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LA HUTTE DU SABOTIER

Les traditions populaires sont moins nombreuses au pays de Vannes que dans la Cornouailles et le Léonnais. L'envahissement de la langue française en est sans doute la principale cause ; mais le caractère des habitants y entre aussi pour beaucoup.

Les Venètes modernes sont, en effet, comme leurs ancêtres, plutôt des hommes d'action que de rêverie. Mêlés au mouvement politique de notre temps par leurs insurrections royalistes de 1793 et de 1815, ils se sont fait une histoire contemporaine dont les souvenirs prochains et dramatiques occupent presque exclusivement leurs veillées. Les an-

ciennes traditions ont été d'autant plus facilement effacées par les nouvelles que celles-ci correspondaient mieux à la nature remuante et militaire des Gicénédis. S'ils reviennent encore parfois aux récits des vieux temps, c'est avec la demi-légèreté de gens qui redisent les contes de leurs nourrices. Exprimez des doutes, ils plieront les épaules et se contenteront d'observer que les vieux Vont raconté ainsi l

Cette quasi-incrédulité s'exprime, du reste, par la forme même de leurs récits. Piien de plus rare au pays de Vannes qu'un discrevellerr. Ce conteur appartient essentiellement au Léonnais, à une portion <le la Cornouailles et du pays de Tréguier ; partout ailleurs les marvailherrs dominent, et parmi ceux-ci, les marvailherrs gwénklis sont incontestablement les plus railleurs et les plus osés.

En voulez-vous un exemple ? Écoutez-les raconter la construction du poni d'Entel, qui joint le rivage à la petite île de Caduod (I).

Saint Kado habitait cette dernière île, à laquelle il

(1) Dans l'arrondissement de Lorient. La rivière d'Enté (autrefois d'Eslcll) va se jeter dans la mer, entre la presqu'île du Gavie et celle de Quiberon.

PAYS DE VAïSNES. * Co

a donné son nom. Il désirait, depuis longtemps, un moyen de passage qui permît aux fidèles de le venir visiter sans avoir besoin d'un bateau, et il s'adressa, Qu conséquence, à madame la Vierge pour obtenir im pont sur la rivière d'Entel; mais la ménagère du Paradis lui répliqua que pareille chose ne regardait point les temmes et qu'il eût à en causer avec la Trinité. Celle-ci, qui avait toutes espèces de considérations pour saint Kado , répondit qu'elle eût voulu lui accorder sa demande, mais que les saints (le la Bretagne la ruinaient en miracles et que les anges qu'elle eût pu employer à cette construction étaient occupés ailleurs.

Kado, ainsi reiusé par Dieu, pensa au diable qui a toujours été regardé comme un excellent maçon et lui demanda ses plans et ses conditions. Satan traça, sur un papier rouge, le dessin d'un pont merveilleusement solide qu'il promit de construire, sur-le-cbamp si le saint voulait lui abandonner la Ijremière créature de Dieu qui y passerait. Kado y consentit, et le diable se mit aussitôt à l'œuvic. Sa femme vint l'aider pour qu'il allât plus vite, et elle lui portait, dans son tablier, des pierres grosses comme

des tonneaux, de sorte que le pont fut construit en une seule nuit. Mais, lorsqu'il fut achevé, saint Kado, qui était un homme d'esprit, y lâcha un vieux chat noir et cria au diahle de prendre en payement cette créature de Dieu. Le mauvais esprit, honteux d'avoir été dupé, allait détruire son ouvrage, si le saint ne fût accouru, le goupillon à la main, et ne l'eût mis en fuite. Le mouvement de Kado fut si rapide, qu'il glissa et que son pied laissa sur la pierre une empreinte qu'on y voit encore et qui s'appelle la glissade de saint Kado (1).

