X. Qu'en ferez-vous
L'industriel. Hé ! je la porterai, donc!
X. Mais vous ne pourrez la porter sans que vos camarades d'industrie s'en aperçoivent, sans que je m'en aperçoive moi-même. Et Ton saura infailliblement que vous n'avez pas acheté cette montre ;4»r c'est la Phalange elle seule qui fait le commerce» et le prix de cette montre ne se trouvera pas porté sur votre compte.
L'indi}Si;ei£l. £h bien ! je la vendrai.
X. A qui? à un particulier? mais tout le monde saurait que cet individu a acheté de vous une montre que vousmême n'aviez pas achetée : il ne vous l'achètera donc pas ; à la Phalange? mais comme elle seule vend et achète, elle saura bien, ne fût-ce que par ma déclaration, que cette montre a été volée. Ou plutôt elle ne saura rien de tout cela, car encore une fois, au Phalanstère, non-seulement on ne peut pas dérober, mais, ce qui vaut mieux encore, on n'a nul intérêt, nul penchant à dérober; en effet, d'une part, on ne pourrait pas profiter de son vol, et, d'autre part, on a à souhait, à profusion, tout ce que l'on peut désirer.
Le peintre. En voilà, une utopie !
X. Utopie!... Eh bien! arrêtez- vous un peu à cette utopie; supposez que la réalisation en soit possible, et calculez l'économie qui an résuiferaît pour la Société, sans compter l'agrément, ta sécurité qu'en retirerait chacun de nous. Plus de gendarmes , plus d'agents de police, plus de justice correctionnelle , plus de Cour d'assises , plus de ces fonc-
lions imâgiikées'poor réprimer le vot et pour le pour» encore après dans la personne do voleur.
Le peintre. Oui^ mais pour supprimer les voleurs.
X. Il faateréer le Milieu sociétaire*, c'est évident. Je vous dis que tons les problèmes sociaux aboutissent la , qu'ils ne trouvent que là leur solution radicale. . .
Le peintre. Yous aurez beau dire, il est difficile de sHmaginer qu'un jour il n'y aura plus de voleurs.
X. Pour mon compte, je comprends beaucoup mieux i'a))sence que la présence des voleurs dans l'Etat social , par la raison que je comprends plus facilement un fait régulier qu'un &it anormal. Je suis tell»nent convaincu qu'un jour le vol n'aura plus lieu, qu'il me semble voir les Harmoniens, quand ils liront nos histoires de brigands et en général nos romans et nos drames ( si le plaisir qu'ils trouveront au travail productif leur laisse le temps de lire cet inutile fatras ) , il me semble, dis-je, les voir plongés dans la stupéfaction la plus complète, ne comprenant rien à la marche de l'ouvrage ni à la conduite des personnages, et se demandant sans cesse : A quoi bon ce vol? dans quel but cette dé* marche? pourquoi cette méchanceté? pourquoi cette vengeance? pourquoi ceci? pourquoi cela?.. — En attendant cette époque fortunée , je vais à l'Exposition. Viens-tu avec moi, toi?
Moi. Volontiers.
L'industriel. Oh ! messieurs, ne vous pressez pas tant ; il n'est qu'une heure : vous avez trois heures devant vous.
