LES QUATRE DONS
Sij*avais trois cents écus de rente, j'irais demeurer à Quimper, où se trouve la plus belle église de la Cornouaille et où les maisons ont des girouettes sur les toits; si j'avais deux cents écr.s, j'habiterais Carhaix, à cause de ses moutons de bruyère et de son gibier; mais si je n'avais que cent écus^ je vou- ■drais tenir ménage à Pont-Aven ; car c'est la qu'est la plus grande abondance de toutes choses. A Pont- Aven on a le beurre pour le prix du lait, la poule pour le prix de l'œuf, et la toile pour le prix du lin encore vert. Aussi y voit-on de bonnes fermes dans lesquelles on sert du porc salé trois fois la semaine et où les bergers eux-mêmes mangent du pain de méteil à discrétion.
C'était dans une de ces fermes-là que vivait Barbaïk Bourhis, courageuse femme qui avait soutenu sa maison comme si elle eût été un homme, et qui
possédait assez de champs et de récoltes pour entretenir deux fils aux écoles.
Or, Barbaïk n'avait qu'une nièce qui gagnait plus que son entretien^ de sorte qu'elle mettait le profit de chaque jour sur le profit de la veille.
Mais les épargnes trop faciles engendrent toujours quelques fléaux. A force d'entasser le blé, vous attirez les rats dans vos granges, et à force d'économiser les écus, vous faites naître l'avarice dans votre cœur. La vieille Bourhis en était venue à n'avoir d'autre souci que d'augmenter son bien, à ne montrer d'estime que pour ceux qui payaient, chaque mois, une grosse somme au percepteur. Aussi prenait-elle un air de colère quand elle voyait Déncs, le journalier de Plover, causer avec sa nièce derrière le pignon. Un matin qu'elle venait encore de les surprendre, elle cria à Téphany d'un ton de marâtre :
— N'est-ce pas une honte que vous soyez ainsi causant toujours avec un jeune homme sans bien, quand il y en a tant d'autres qui vous achèteraient volontiers la bague d'argent ?
— Dénès est un bon laboureur et un vrai ehré-
tien, répondit la jeune fille; un jour ou l'autre il trouvera à louer quelque ferme dans laquelle il pourra élever des enfants.
— Et vous voudriez être leur mère? interrompit la vieille; Dieu me sauve! j'aimerais mieux vous voir dans le puits du courtil que la femme de ce vagabond. Non, non, il ne sera pas dit que j'aurai élevé chez moi la fiile de ma sœur pour qu'elle épouse un homme dont toute la fortune tiendrait dans son sac à tabac.
— Que fait la fortune quand on a la santé et que la Vierge peut regarder dans nos intentions? répondit doucement Téphany.
— Que fait la fortune ! répéta la fermière scanda- ' lisée. Ah ! tu en es donc arrivée à mépriser le bien que Dieu nous donne? Que tous les saints aient pitié de nous ! puisqu'il en est ainsi, morceau d'effronterie (1), je te défends de jamais parler à Dénès; et s'il reparaît à la ferme, j'irai trouver le recteur pour qu'il vous mette dans son monitoire du dimanche.
(1) Expression bretonne, pes divergont.
— Jésus ! vous ne feriez pas cela, ma tante ! s'écria Téphany effrayée.
— Aussi vrai qu'il y a un paradis, je le ferai ! répliqua la vieille femme avec colère ; mais en attendant, allez à ladoué pour laver le linge et le faire séclier sur les aubépines ; car depuis que vous avez l'oreille au vent qui vient de Plover, tout reste à faire au logis et vos deux bras ne valent pas les cinq doigts d'un manchot.
Téphany voulut en vain répliquer, la mère Bourhis lui montra impérieusement le baquet, le savon et le battoir, en lui ordonnant de partir sur-lechamp.
La jeune tille obéit , mais son cœur était gonflé de chagrin et de ressentiment.