(1) M. Miorcec de Kerdannet fait observer que l'on raconte la même histoire pour le pont de Crac'h, entre Lanlis et Plouguerntau cl pour celui de Ponl-Cluist. Les ponts ont toujours donné lieu à des traditions merveilleuses. JI. Amédée de Beaufort, dans ses Légendes populaires, raconte l'histoire de celui qui fut bàli sur la junte ( à peu de dislance du Pas de Souci) par les soins d'un saint ermile nommé Guillaume et que le diable renversait toujours au moment où il allait être achevé Guillaume, qui ne savait à qui allribuer cette mauvaise action, finit par soupçonner l'ennemi du {jenre humain; il se mit de fjarde un soir, près du pont, et, Satan s'élant présenté pour le renverser, le saint le poursuivit avec force eau bénite et sin-nes de croix jusqu'au bassin formé par le Tarn, entre les deux rochers appelés Lourdes et l'Aiguille. Là, Satan traversa la ri\ière et allait échapper, lorsque Guillaume se jeta à gfenoux pour implorer le secours du ciel. A l'instant même, le roc de Lourdes roula sur Satan

La tradition relative à la chapelle de Bethléem (appelée par corruption Béléan) est moins irrévérencieuse sans être beaucoup plus grave.

Un seigneur de Garo partit à la suite de l'armée qui allait conquérir la Terre-Sainte et fut pris avec son écuyer. Les Sarrasins embarquèrent leurs deux prisonniers, bien décidés à les faire mourir, lorsqu'ils en auraient le loisir; et comme, en attendant, ils . craignaient, de leur part , quelque tentative de fuite ou de révolte, ils les enfermèrent tous deux dans un coffre à mettre de la viande salée.

Le seigneur breton, qui n'était point accoutumé à une pareille habitation, se rappela à propos qu'il avait une dévotion particulière pour madame la Vierge, et il promit de lui bâtir une chapelle si elle voulait le délivrer. Madame la Vierge ne répondit

qui poussa un cri terrible et fit un effort immense pour se dégager. Le roc de l'Aiguille, craignant qu'il n'y réussit, cria à l'autre :

— Frère, est-il besoin que je descende à ton aide?

— Eh non, répondit le roc de Lourdes, je le tiens bien. La tradition prétend en elTct que Satan est toujours là,

cherchant en vain à soulever la montagne de pierre qui l'écrase ; maiSvM. de Beauforl fait observer, avec raison, que l'on doit croire, en regardant ce qui se passe dans le monde, que le roc de Lourdes a lâché sa proie.

rien; mais dès le lendemain matin, au point du

jour, récuyer s'écria;

. — Mon maître, il me semble que nous devons

fctre près de votre château.

— Pourquoi cela ? demanda le gentilhomme.

— Parce que j'entends chanter le coq du Garo.

— Tu connais donc sa voix?

— Comme la vôtre !

— Au fait, fit observer le seigneur, on dirait que nous ne sommes plus sur la mer, mais en terre ferme.

Et c'était la vérité ; car, grâce à la protection de madame la Vierge, le coffre était sorti du navire, portant les deux Sarrasins qui devaient le garder, et il venait d'aborder près du Garo. Les premiers paysans qui passèrent, pour aller aux champs, l'aperçurent et l'ouvrirent, au grand contentement du seigneur qui commençait à se trouver mal à l'aise. A-insi délivré, le croisé voulut accomplir son vœu, et, choisissant une place près de son château, il y jeta les fondements d'une chapelle; mais il fut bientôt forcé d'y renoncer, car les serviteurs demadame la Vierge venaient, toutes les nuits, détruire l'ou-

vrage qui avait été lait pendant le jour et transporter les pierres au lieu même où le coffre avait été déposé par les flots. Le seigneur du Garo comprit enfin que c'était là qu'il fallait bâtir et il éleva la chapelle qu'on y voit encore aujourd'hui.

Nous pourrions multiplier les récits de ce genre; mais^ sauf la légèreté de la forme, ils n'ont, comme on a pu le voir, rien de bien caractérisé. Ce ne sont là que des merveilles vulgaires, des lieux communs de légendes que l'on retrouve à tout propos et dans tous les pays. Les traditions véritablement originales du pays de Vannes sont celles qui se rapportent à ce peuple de nains ou korigans qui habitent les monuments druidiques et celles, moins nombreuses, où se retrouvent les traces des récits bardiques.

