JEAN ROUGE-GORGE
Dans un temps où les chênes qui ont servi à construire le plus vieux vaisseau de Brest n'étaient point encore des glands, il y avait sur la paroisse de Guirek une pauvre veuve appelée Ninorc'h-Madek. Elle était née d'un père de race noble et de grande fortune. A sa mort, il avait laissé un manoir avec une ferme, un moulin et un four ; douze chevaux et deux fois plus de bœufs, douze vaches et dix fois plus de moutons; encore ne comptons-nous pa?le blé et le lin.
Mais les frères de Ninorc'h la voyant veuve Texclurent du partage. Perrik, qui était l'aîné, garda le manoir, la ferme et les chevaux; Fauche, le second, prit le moulin et les vaches ; le troisième, nommé Riwal, eut les bœufs, le four et les mou-
PAYS DE TUÉGUIER. 101
tons; de sorte qu'il ne resta à Ninorc'h qu'une crèche sans porte, bâtie sur la lande, et où l'on envoyait autrefois les bêtes malades.
Cependant, comme elle allait y porter son mobilier de veuve, Fanche eut l'air d'avoir pitié et lui dit :
— Je veux me conduire avec vous comme un frère et un chrétien. Il y a là une vache noire qui n'a jamais pu profiter et qui donne à peine assez de lait pour nourrir un enfant nouveau-né ; vous pouvez Femniener, et l'Épine blanche la gardera sur la lande.
L'Épine blanche (1) était la fille de la veuve; une enfant qui courait vers ses onze ans, mais si pâle de visage, qu'on lui avait donné ce petit nom d'une fleur des buissons.
Ninoc'h s'en alla donc avec sa petite fille pâle, qui traînait par une vieille corde la vache maigre, et elle les envoya toutes deux &ur la lande.
l)Spern gwenn. Ce nom a été conservé en Bretagne comme nom de fauille.
i02 LE FOYER BRETON.
V Épine blanche restait ià tout lé jour, pour su> veiller la vache noire qui avait graiid'peine à trouver un peu d'herbe entre les cailloux. Elle passait son temps à faire de petites croix avec les fleurs de genêts (1 ) , ou à répéter tout haut ses prières à laVierge.
Un jour qu'elle chantait VAve maris Stella j comme elle l'avait entendu à l'église de Guirek, elle vit, tout à coup, un petit oiseau qui vint se poser sur une des croix de fleurs qu'elle avait plantée dans la terre, et qui se mit à gazouiller, en remuant la tête et en la regardant, comme s'il lui eût parlé. La petite fille surprise s'approcha doucement et prêta l'oreille, mais sans pouvoir distinguer ce que disait l'oiseau. Il avait beau gazouiller plus fort, agiter ses ailes, voltiger devant l Épine blanche^ elle ne comprenait rien à tous ses mouvements. Cependant, elle trouvait tant de plaisir à le voir et à l'écouter, qu'elle laissa la nuit venir sans penser à autre chose. Enfinl'oiseau s'envola, et lorsqu'elle levalatêtepour
(1) Tous les paires de Bretagne font de ces croix avec des branches d'ajonc, aux épines desquelles ils fixent des fleurs de genêt et des marguerites ; il n'est pas rare de voir sur les fossés de longues rangées de ces croix fleuries.
PATS DE TRÉGUIER, 103
voir où il allait, elle aperçut des étoiles dans le ciel. Elle courut alors bien vite chercher la iVoire, mais elle ne la trouva plus sur la lande. Elle cria de toutes ses forces, elle frappa les touffes de genêts avec sa baguette, elle descendit dans les trous où l'eau de la pluie formait de petits étangs ; tout fut inutile. Enfin, elle entendit la voix de sa mère qui l'appelait, comme s'il était arrivé quelque grand malheur. Elle courut vers elle, toute saisie, et, à l'entrée du champ, dans le chemin qui conduisait au logis, elle trouva la veuve près de la Noire, que les loups venus des taillis du Trieux avaient mangée : il ne restait plus de la bête que les cornes et les os !
A cette vue, V Épine blanche sentit son sang tourner. Elle se jeta à genoux, en pleurant, car il y avait trop longtemps qu'elle gardait la Noire pour ne pas Faimer, et elle répétait :
— Vierge Marie ! pourquoi ne m'avez-vous pas montré le loup ! J'aurais fait le signe de la croix avec ma baguette pour le forcer à fuir ; j'aurais répété ce qu'on apprend aux petits bergers qui gardent les troupeaux dans la montagne.
Va-l'en par saint Hervé, si tu es loup des champs; Va-t'en par le vrai Dieu si tu es salan (1).
La veuve, qui vit la douleur de la petite fille, chercha à la consoler (car c'était une vraie sainte); elle lui dit :
(1) Marvezez Guilhou, ra'zy pell, en han Doué, Marvezez salnnn, ra'zy pell drè sanl Hervé.