— La vieillesse est plus dure que les pierres du seuil de la ferme, pensait-elle; oui, cent fois plus dure : car, à force de tomber, la pluie use le seuil, et les larmes ne peuvent amollir la volonté des vieilles gens. Dieu sait que la causerie avec Dénès était ma seule joie ; si je ne dois plus le voir, autant vaut entrer dans un couvent ! et pourtant le bon ange était toujours avec nous. Dénès ne m'appre-
nait que de beaux cantiques, ne me parlait que de ce que nous ferions quand nous serions ensemble, mari et femme, dans une ferme, lui cultivant les terres, et moi soignant les étables. Est-ce donc chose défendue de se donner honnêtement l'un à l'autre du courage et de l'espoir ? Dieu n'aurait pas fait le mariage s'il y avait eu péché à penser qu'on se marierait un jour, et il ne nous eût pas donné le jugement s'il était défendu de choisir. Ah! c'est me faire grand tort que de m'empêcher de mieux connaître Dénès, car il n'y a que lui qui occupe mon cœur.
Tout en se parlant ainsi à elle-même, Téphany avait gagné la doué. Comme elle allait déposer son baquet chargé de linge sur une des pierres blanches qui entourent le lavoir, elle y aperçut une vieille femme qui n'était pas de la paroisse et qui se tenait la tête appuyée sur un petit bâton d'épine jauni au feu. Malgré son chagrin, Téphany la salua.
— Ma tante (1) prend le frais sous les aunes ? dit-elle, en déposant plus loin son fardeau.
(1) Les jeunes filles bretonnes appellent ainsi les vieilles femmes par respect.
— On se repose où l'on peut, quand on a le toit du ciel pour maison, répondit la vieille d'une voix tremblante.
— Étes-vous si abandonnée? demanda Téphany avec compassion, et ne vous reste-t-il aucun parent qui puisse vous faire place à son foyer ?
— Tous sont morts depuis longtemps, répondit rinconnue, et je n'ai plus d'autre famille que les bons cœurs.
La jeune fille prit le pain de méteil frotté de lard que Barbaïk avait enveloppé dans un morceau de toile et posé près de son battoir.
— Tenez, pauvre tante, dit-elle, en le présentant à la mendiante. Aujourd'hui, du moins, vous dînerez comme une chrétienne avec le pain du bon Dieu : pensez seulement dans vos prières à mes parents trépassés.
La vieille femme prit le pain , puis regarda Téphany.
— Ceux qui secourent méritent d'être secourus, dit-elle -, vous avez encore les yeux rouges, parce que Barbaïk l'avare vous a défendu de parler au garçon de Plover^ mais c'est un cœur honnête, qui
ne veut que le bien, et je vous donnerai moyen de le voir une fois chaque jour.
— Vous ! s'écria la jeune fille, stupéfaite de ce que la mendiante était si bien instruite.
— Prenez cette longue épingle de cuivre, reprit la vieille, et chaque fois que vous la mettrez à votre Justin, la mère Bourhis sera obligée de quitter la ferme pour aller compter ses choux. Tout le temps que l'épingle restera en place, vous serez libre, et votive tante ne reviendra que lorsque l'épingle aura été remise dans l'étui.
A ces mots, la mendiante se leva, fit un signe d'adieu et disparut.
Téphany demeura étourdie. Évidemment la vieille femme n'était pas une mendiante, mais une sainte, ou une chanteuse de vérité (1).
En tous cas, la jeune fille serra précieusement l'épingle, bien décidée à éprouver sa puissance dès le lendemain.
Vers l'heure donc où Dénès avait coutume de venir, elle la plaça à sa collerette. Barbaïk prit
(J) Nom donné par les Bretons aux fées qui disent l'avenir : dion ganérez ; mot à mot, qui chante droit.
aussitôt ses sabots et passa dans le courîil, où elle commença à compter ses choux, puis du courtil elle passa au verger, et du verger aux autres champs, si bien que la jeune fille put causer à loisir avec le garçon de Plover.