Les premières doivent surtout leur conservation au grand nombre de dolmens^ de cromîeachs et de Carneillous qui parsèment le pays de Vannes et dont l'aspect rappelle sans cesse aux Givénêdis l'existence des nains mystérieux qui les habitaient autrefois et qui, selon certains marvaillerrs, les habitent encore auiourd'hui.

La croyance à des génies capricieux faisant leur demeure dans les bois, les rochers ou les eaux, se retrouve, du reste , chez presque tous les peuples. Les Grecs avaient leurs satyres , dieux velus et à pieds de bouc comme nos korigans, qui dansaient au clair de lune avec les nymphes champêtres, belles comme nos fées et habitant, comme elles, les lieux solitaires ; en Sibérie, on croit encore à des nains couverts de poils appelés lieschis (1); les Écossais et les Irlandais ont leurs lutins qui hantent les clairières et les carrefours; les Suisses leurs bergmaermlins cachés dans les vallées; en Suède, en Irlande on les appelle duss, nom curieux en ce qu'il est presque le môme que celui de duz donné p^r les Gaulois à ces génies malicieux (2) et que celui de teuz encore usité aujourd'hui dans la^Bretagne. Ajoutez que les Gaulois avaient un dieu inférieur, patron des bateliers et des voitmiers qu'ils appelaient Jwrig (3) et vous ne pourrez douter

(1) Histoire générale des Voyages, par Prévost, t. LXIX, p. 220.

(2) Saint Au{justin, De civit. Dei, lib. XV, cap. 23 ; Lepellelier, art. Teus.

(3) ?,I, Panlessus, Tlhtoire du commerce dans les Gaules, et daris Vile de Bretagne avant Jcsus-Christ.

PAYS DE VANNES. 7i

de l'antiquité de nos korigans armoricains (1).

Quant à leurs attributions et à leurs mœurs, les traditions que nous avons déjà données et celles qui vont suivre les feront suffisamment connaître.

Nous avons fait observer précédemment que le pays de Vannes avait également conservé quelques récits dans lesquels on reconnaissait les réminiscences bardiques. La tradition de Peronnik Vidiot

(1) M. de la Villemarqué a donné sur l'origine des korigans une hypothèse injrénieuse. Voici ce qu'il en dit dans la belle introduction placée en tète du Barzas-Breis.

Les anciens bardes, en nous faisant connaître la déesse Koridwen , l'associent à un personnage mystérieux qui a beaucoup d'affinité avec nos nains. Ils l'appellent Gwion « l'esprit » et le surnomment « le nain » ; son existence se trouve liée d'une façon assez étrange à celle de la déesse. Comme il veillait au vase mystique qui contenait l'eau du génie de la divination et de la science, vase qui rappelle d'une manière frappante la coupe des cabyres, trois, gouttes bouillantes Ini étant tombées sur la main, il la porta à sa bouche, et, soudain, l'avenir et tous les mystères de la science

se dévoilèrent à lui

L'eau merveilleuse du vase magique est nommée par les bardes « l'eau de Gwion. » L'île d'Alwion ou de Gwion, dont (in a fait \lbion et qu'un ancien poète gallois appelle le pays de Mercure, paraît lui devoir son nom, Gwion a en effet beaucoup de rapport avec ce dieu. On sait que l'Hermès celtique était la plus grande divinité des Bretons insulaires:

en fera foi; nous y renvoyons le lecteur, ec nous

nous contenterons de raconter, pour le moment,

dans quel lieu et de quelle manière nous l'avons

recueillie.

