes, et renvoie son corps à la mère commune, après avoir épuis^ une à une toutes les sources de la vie. Aussi, à l'âge où vous devriez avoir un corps robuste et sain, vous n'avez plus qu'un cadavre sur lequel on jette quelques pelletées dé terre... et tout est dit!... Ceux qui sont assez forts pour ne pas se laisser dégrader par la misère, se livrent au désespoir , et, s'ils n'ont pas de quoi acheter un pistolet ou une corde, ils se jettent sous la roue d'une voiture qui passe... Yoilà la vie du peuple, de votre peuple de juillet, de votre peuple souverain, dont vous van* lez à tout propos la grandeur et la miyesté ! • . * — I^t condition des riches est-elle bien préférable? N'ayant appris ni a ^'occuper, ni même le plus souvent à penser, ne se seotv^t
iittirés par rien qui les divertisse et les attache à l'existence, manquant même de désirs, ayant le coeur, Tesprit et Pâme vides, ils tombent dans le dégoût de toutes choses, et meurent par la consomption ou le suicide ! Beau résultat de part et d'autre I Et quel homme consentirait à défendre une Société qui présente de si déplorables extrêmes ?...