Il en fut de même le lendemain et tous les jours suivants, pendant plusieurs semaines. Dès que l'épingle sortait de l'étui, la bonne femme courait à ses choux, recommençant toujours à calculer combien il y en avait de gros, de petits, de bosselés ou de crépus ( 1 ) .
Dénès parut d'abord ravi de cette liberté ; mais peu à peu il se montra moins empressé. Il avait appris à Téphany toutes ses cliansons. Il lui avait raconté tous ses projets ; maintenant il était obligé de chercher ce qu'il pourrait lui dire et de s'y préparer d'avance, comme un prédicateur qui va faire un sermon. Aussi yenait-il plus tard et s'en allait-il plus tôt. Quelquefois même, prétexant des charrois, des sarclages ou des courses à la ville, il ne venait
(I) Ce sont différenles espèces de choux cultivés en Breta'fne.
point à la ferme, et Téphany en était pour ses frai»
d'épingle.
Elle comprit que raffection de son fiancé s'était refroidie, et elle devint plus triste qu'avant.
Un jour qu'elle avait vainement attendu le jeune homme, elle prit sa cruche et s'en alla seule à la fontaine, le cœur gros de déplaisir.
Comme elle y arrivait, elle aperçut la même vieille qui lui avait remis l'épingle magique : elle était debout, près de la source, et regardant venir Téphany, elle se prit à dire, avec un petit rire de cigale :
— Ah! ah! la belle fille n'est-elle plus contente de pouvoir entretenir son serviteur à toute heure du jour?
— îîélas ! pour l'entretenir, il faudrait être avec lui, répliqua Téphany tristement, et l'habitude lui a rendu ma compagnie moins douce. Ah ! tante , puisque vous me donniez le moyen de le voir tous les jours, il fallait donc me donner, en même temps, assez d'esprit pour le retenir.
— Est-ce là ce que ma fille veut? demanda la vieille ; dans ce cas, voici une" plume arrachée à
PAYS DE COUNOUAILLES. Il
l'aile d'un ange savant; quand elle la mettra dans ses cheveux j rien ne Tarrêtera^ car elle aura autant de connaissances et de malice que maître Jean (1) ui-même.
Téphany, toute rouge de joie, emporta la plume, et le lendemain, avant la visite de Dénès, elle la mit sous son rozarès bleu (2). Au même instant, il lui sembla que le soleil se levait dans son esprit; elle se trouva savoir tout ce que les Idoeirs apprennent en dix années et beaucoup de choses que les plus savants ne connaissent pas; car, avec la science des hommes, elle avait conservé la malignité des femmes. Aussi Dénès fut-il émerveillé de tout ce qu'elle lui dit; elle parlait en vers comme les bazvaïanes (3) de Cornouailles, savait plus de chansons que les mendiants de Scaër, et répétait les histoires de voisinage racontées dans tous les fours et dans tous les moulins du pays !
(t) Nom donné par les Dretons au folet malin, Maistr- Yan.
(2) Ruban recouvert de dentelle que les paysannes de la Cornouailles portent en bandeau,
v3) Enltemelteurs pour les mariao^es, qui improvisenl des disputes en vers comme les bergfers de Virgile.
Le jeune homme revint le lendemain et les jours suivants , et Téphany trouvait toujours quelque chose de nouveau à lui dire. Dénès n'avait jamais vu d'homme ni de femme qui eût autant d'esprit ; mais après y avoir pris plaisir, il commença à s'effrayer. Téphany n'avait pu s'empêcher de mettre sa plume pour d'autres que pour lui; on répétait partout ses chansons, ses m'alices, et chacun disait :
— C'est une méchante cheville (l) ; celui qui l'épousera est sûr d'être conduit comme un cheval bridé.
Le garçon de Plover répétait en lui-même cette prédiction , et , comme il avait toujours pensé qu'il valait mieux tenir la bride que la porter, il commença à rire plus difficilement des plaisanteries de Téphany.