Ce souvenir, qui remonte déjà à plusieurs années, se rattache à une excursion dans la forêt dePaiii)-

qu'ils en avaient chez eux, au témoignage de César, une iniïhité d'idoles; qu'ils honoraient en lui l'inventeur des lettres. de la poésie, de la musique, de tous les arts; qu'ils l'invoquaient dans leurs voyages et lui allribuaicnl une grande influence sur le commerce et les arts. Un bas relief antique, gravé par Monfaucon, le représente sous la figure d'un naiu tenant une bourse à la main. C'est précisément ainsi que les anciens bardes représentent Gwion ; ils l'appellent « le nain à la bourse. » Or, nos nains d'Armorique, comme nous l'avons vu, ont aussi une bourse. Tous les allributs de Gwion et de rilermès gaulois, la science magique, poétique, cabalistique, alchimique, métallurgique, divinatoire, ils la possèdent ; leur jour de fête est le jour de Mercure, il semblerait donc qu'il n'y eût aucun doute à avoir sur l'identité de ses personnages; mais nous prouverons, en outre, que les noms mêmes sous lesquels on les désigne sont équivalents. Pour cela, il nous suffira de dire, en deux mots, que les habitants du pays de Galles appellent indifféremment « herbe de Kor » et « herbe de Gwion » une plante médicinale particulièrement affectionnée des nains , et que les Gaulois , d'après une inscription trouvée à Lyon, appelaient korig (petit nain). Le dieu « qui présidait au commerce des Gaules, palronisail les bateliers de la Saône et de la Loire, les voiluriers et les peseurs. »

pont dont une partie se trouve comprise dans le Morbihan.

Je venais d'étudier, à Karnak, les traces gigantesques du monde celtique, et je désirais retrouver également celles du monde chevaleresque. Cette forêt de Paimpont avait été la forêt de Brocéliande, si célèbre dans les romans de la Table-Ronde ; c'était là que se trouvaient le Val des Faux-Amants où restait prisonnier tout chevalier traître à sa dame, la Fontaine bouillante de Baranton dont la margelle était une émeraude, et le bassin d'or avec lequel se puisait l'eau qui amenait la tempête. Merlin y avait longtemps caché ses amours avec la fée Vivianne et s'y trouvait encore, selon la tradition a endormi d'un sommeil magique au pied d'un buisson d'aubépines. »

Tenant à voir, de mes yeux, le théâtre de tant de merveilles, je partis de Ploërmel sous la conduite d'un braconnier qui connaissait parfaitement la forêt.

Par malheur on se trouvait au commencement du mois de la grande blancheur (l) dont le nom n'était

(1) Gwen-veur, janvier.

7i LE FOYER BRETON.

que trop justifié par la neige épaisse qui couvrait tous les sentiers. Je suivais avec peine mon guide qui, chaussé de ses longues guêtres rapiécées, le dos abrité par un court manteau de peau de chèvre et le fusil sur l'épaule , marchait à travers la neige aussi aisément que s'il eût traversé une prairie en fleurs. C'était , du reste, une de ces organisations sèches et vigoureuses sur lesquelles la fatigue ni la souffrance ne semblent avoir de prise. Bien qu'il eût au moins soixante ans , sa marche était aussi souple, son œil aussi perçant, sa voix aussi ferme. Né dans les environs de Guéméné, il avait pris part, dès l'âge de seize ans, à la première insurrection royaliste et n'avait accepté l'amnistie que lorsque les derniers chefs de la chouannerie furent arrêtés ou soumis. Le braconnage l'avait alors fait vivre jusqu'en 1815, où il organisa lui-même une bande qui se distingua au combat d'Auray. Enfin, en 1830, il avait repris les armes: mais, forcé de les déposer par suite de la pacification de la Vendée, il était venu s'établir à Ploërmel et il avait recommencé son ancien métier.

Je ne l'avais d'abord pris que comme ç^nide, mais

Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il était au fait de la plupart des traditions du pays, li Iss racontait seulement avec une brièveté dédaigneuse qui obligeait à le questionner longuement sur les détails. J'obtins de lui, par ce moyen, de curieux renseignements sur Eon de l'Étoile, dont le souvenir est resté vivant dans les paroisses voisines, et sur les superstitions encore répandues parmi les habitants du vallon des Fées (1) ; mais enfin l'aspect étrange du paysage dont nous étions entourés me fit interrompre mes questions.

