LE DIABLE DEVENU RECTEUU
Un jour que Jésus-Christ revenait du bois du loup, dans la paroisse d'Augan, où il était allé pour faire les semailles d'une pauvre veuve, et qu'il arrivait à une enfourcliure de chemins, il vit venir, par une route de buissons {{), un cavalier assis sur un gros sac. Ce cavalier avait à la bouche une rose de vipère (2) et chantait une chanson impie. Jésus- Christ, croyant que c'était un meunier , se rangea un peu, car il n'aime à approcher que les honnêtes gens (3) ; mais quand le cavalier eut atteint le carrefour, il reconnut que c'était le- vieux Guillaume.
— Toi ici, mauvais esprit, dit-il, avec étonnement.
(1) Hend kéau; c'est le nom donné, dans l'évêché de Vannes, aux chemins creux ombragés par les haies.
(2) Roz aër ; nom donné par les Bretons au coquelicot.
(3) Allusion à la mauvaise réputation des meuniers.
— Le grand chemin appartient à tout le monde ! répliqua effrontément le père du péché.
— Et d'où viens-tu ainsi? demanda Jésus.
— Je viens de faire la tournée de mon diocèse, répondit le diable , en se moquant. Mon compère VAnkou et moi nous avons choisi ce moment pour faire notre récolte parmi les hommes j il a coupé les épis, puis je les ai battus, et j'emporte Tivraie, après avoir laissé le bon grain.
— Ainsi, le sac que tu as là, sur ton cheval, est plein d'âmes damnées? reprit le Sauveur.
— Oui, dit Satan; et ce ne sont pas seulement des âmes d'aubergistes, de fourniers, de langueyeurs de porcs ou de procureurs ; j'ai de belles petites âmes d'ursulines, de carmélites, de visitandines, de filles de la charité, et de grosses vilaines âmes de capucins, de cordeliers, de dominicains; sans parler des kloareks et des prêtres.
— Hélas ! dit Jésus , avec compassion, j'aurai donc bu en vain le fiel et le vinaigre, sur la croix, pour le salut des fils d'Adam ! toujours je les verrai retomber dans tes pièges. Quel droit as-tu sur mon peuple?
— Le droit que le renard a sur le poulailler du manoir, répondit l'ange cornu, en riant.
— Hé bien, écoute, reprit le Christ j je veux te proposer un marché. Si tu veux renoncer à ces âmes, je te permettrai de vivre tout un jour, sans souffrance, sur la terre.
— Et je garderai mon pouvoir? demanda le diable.
— Oui, répondit le Dieu de Bethléem; mais à condition que tu ne pourras t'en servir que pour doter les hommes et non pour les tourmenter.
— Emporte la pochée d'âmes, Nazaréen, cria le vieux Guillaume; j'accepte le marché.
Le fils de Marie prit les âmes ainsi sauvées, grâce à sa miséricorde, et demanda à Satan sous quelle forme il voulait paraître au milieu des hommes.
— On vient de faire un saint du recteur de Konkored, répliqua le diable, je veux le remplacer pour un jour.
— J'y consens d'autant mieux, dit Jésus, que tous ceux de celte paroisse t'appartiennent déjà comme sorciers (1) et qu'il ne s'y trouve que trois
(1) Les habitants de Konkored sont aopelés les sorciers
familles d'élus : les Biann, les Floc'hik et les Rannou, auxquelles tu ne peux faire aucun dommage, selon notre marché. J'ôte donc de dessus toi, pour un jour entier, la réprobation que tu subis, et, pendant tout ce temps, les choses saintes cesseront de t'être ennemies. Va, pauvre brûlé, et prends tes heures de repoS; pour recommencer ensuite l'éternelle punition.
dans tout le pays de Vannes, depuis le douzième siècle, à cause de la pari qu'ils prirent alors à l'étrange hérésie d'Eudon ou d'Eon qui passait pour magicien.
Cet Eon, né dans la paroisse même de Konkored (où une rue porte encore son nom), habita d'abord un couvent voisin dont on peut voir les ruines. Son supérieur ayant voulu l'envoyer dans celui de Paimpont, il en conçut tant de dépit, qu'il jeta le froc et se fit chef de secte. Il avait entendu fréquemment chanter à l'église ces paroles -.per eum quiventurus est judicare vivos et mortuos, et, comme le mot eum se prononçait alors eon, il crut que celte phrase annonçait sa venue et signifiait: par Eon qui doit venir juger les vivants et les morts. En conséquence, il se proclama Messie et parcourut la Bretagne, le Poitou, la Saintonge, la Gascogne, en prêchant ses étranges doctrines et se faisant un grand nombre de partisans. Il donnait à ceux-ci le titre d'anges ou d'apôtres et les distinguait par des noms symboliques : l'un s'appelait Jugement, l'autre Science, l'autre Sagesse. Les écrivains qui ont parlé d'Eon n'expliquent point en quoi consistait sa doctrine. Tous prétendent seulement qu'il y entrait beaucoup de magie et que les sciences occultes étaient enseignées par lui à ses adeptes. Olhon de Fressingue et Guillaume de
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Quand le vieux Guillaume se trouva seul, il n'eut rien de plus pressé que de changer de forme. Il prit une soutane toute neuve, une ceinture de soie, un chapeau de fin castor, le visage rose et doux d'un jeune garçon que le prêtre a baptisé avec la fiole destinée aux filles (1) ; et il s'achemina vers Konko-
Neuberg assurent qu'il avait la faculté de se transporter instantanément à de grandes dislances, de se procurer de Ter à volonté, de se faire servir par le diable. Ses partisans, qui habitaient avec lui la forêt de Brécilien, près Konkored, jouissaient tous, plus ou moins, du même pouvoir et étaient appelés sorciers. Nous avons déjà dit que ce nom avait été conservé jusqu'à nos jours aux hommes de Konkored.