Un jour qu'il devait se rendre aux danses d'une aire neuve, la jeune fille employa tout son esprit pour le retenir ; mais Dénès, qui ne voulait pas so laisser conduire, n'écouta point ses raisons et repoussa ses prières.
(1) Expression bretonne, goal hihiil
— Ah ! je vois bien pourquoi vous tenez tant à l'aire neuve, dit Téphany irritée; vous y verrez Aziliçz de Penenru !
Aziliçz était la plus belle fille du canton, et, au dire de toutes ses bonnes amies, la plus coquette. Penenru était voisin de Plover, si bien que la belle fille et Dénès se connaissaient de voisinage.
— Pour le vrai, Aziliçz y sera, dit Dénès qui prenait plaisir à rendre sa plus aimée jalouse, et pour la voir on ferait une longue route.
— Allez donc où votre cœur vous porte, dit la jeune fille blessée.
Et elle rentra à la ferme sans vouloir en écouter davantage.
Mais elle s'assit sur la pierre du foyer, accablée de tristesse, et , , après avoir longtemps pensé , elle s'écria, en jetant la plume merveilleuse qui lui avait été donnée.
— A quoi bon l'esprit pour les jeunes filles, puisque les hommes vont à la beauté comme les mouches vers le soleil. Ah ! ce qu'il me fallait, vieille tante, ce n'était pas d'être la plus instruite, mais la plus belle.
— Sois donc aussi la plus belle, répondit tout-àcoup une voix.
Téphany se retourna saisie, et aperçut près de la porte la vieille au bâton d'épines, qui lui dit :
— Prends ce collier, et tant que tu le porteras au cou, tu paraîtras parmi les autres femmes comme la reine des prés parmi les fleurs sauvages.
Téphany ne put retenir un cri de joie. Elle s'empressa de se parer du collier, courut à son petit miroir et demeura dans le ravissement. Jamais fille n'avait été si blanche, si rose et si charmante à regarder.
Voulant juger à l'instant de l'effet que produirait sa vue sur Dénès, elle s'habilla de son plus beau costume, mit des bas de laine, des souliers à boucles, et prit le chemin de l'aire neuve.
Mais voilà qu'arrivée au carrefour, elle rencontra un jeune seigneur en carrosse qui^ à sa vue, fit arrêter le cocher.
— Par ma vie! s'écria-t-il avec admiration, je ne savais pas qu'il y eût dans le pays une aussi belle créature, et, dussé-je y perdre mon âme, il faudra qu'elle porte mon nom.
PAYS DE GORNOUAILLES. 53
Mais Téphany lui répondit :
— Passez, mon gentilhomme, passez votre chemin je ne suis qu'une pauvre paysanne accoutumée à vanner, à traire et à faucher.
— Et moi, je te ferai grande dame ! répliqua le seigneur en lui prenant la main et voulant la conduire à son carrosse.
La jeune ti'lese rejeta en arrière.
— Je ne veux être que la fiancée de Dénès,Ie laboureur de Plover, dit-elle avec résolution.
Le seigneur voulut insister 5 mais comme il vit qu'elle s'approchait du fossé pour fuir dans les blés, il ordonna à ses valets de la saisir et la tit porter de force à sa voiture, qui repartit au galop des chevaux.
Au bout d'une heure, ils arrivèrent au château, qui était bâti en pierres taillées et couvert d'ardoises, comme les grandes maisons nobles. Le jeune seigneur ordonna d'aller chercher un prêtre pour les marier, et comme, en attendant^ Théphany ne voulait rien écouter et cherchait à fuir, il la fit enfermer dans une grande salle fermée par trois portes verrouillées, en ordonnant à ses gens de la surveiller. Mais avec son épingle Téphany les envoya tous
compter les choux du jardin, avec sa plume elle devina une quatrième porte cachée dans les boiseries par où elle s'échappa; puis, se recommandant à Dieu avec ferveur, elle se mit à fuir à travers les taillis comme un lièvre qui a entendu les chiens.