Bien que dépouillés de feuilles, les arbres qui pressaient leurs cimes branchues et chargées de neige formaient, au-dessus de nos têtes, une sorte de voûte solide. Aucun souffle ne courait à travers, et, en la voyant ainsi immobile, avec les mille troncs couverts de mousse qui la soutenaient de tous côtés comme de sombres colonnes, on eût dit quelque palais de fée aux arcades d'albâtre veinées de noir et découpées à jour par un ciseau capricieux; mais c'était surtout dans les clairières que l'aspect devenait féerique. Le soleil avait enfm dissipé le brouil-

(1) Kon-kored, que l'on écrit généralemenl Concoret.

lard et les inondait de ses lueurs, les stalactites de glace qui pendaient aux branches étincelaient comme des diamants, tandis que, sur le sol, la neige fine qu'aucun pas n'avait foulé et que brodaient les houx toujours verts, les fougères jaunies et les mousses pâles semblaient un tapis travaillé par les génies de la forêt. Aucune bête fauve dans les fourrés, aucun oiseau dans l'air, aucun bruit qui annonçât la vie, si ce n'est le craquement du verglas sous nos pieds. De temps en temps, nous apercevions des étangs glacés couverts de leurs touffes d'herbes, rigides et immobiles comme les roseaux de bronze qui servent de lit aux statues des fleuves antiques ; nous côtoyions des ravins aux flancs desquels les racines tortueuses du hêtre se déroulaient semblables à de longs serpents engourdis , nous nous enfoncions sous de sombres futaies parsemées d'arbres morts ou brisés et tapissées de lichens livides. Devant nous, derrière nous, au-dessous de nous, tout semblait frappé de je ne sais quelle suspension de vie ; on eût dit que l'enchantement de Vivianne ne s'était point arrêté à Merlin , que la forêt entière dormait oomme lui et Ton se sentait saisi de je ne sais quel

triste ennui au milieu de cette nature tour â tour splendide ou sauvage, mais toujours pétrifiée.

Je ne pus m'empêcher de faire part de ma sensation à Gourven ; il ne parut point la partager.

— Une forêt n'est pas une foire, me dit-il avec la brièveté cassante qui lui était ordinaire; si rien ne bouge dans le fourré, c'est que les bêtes ont plus de raison que nous et qu'elles se tiennent chez elles par le mauvais temps.

J'objectai le soleil qui brillait à travers les arbres.

— Oui, répliqua-t-il, en hochant la tête ; le soleil ressemble aux mauvais payeurs, il ne se montre jamais plus brillant que quand il veut faire banqueroute.

— Craignez-vous donc le mauvais temps? demandai-je.

— Non, répliqua-t-il d'un ton ironique, je crains seulement que le curé de Konkored ne verse l'eau ']e la fontaine sur la mardelle.

Je lui demandai ce qu'il voulait dire.

— Oh ! vous ne savez pas ça, reprit le braconnier en me regardant de côté ; c'est encore une histoire.

Il y a là-bas une fontaine que l'on croit sorcière

dans le pays.

— La fontaine de Baranton.

— Oui, et pour dire la vérité, je n'en ai jamais vu de pareille ; car, lorsqu'on y jette un morceau de métal, l'eau se met à frissonner comme si elle allait bouillir. Aussi, les enfants s'amusent-ils à y jeter des épingles en lui disant: liis, fontaine de Baranton.

— C'est un phénomène naturel et connu, observai-je.

— Je ne dis pas, reprit Gourven ; mais ce qui est moins connu, je suppose, c'est son autre propriété: selon les sorciers de Konkored (1), leur curé n'a qu'à se rendre à la fontaine , qu'à y puiser un peu d'eau et qu'à la verser sur la mardelle pour qu'il pleuve au moins vingt-quatre heures dans toute la paroisse.

J'expliquai au braconnier comment cette coutume, qui appartenait au culte des druides et dont

(1) Voir plus loin, à la tradition intitulée le Diable devem/ recteur, l'origine de ce nom donné aux habitants de Konkored.

le souvenir avait été conservé par les traditions poétiques, était entrée dans les droits seigneuriaux des sires de Monlfort avant d'être confiée aux recteurs de Konkored ; mais, au lieu d'écouter mes développements historiques, Gourven plaça son fusil sous son aisselle, serra autour de lui sa peau de chèvre et pressa le pas.