X. C'est-à-dire deux heures et demie, car les garçons de salle chassent lès visiteurs à trois heures et demie au lieu de quatre. Et ils font bien, morbleu ! iisdonnentau public, qm se laisse chasser, une bonne leçon qui, malheureusement, ne lui profite guère. Voyes ei^elfotl vôilldiK hommes qui savent
ft-enteadre » se eMcerter ; ehlnen I ib font la Ma tonte une multitude divisée. Voilà l'Assoeiàtioii &k présence du Morcellement... Ehl Dieu! si le siècle voulait ouvrir les yeux , tout serait un enseignement pour lui, depuis la plus simple eipression de rAssociation, que Pon trouve dans le berger et «esehîens en présence du troupeau» jusqu'au Gouvernement» composé lui- même de sept ou huit hommes liés paf un intérêt commun, par une pensée commune, et qui , en rattachant à cet intérêt, à cette pensée , d'autres hommes en assez petit nombre, commandent à tout un pays, contiennent tout un peuple quelquefois hostile, mais toujours divisé I Savoir s'associer /voilà tout le secEct pour être forts! Tenez, ce Palais-Royal qui est si beau» à agréable pouf ceux qui l'habitent , eh bien ! si nos amis les artistes, qui vivent isolés dans Paris , avaient voulu me croire et s'entendre depuis quinze ansquejeleleuf dis, ce palais leur appartiendrait; oui , leur appartiendrait, car habiter un log^nent » c'est le posséder. Or, s'ils avaient loué chaque appartement dès qu'il devenait libre^ ils auraient dès longtemps envahi tout le palais» et cela au grand désappointemeiit des marchands qui» se trouvant tout désorientés au milieu d'une population si contraire à leur manière d'êtse , auraient fini, j'en suis sûr , par le déserter les uns après les autres, en se disant : Ma foi ! le Palais-Royal est insupportable ; (m n'y voit plus ^e des peintres, des comédiens, d^ architecte» des écri*vains. C'est la Maison des artistes; on n'y rencontre plus que des hommes d'esprit... c'est ennuyeux... Ma foi! je m'en vais... je m'en vais sur le quai de la Ferraille...
Maïf Allons» alions! t&obons de faire des plaisanteries de bon goût.
X. Plaisanterie à part » messi^rs » et trivialité à part » gardez-vous de ercôre que ce s<Ht là une mauvaise idée^ Sfiyez-vous bien ce que les artistes perdent à ne pas se voir» 1^ (Kmulteri se fortifier les uns ka aoirea? Que ne ga^ae^
iraient- ik pas à cette Âision, ii cette demi-âfisociatioii?.. Et puis cela domierait lieu à une foule de combinaisons pour Us jeux, les travaux, les réunions, rhabi]ilement, les olyets de consommation... Oui, la Maison de& artistes !.«. Je mets aux voix la Maison des artistes...
— Mais, dis-je, avec de pareils éléments, on ne pourrait pas former les Séries, spéculer sur la mécanique des passions.
X. Non, sans doute ; ce serait simplem^t une sorte d'établissement garamiêie; mais déjà on pourrait y réaliser une foule d'économies, y ménager beaucoup de jouissances ; et enfin, ce serait peut-être un moyen de sortir de la Civilisation. Or, Ton sait combien cette ignoble Société est peu chanceuse sous ce rapport. Fourier énumère douze issues ou moyens de sortir du Régime civilisé. Eh bien I dans leur aveuglement, nos hommes d^Etat n'ont pas encore su en trouver un. Et c'est tout simple, puisque, loin de cher* cher une issue, ils se complaisent dans la glorification d'un état de choses dont ils sont les premières victimes.
L'AGaicutTEUR. Pardon, monsieur... Qu'entendez^ vous par un établissement garatUisU ?
X. Ah! oui, c'est encore là ttn mot de notre vocabulaire à nous, un mot nouveau exprimant une idée essentiellement nouvelle... Voici! — D'après h Loi du Mouvement social^ la forme sociale immédiatement supérieure à la nôtre )est le Garaniisme^ régime dans lequel les solidarités, les^aran^'^^ qui n'existent pas aujourd'hui, s'établissent du maître à l'ouvrier, du propriétaire au prolétaire, du gouvernant au gouverné. Si la Société actuelle suit naturellement la voie dans laquelle elle est engagée, sans en abréger les misères par des institutions progressives savamment raisonnées , elle arrivera au Oarantisme dans quelques centaines d'années, et à TAssocuTiON beaucoup plus tard.
Le pbihteb. Dm)c» le Garantiime n'en pfts l'Harmonie ?