Elle marcha tant qu'elle eut de force, jusqu'à ce que la nuit commença à descendre. Alors elle aperçut le clocher d'un couvent et elle alla sonner à la petite porte grillée pour demander un abri; mais en la voyant la tourrière secoua la tête.
— Allez, allez, dit-elle; il n'y a pas de place ici pour des jeunes filles si belles qui courent, à cette heure, toutes seules par les chemins.
Et fermant le guichet, elle s'éloigna sans vouloir rien écouter.
Forcée d'aller plus loin, Téphany s'arrêta à la porte d'une ferme où se trouvaient plusieurs femmes causant avec de jeunes garçons, et elle fit la môme demande qu'au couvent.
La maîtresse de la maison hésitait sur ce qu'elle devait répondre ; mais tous les jeunes gens, émerveillés par la beauté de Téphany, s'écrièrent à la fois qu'ils voulaient l'emmener chez leur père , et
chacun d'eux renchérissait sur les promesses du précédent. L'un déclarait qu'il voulait la conduire dans une charrette à trois chevaux pour lui éviter la fatigue; l'autre lui promettait le meilleur lit, et un troisième déclarait qu'elle prendrait place à table avec les hommes. Puis, des promesses ils en vinrent aux querelles, et des querelles aux coups, si bien que les femmes effrayées se mirent à injurier Téphany en lui disant que c'était une grande honte de venir ainsi séduire et troubler les hommes par sa beauté. La pauvre fille, toute hors d'elle, voulut s'enfuir; mais les jeunes gens s'élancèrent à sa poursuite. Elle se rappela alors tout-à-coup son collier^ et, l'arrachant de son cou, elle le passa à celui d'une truie qui broutait dans la douve, à l'instant même le charme qui attirait vers elle s'évanouit, et tous les jeunes gens se mirent à la poursuite de la bête, qui s'enfuyait épouvantée.
Téphany continua à marcher malgré sa fatigue, et arriva enfin à la ferme de sa tante, bien lasse et encore plus triste. Ses souhaits lui avaient jusqu'alors si mal réussi qu'elle fut plusieurs jours sans en f^ire. Cependant les visites de Dénès devenaient de
plus en plus irrégulicres : il avait entrepris de défricher une garenne et y travaillait du matin au soir. Quand la jeune fille regrettait de ne pas le voir, il avait toujours à répondre que son travail était leur seule ressource, et que pour passer le temps à causer, il fallait des héritages ou des dots. Téphany se mit donc à se plaindre et à désirer.
— Que Dieu mêle pardonne, disait-elle en se parlant tout bas : mais ce que je devais demander, ce n'était ni la liberté de voir tous les jours Dénès, car il s'en est lassé, ni l'esprit, car il en a peur, ni la beauté, car elle engendre les troubles et la défiance; mais bien plutôt la lichesse aveclaquelle on est le maître de soi-même et des autres. Ah ! si j'osais faire encore une demande à la vieille tante, je serais plus sage que par le passé.
— Sois satisfaite, dit la voix de la vieille mendiante sans que Téphany pût la voir; en cherchant dans ta'poche droite, tu trouveras une petite boîte ; frotte tes yeux avec l'onguent qui y est renfermé et tu auras en toi-même un trésor.
La jeune fille fouilla vivement dans sa poche, trouva la boîte, l'ouvrit, et commençait à se frotter
les yeux comme on le lui avait recommandé, lorsque Barbaïk Bourhis entra.
Celle-ci, qui depuis quelque temps perdait malgré elle des journées entières à compter ses choux et voyait tous les travaux arriérés dans la ferme, ne cherchait que l'occasion de reporter sur quelqu'un sa mauvaise humeur. En apercevant sa nièce assise et inactive^ elle joignit les mains :
— Voilà donc comme on travaille quand je suis aux champs ! s'écria-t-elle ; ah! je ne m'étonne plus si la ruine est dans la maison ! N'as-tu pas honte, malheureuse! de voler ainsi le pain d'une parente?