Je ne taidai pas à comprendre la sagesse de cette précaution, en voyant le soleil se voiler et en sentant Tair se refroidir presque subitement. Bientôt la neige commença à tomber fine et serrée. Comme nous nous trouvions garantis par les arbres, nous marchâmes d'abord sans trop de ditUcultés, mais le vent s'éleva insensiblement, et nous eûmes alors à lutter contre les tourbillons glacés dont il nous fouettait le visage.

Pour comble de malheur, le verglas qui tombait, mêlé à la neige, rendait la marche de plus en plus difficile. Je commençais à m'inquiéter sérieusement du chemin qui nous restait à faire, lorsque nous fûmes rejoints par un cavalier enveloppé d'un manteau bleu qui ne laissait paraître que la tête de son cheval et celle de deux jeunes veaux qu'il portait

suspendus à l'arçon de sa selle ; mais, en nous apercevant, il rabattit le collet dont il s'était fait un masque contre la neige, et Gourven reconnut un des bouchers de Ploërmel.

'— Ah ! tu as fini ta chasse, toi, gros rougeaua, dit le braconnier, et tu reviens chargé de ton gibier.

— Comme tu vois, père Laffut^ répondit le boucher en riant; mais comment diable te trouves-tu là, toi, par un temps pareil.

— Je fais faire une promenade d'agrément à nponsieur, reprit Gourven, en me désignant d'un regard effrontément narquois.

— Notre-Dame ! vous allez vous faire enterrer dans la neige ! s'écria le rougeaud ; venez plutôt avec moi chez Kabik.

— Monsieur tient à voir la fontaine de Baranton, objecta Gourven, avec la même impassibilité railleuse.

— La fontaine ! répéta le boucher ; j'aurais cru qu'un chrétien préférerait voir, pour le moment, la lueur du foyer.

— Et vous avez eu raison de le croire, interrompis-je, car je vais vous suivre. Où demeure Kabik?

PAYS DE VANNES. 8f

— A une sifflée d'ici, dans ce bois de hêtres.

Bien que l'expérience m'eût appris ce que c'était que ces distances désignées par une image au lieu de l'être par un chiffre, je me décidai à suivre le boucher. Il nous fallut près d'une demi-heure de marche forcée pour franchir l'espace mesuré par cette sifflée gigantesque ; enfin, nous arrivâmes à la demeure de Kabik ; c'était une hutte de sabotier.

Elle était construite avec des branches entrelacées et encore garnies de leurs feuilles sèches. Une claie de genêt servait de porte. Lorsque nous la poussâmes, Kabik était assis sur le foyer, vis-à-vis d'une jeune femme qui tenait un enfant entre ses bras. Tous deux mangeaient, dans une écuelle de bois et avec une cuiller qu'ils se passaient alternativement, une soupe de pain noir à l'eau et au sel. De temps en temps, le sabotier présentait la cuiller à l'enfant qui reculait la tête avec une grimace, et, alors, il regardait sa femme en riant, et celle-ci embrassait son nourrisson et l'élévaitdans ses bras avec une joyeuse exclamation.

II y avait tant d'union, de calme et de bonheur dans ce groupe rustique, que je m'arrêtai involon-

tairement pour le contempler. La neige avait amorti le bruit de nos pas et les habitants de la hutte ne s'étaient point aperçus de notre entrée. Ce fut seulement à l'arrivée du boucher, qui s'était arrêté pour attacher son cheval sous le hangar, que Kabik se détourna ; il se leva aussitôt et s'avança à notre rencontre : je le saluai en français.

— Parlez-lui breton, ou il ne vous entendra pas^ fit observer le braconnier, c'est un Gwénédis pur et qui ne connaît que le langage de Noyal-Pontivy.