Les déclamations d'Eon contre le clergé, ses déprédations sur les terres appartenant aux nobles et à l'Eglise finirent par fixer l'attention. Le duc de Bretagne le fit arrêter en 1148, et il fut conduit à Reims, où le pape Eugène avait réuni un concile. Le président lui demanda son nom.
— Je suis celui qui doit venir juger les vivants et les morts, répondit Eon.
— Quel est ce bâton fourchu que vous tenez à la main?
— C'est le sceptre du monde : quand les deux pointes de la fourche sont tournées vers le ciel, Dieu est maître des deux tiers de l'univers et ne me laisse que l'autre tiers; mais, quand elles sont tournées vers la terre, je possède la meilleure part et je ne laisse à Dieu que la plus petite.
Eon mourut en prison, et plusieurs de ses disciples furent brûlés.
(1) Pour désigner un homme qui n'a point de barbe, les Bretons disent : map badezet gand col merc'h ; mot à mot, garçon baptisé avec l'huile des filles. Celte expression tient
red sur une grosse jument bouclée qui marchait la tête plus basse que la croupière. A le voir, on eût dit un jeune saint à qui il ne manquait que d'être mort pour se faire canoniser.
Aussi, quand il entra dans le village, ceux de Konkored secouèrent la tête en disant.
— Voilà un nouveau recteur qui est bien innocent pour nous autres.
Les trois familles d'élus furent les seules à se réjouir. Elles vinrent saluer M. Guillaume, qui les remercia avec un sourire de nonne, et promit d'aller leur rendre visite le jour même.
Il conduisit d'abord son cheval à l'écurie du presbytère; puis il entra à l'église, où il resta longtemps à genoux sur la pierre, comme s'il eût prié.
Mais la prière du diable est une malédiction pour les honnêtes gens, et, pendant qu'il avait l'air de
à ce que nos paysans regardent les deux fioles dans lesquelles se trouvent les saintes huiles employées pour le baptême, comme ayant des destinations différentes et obligées. Ils pensent que l'une doit servir aux garçons, l'autre aux filles, et que, s'il y a erreur dans l'emploi, il en résultera une certaine perturbalion dos lois naturelles, c'esl-à-dire que les filles auront le menton barbu des garçons, et les garçons le menton imberbe des filles.
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parler à Dieu , il méditait tout bas la perte des
hommes.
Quand il se releva, au bout d'une heure, il se rendit donc, sans retard, chez les Biann, qui demeuraient plus près de l'église que les deux autres familles.
C'étaient deux pauvres mariés, sans enfants, qui avaient vieilU dans la privation, observant avec scrupule les lois des hommes et les lois de l'Église. Au moment où le recteur entra, ils allaient se mettre à table, et, vu le jour maigre et la pauvreté, ils n'avaient pour dhier qu'une soupe de pain de bois (4) et de lait baratté. Le recteur eut l'air de les prendre en pitié.
— Braves gens, dit-il, avez-vous toujours aussi maigre chère ?
— Faites excuse, monsieur le curé, répondirent le vieil homme et la vieille femme, nous mangeons de la soupe de viande une fois par mois et du pain blanc tous les ans, le jour du Pardon.
(l) Bara-brennek, pain avec le bois du blé, c'est-à-dire pain de S071. Dans certaines parties de la Bretagne, on boulange avec de la farine non blutée.
PAYS DE VANiNES. 97
— Et vous n'avez jamais désiré de mets plus délicats ?
— Hélas ! le désir est la maladie des pauvre gens, répondit Biann ; en voyant passer les provisions da château, nous avons bien souvent souhaité, ma moitié de ménage et moi, dîner une seule fois, avant de mourir, comme les gentilshommes dînent tous les jours.
— Hé bien votre souhait sera accompli, braves gens, dit M. Guillaume d'un air doux. Voici un plat de hêtre que la mère de Dieu avait donné à un grand saint d'autrefois. Ceux qui le possèdent n'ont qu'à nommer le mets qu'ils désirent pour qu'il y paraisse aussitôt. Comme il est juste que tous les pauvres de la paroisse en profitent à leur tour, je ne puis vous le prêter que jusqu'à ce soir ; mais c'est assez pour que vous connaissiez, au moins une fois, ces festins des riches auxquels vous n'avez goûté que des yeux.
Le vieux Biann et sa femme remercièrent de tout leur cœur M. Guillaume, qui sortit après leur avoir recommandé de bien mettre le temps à profit.
Dès qu'il fut parti, les deux affamés de naissance posèrent le plat sur leur plus belle nappe à franges,