Téphany voulut s'excuser ; mais la colère de Barbaïk était semblable au lait qui chauffe sur un feu de bruyère ; le premier bouillon soulevé, tout monte et s'emporte : des reproches elle passa aux menaces, et des menaces à un soufflet. Théphany, qui avait assez patiemment supporté le reste, ne put se retenir de pleurer; mais que l'on juge de son étonnement, quand elle vit que chacune de ses larmes était une belle perle ronde et brillante !
La mère Bourhis, qui s'en aperçut également,
poussa de grands cris d'admiration et se mit à les
recueillir.
Dénès qui entra dans ce moment ne demeura pas moins frappé.
— Des perles ! de vraies perles ! cria-t-il en les recevant.
— C'est notre fortune, dit Barbaïk, qui continuait à les recueillir.
— Ah ! Jésus ! Quelle est la diseuse de vérité qui lui a donné ce don ?
— Faut bien prendre garde qu'on le sache dans le pays, Dénès; je vous donnerai une part, mais rien qu'à vous! Continue, ma fille, continue, va ; tu profiteras aussi de la chance.
Elle tendit son tablier , et Dénès son chapeau ; il ne pensait plus qu'aux perles et avait oublié que c'étaient des pleurs.
Téphany, suffoquée, voulut s'enfuir -, mais la fermière l'arrêta en lui reprochant de vouloir leur faire tort et en répétant tout ce qui pouvait la faire pleurer plus fort. Il fallut que la jeune fille fit un efïbrt sur elle-même pour retenir sa douleur et essuyer ses yeux.
— C'est déjà fini ! s'écria Barbaik ; ah î 'Vierge Marie! faut-il avoir peu de courage! Si j'avais le don comme elle, je ne voudrais pas plus m'arrêter que la grande source du Chemin Vert. Ne pourraiton pas la battre un peu pour voir?
— Non, interrompit Dénès, faut pas trop la fatiguer une première fois; je vais partir tout de suite pour la ville, où je saurai ce que chaque perle peut valoir.
Barbaïk et lui sortirent en supputant approximativement le prix et réglant d'avance le partage, dans lequel Téphany était oubliée.
Celle-ci pressa ses deux mains jointes sur son cœur avec un gémissement et leva les yeux au ciel ; mais son regard rencontra la vieille mendiante, qui, appuyée sur son bâton dans le coin le plus obscur du foyer, la regardait d'un air moqueur. La jeune fille tressaillit, et saisissant l'épingle, la plume et la boîte d'onguent données par la vieille :
— Reprenez, reprenez tout, s'écria-t-el!e éperdue ; malheur aux gens qui ne se contentent pas de ce qu'ils ont reçu de Dieu ! Il m'avait dotée selon sa sagesse et j'ai voulu follement revenir sur le par-
tage ! Portez à d'autres la liberté, l'esprit, la beauté, la richesse ; je ne suis^ je ne veux être que la simple fille d'autrefois^ aimant les siens et les servant selon les pauvres forces de son corps et de son esprit.
— Bien, Téphany, dit la vieille; tu es sortie de l'épreuve \ mais qu'elle te profite. La Trinité m'avait envoyée pour te donner cette leçon : je suis ton ange gardien ; maintenant que tu comprends la vérité, tu vivras tranquille, car Dieu a promis la paix aux cœurs de bonne volonté.
A ces mots la mendiante se changea en un ange brillant de lumière qui répandit dans toute la ferme une odeur d'encens et de violette, puis disparut comme un éclair.
Téphany pardonna à Dénès d'avoir voulu vendre ses larmes. Devenue moins exigeante, elle accepta d'être heureuse comme on peut l'être sur la terre, et elle épousa le garçon de Plover, qui fut toujours un bon mari et un courac^eux travailleur.
QUATRIÈME FOïEn.