X. Oh! non, car ce Régime ne comporte pas rétablissement des grands Equilibres sociaux, dont cependant il développe les germes bien plus que ne le font les Sociétés antérieures. Ce n'est déjà plus la Civilisation, mais ce n'est pas même encore l'Association simple; c'est le moment oùTHumanité entre en adolescence ! c'est l'issue des Lknbei êocialeê^ c'est à peine Taube du bonheur.
Moi. Hélas ! cette aube est encore loin! Entre elle et nous se place une phase féconde en malheurs effroyables, celle de la Féodalité induitrielle qui se forme déjà sous nos yeux et qui réserve à l'Humanité des Iconvulsions dont TAngleterre commence à ressentir les premières secousses. Aveugles hommes qui ne veulent pas conjurer tant de catastrophes par un essai d'Association véritable! Fourier l'a dit : « Notre génération abrutie par la philosophie se résigne à tant de calamités avec un fatalisme oriental. *»
L'architecte. Pourquoi n'organiserait-on pas d'abord le Garantisme ?
X. C'est, monsieur, que le Garantisme n'est qu'un état provisoire, et qu'il est bien plus simple et plus facile d'organiser l'Ordre sociétaire» c'est-à-dire de résoudre intégralement et définitivement le problème7social ; on éviterait ainsi des siècles de calamités...
Mais de quoi parlions-nous donc , et qu'est-ce que je voulais dire?... Ah ! c'est à propos des surveillants de l'Exposition, qui savent du moins s'entendre pour gagner une demiheure sur le public... Je dis qu'il n'est pas besoin de tant d*exemples pour être pénétré, saisi des immenses avantages de l'Association, en toutes choses. Donnez-moi douze hommes bien unis, mais unis comme ils le seront en Harmonie, c'est-à-dire un seul homme ayant une seule volonté et douze
tête? et vin|i-c|uatre brjis m service de c^tte vQlQ»tç *, 4^-»
nez-moi ces douze hommes, et je vous défie de me proposer une entreprise qu'ils ne puissent accomplir.
Le peintre. Eh ! parbleu ! c'est THistoire des Treize. Moi. L'Histoire des Treize.. • c'est une idée pillée, cela. Le peintre . Comment ?
Moi. Oui, et maladroitement pillée, et on ne peut plus mal appliquée.
Le peintre. Je croyais qu'il n'y avait que X'pour ayan cer des paradoxes.
X. Paradoxe ou non, mon ami dit vrai. -L'idée a évidemment été pillée, et la preuve, c'est que celui qui l'a mise en œuvre l'a gâtée faute de la comprendre. L'auteur de ce roman aura sans doute ouï dire qu'avec un certain nombre d'hommes associés dans tous leurs travaux, associés dans l'acception large et sincère de ce mot, on pourrait tout entreprendre, tout mener à bonne fin. Travaillant sur cette donnée, dont la grandeur l'a frappé, et plaçant ses personnages dans le monde actuel, il a eu la pensée malencontreuse de les faire converger au Mal. Or, je vous le demande, quel beau mérite de faire le Mal en Civilisation, c'est-à-dire au sein d'une Société qui favorise le Mal? — Tout au contraire; il fallait liguer ces hommes pour faire le Bien. C'est alors que le problème devenait difficile et le sujet beau et grandiose... Ou bien, ce qui fût revenu au même, il fallait les supposer dans la Société harmonienne, et les faire converger au Mal. Car il est aussi difficile de vouloir et de faire le Mal ea Harmonie que de faire le Bien dans les Périodes sociales antérieures : Sauvagerie, Patriarcat, Barbarie, Civilisation.
Le docteur. £h ! eh ! il y a une idée là.
X. Une idée?... Si j'ai jamais le temps de la développer dans un écrit, vous verrez comme, de ce point de vue , je fouillerai profondément les entrailles de votre abominable Société,., En attendant, je vou^salqeM* Yiep^donc, toÎMt