Le sabotier confirma cet avertissement en nous souhaitant la bienvenue dans ce dialecte confus du pays de Vannes auquel les Léonards ont donné le nom bizarre, mais significatif^ de /a?7<7a^eew bloc (1). Le boucher répondit pour nous en expliquant brièvement la cause de notre arrivée. La jeune femme quitta aussitôt le foyer, approcha le seul escabeau qu'il y eût dans la hutte et alla achever son diner^ avec Kabik, sur un coffre placé au-dessous du lit.

Celui-ci, construit en clayonnage comme la cabane, ne se composait que d'une paillasse, d'un seul drap de toile rousse et d'une de ces couvertures

(1) Bloc' fus, de bloc'hj qui signifie tout.

fabriquées avec des lisières tressées. Il formait, avec le coffre et l'escabeau dont j'ai déjà parlé, tout le mobilier de la famille. Le reste de la hutte était occupé par une pile de sabots dégrossis et par les deux chevalets qui servaient d'établis à Kabik et a sa lemme. Un étroit râtelier, fixé au mur de la cabane, était garni de hachereaux et de tarières de différentes dimensions. Quant au foyer, il avait pour âtre deux pierres brutes, au dessus desquelles on avait suspendu une sorte d'entonnoir en branchages tressés et revêtus de ferre glaise qui servait de con duit à la fumée. Un trépied,, une marmite et deux écuelles de bois rangés au coin le plus prochain complétaient ce ménage , dont l'indigence n'était môme pas déguisée par l'arrangement. Mais la présence du sabotier, de sa femme et de l'enfant jetaient sur cet intérieur un reflet qui lui ôtait toute tristesse. On sentait que cette misère était sans action sur leur vie et qu'il y avait chez eux quelque chose qui les en défendait. Non que la beauté les illuminât de sa joyeuse auréole ; l'homme était petit, maigre, noueux, la femme noire et massive, l'enfant dépourvu des grâces de son âge ; mais une sérénité

suprême embellissait tellement ces laideurs, la santé du corps et de l'esprit se reflétait si puissamment sur ces trois visages, qu'ils vous communiquaient, pour ainsi dire, leur bien-être, et qu'on sentait à les regarder je ne sais quel plaisir reposant.

Il fallait que cette influence fût bien réelle et bien générale, car elle sembla agir sur mon guide luimême. Il avait allumé sa pipe, et, debout devant le foyer, les deux mains appuyées sur le canon de son fusil, il regardait la pauvre famille avec une expression que je ne lui avais jamais vue.

— En voilà des gens heureux ! dit-il enfin, en français, et comme si cet aveu lui eût échappé sans qu'il s'en aperçut.

— Plus heureux que des marquis, reprit le boucher, et cependant c'est pauvre comme rat de garenne ; ça ne mange pas de viande trois fois par an, et ça boit de l'eau depuis le mois 6/a/îc jusqu'au mois noir.

— Oui, dit le braconnier d'un air pensif; mais ils se trouvent bien comme ils se trouvent ! Nous ne dormons point parce que le lit est bon, nous dormons parce qu'il nous convient.

— Cependant, quand ce n'est qu'un sac de toile bourré de paille ! objecta le boucher, en jetant un regard vers le lit du sabotier.

— Qu'importe si nous n'en voyons pas de meilleur, répliqua Gourven. Les trois quarts du temps, vois-tu, rougeaud, nous ne désirons que ce dont nous voyons les autres jouu' ; le pauvre qjni ne voit pas de riches n'est presque plus pauvre.

— C'est pourtant vrai, ce que tu dis là, père Laffut, interrompit le boucher, ça me fait toujours mal, à moi, de voir un gros propriétaire, vu que je ne le suis pas.

— Hé bien, Kabik n'en voit pas, reprit Gourven, et ça lui ôte tout tourment et toute ambition. Il est mieux logé que les loups et mieux abrité que les oiseaux qui sont ses seuls voisins ; que diable pourrait-il désirer ?

^ Je fis observer qu'il fallait au moins ajouter à ces éléments de bonheur l'affection que le sabotier et sa femme semblaient avoir l'un pour l'autre. L'ancien chouan fit un mouvement d'épaules.

— Bah ! grommela-t-il, on s'aime toujours quand on est seul ensemble et qu'on a intérêt à ne pas se

séparer. Moi et mon chien nous nous aimions, quand

j'avais un chien ! Mais envoyez ces gens-ci dans un

village, montrez à Kabik d'autres femmes plus jolies

que la sienne et à Mary des hommes plus riches que

Kabik, vous verrez ce que deviendra la paix du

ménage.

— Ainsi, répliquai-je, en regardant Gourven, dans votre idée, leur bonheur vient seulement de leur ignorance, et leur union de l'isolement? Vous accordez bien peu à l'affection et aux bons sentiments.

— Je leur accorde ce qui leur revient, répliqua le braconnier. J'en ai déjà tant vu, comme ça, faire bon ménage taute d'occasion. Mettez les hommes seuls et vous aurez des saints ; mais dès qu'on les entasse ensemble, bonsoir ! c'est comme le foin mai séché; le feu y prend.

Avant que j'eusse pu répondre, l'entrée d'un nouvel hôte interrompit l'entretien. C'était le meunier voisin qui achevait sa tournée, en apportant à Kabik une poche de mouture. Mes deux compagnons le reçurent comme une vieille connaissance, et quelques allusions du braconnier me firent comprendre

PAYS DE VANJNES. 87

qu'il avait aussi, dans le temps, combattu pour la bonne cause.

Il déposa son sac de farine contre la porte et vint se placer près de nous au foyer. C'était un homme déjà vieux, replet, mais d'une tîgure joviale. Après quelques questions et quelques réponses insignifiantes échangées entre lui, mon guide et le boucher, ce dernier lui demanda, tout à coup, ce que devenait son procès contre son neveu.

La ligure du meunier s'assombrit subitement.

— Hé bien, il continue l'affaire, dit-il, avec une sorte d'amertume ; le geux veut avoir la petite prairie.

— Quoi ! celle du bout de l'étang?

— Oui, ce mouchoir de terre qui nous a toujours appartenu de père en fils. Il prétend qu'elle lui appartient à cette heure.

— Mais quelle raison peut-îl faire valoir ?

— Ah ! voiià le curieux ! vous savez comme il a été dans la peine du vivant de son beau-père, qui était un avare ? Pour l'aider à vivre, je lui ai alors accordé la jouissance de la petite prairie.

— Et tu la lui as redemandée quand il a hérité ?

— Oui, mais savez -vous ce qu'il a fait ?

— Il l'a répondu qu'elle lui appartenait.

— Non-seulement il me l'a répondu, mais il le soutient en justice.

— Et ça t' étonne, double sot, reprît Gourven, en riant ; mais tu ne sais donc pas V Histoire du Diable devenu recteur ?

— Qu'est-ce qu'elle dit, cette histoire ?

' — E!le dit, mon mignon, que le plus sûr moyen de rendre les gens mauvais, c'est de leur faire du bien.

— Ah ! par exemple ! en voilà une idée ! reprit le gros homme d'un air étonné.

— Elle n'est pas si bête, l'idée, objecta le boucher; ton neveu a mangé du pain de son avant de faire son héritage, et tu connais le proverbe de Rosternen :

Pauvre qui s'enrichit, dit-on, Devient pire que le démon (1).

— Et c'est ce que prouve, à ce qu'il paraît, l'histoire dont parlait Gourven, repris-je, en regardant ie braconnier.

(1) Paourik pa binvidika Goaçz evit an diaoul ez a.

Celui-ci fit un signe affirmatif.

— Je ne doute pas que les autres ne fussent aussi curieux que moi de la connaître, repris-je ^ la neige continue à tomber, on ne peut songer à se remettre en voyage ; supposons qu'il fait nuit et commençons la veillée.

La proposition fut acceptée tout d'une voix, et quand Gourven eut dit son histoire en breton, afin d'être compris par tout le monde^ le meunier, le boucher et Kabik lui-même racontèrent chacun à leur tour Qne des traditions du pays.

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