Cette formule d'exorciste a été évidemment inspirée par une circonstance de la vie de saint Hervé. Ce saint ayant été oliargé par son oncle Wlphroëdus de garder sa maison pendant que ledit Wlphroëdus faisait un voyage, chargea un serviteur de conduire l'âne de son oncle au pré. « Mais le loup l'y ayant rencontré , à son avantage le dévora. Le garçon voyant cela, et n'y pouvant remédier, se prit à crier el forliner le loup. Saint Hervé, qui lors était en prières dans l'oratoire, entendant ce cry, sort dehors, el, informé comme tout s'estait passé , rentre dedans, redouble sa prière, priant Dieu de ne permettre à son occasion ce dommage arrivé 'à son bon oncle et hosle. Comme il priait ainsi, voilà venu le loup à grand erre. Ce que voyant le serviteur, criait au saint qu'il fermast la porte de la chapelle sur soy; mais le saint luy res pondit : — Non, non, il ne vient pas pour mal faire, mais pour amender le tort qu'il nous a fait : amenez-le et vous en servez comme vous faisiez de' l'asne. Ce qu'il fist ; et estait chose admirable de \oir ce loup vivre en mesme estahie, avec les moutons, sans leur mal faire, traîner la charrue, porter les faix et faire tout autre service comme une bête domestique. »
On trouve dans la vie de saint Malo un miracle du même genre. Ce saint obligea un loup, qui avait dévoré son âne, à renii) lacer ce dernier.
PAYS DE ÏRÉGUIER. 103
— II ne faut pas pleurer la Noire comme vous le feriez pour un de \os pareils, ma pauvre innocente; si les loups et les mauvais chrétiens sont contre nous, monseigneur le bon Dieu sera pour nous. Aidez-moi donc à charger mon fagot de bruyères, et retournons à la maison.
L'Épine blanche ûi ce que sa mère lui ordonnait; mais, à chaque pas, elle poussait de gros soupirs et les larmes tombaient une à une, sur ses joues.
— Pauvre Noire, pensait-elle, pauvre Noii^e qui était si facile à conduire, qui mangeait de tout et qui commençait à engraisser!...
Elle n'eut point le cœur de souper et elle se réveilla bien des fois dans la nuit, croyant entendre la Noire meugler à la porte. Enfin, le lendemain, elle se leva avant le jour, et courut à la lande, pieds nus et sans autre habit que sa jupe.
Comme elle entrait sur la bruyère, elle aperçut le petit oiseau qui était encore perché sur la croix de fleurs de genêts qu'elle avait plantée là et qui chantait, eji ayant l'air de l'appeler. Malheureusement il lui était aussi iujpossible de le comprendre que la veille, et elle allait partir de dépit, lorsqu'elle
lOG LE FOYER BRETON.
crut voir un louis biiller à terre. Elle voulut le retourner avec le pied, mais c'était l'herbe d'or, et à peine l'eut-elle louchée, qu'elle entendit distinctement la langue du petit oiseau (1) qui lui disait dans son gazouillement :
— Blanche épine, je te veux du bien, Blanche épine, écoute-moi.
— Qui es-tu ? demanda Blanche épine, étonnée elle-même de pouvoir comprendre les êtres non baptisés.
— Je suis Jean le Rouge-gorge, répondit l'oiseau ; c'est moi qui ai suivi le Christ au Calvaire et qui ai brisé une épine à la couronne qui lui déchirait le
(1) La croyance à l'herbe d'orque l'on doit cueillir, selon l'opinion populaire, pieds nus, en chemise, sans la couper avec le fer et lorsqu'on est en état de grâces, vient évidemment des druides. L'herbe d'or n'est autre que le selage des anciens, que l'on croit être la camphorate, plante appartenant à la quatorzième classe des végétaux (didynamie); les selages, au dire de Pline ( lib. xiv), se récoltaient, en effet, na pieds, en robe blanche, à jeun, sans le secours de la faucille, et en plaçant la main droite sous le bras gauche. On la recueillait dans une toile qui servait seulement pour cette fois. Les Bretons croient que l'herbe d'or brille de loin aux yeux de ceux qui sont dans les conditions exigées pour l'apercevoir, et que s'ils la touchent du pied, ils entendent à l'instant la langue de tous les animaux et peuvent leur répondre.
front (1). En récompense de ce service, Dieu le père m'a accordé de vivre jusqu'au jour du jugement et d'enrichir une pauvre fille tous les ans. Cette année c'est toi que j'ai choisie.
— Est-ce vrai, Jean Rouge-gorge ? s'écria Blanche épine, toute joyeuse ; je pourrai donc avoir une croix d'argent au cou, et tu me donneras de quoi porter des sabots?
— Tu auras une croix d'or et tu porteras des souliers de soie, comme une demoiselle noble, répliqua Jean Bouge-gorge.
— Et que faut-il faire pour cela, mon cher petit cœur?
— Il faut me suivre où je te mènerai. Blanche épine répondit qu'elle ne demandait pas
mieux, et elle se mit à courir, conduite par Jean Bouge-gorge, Il lui fit traverser des landes, puis des taillis, puis
(1) La tradition relative au rouge-gorge, qui brisa une épine de la couronne du Christ, est répandue dans toute la Cornouaille.
des champs de seigle^ et il arriva enfin sur la aune, vis-à-vis des sept îles.
Là, il s'arrêta et il dit à la petite fille :
— Ne vois-tu rien sur le sable, là bas, devant toi?
— Oui, bien, répondit Blanche épine : je vois de grands sabots de hêtre qui n'ont pas été rougis au feu et un bâton de houx qui n'a pas été coupé à la faucille.
— Mets les sabots et prends le bâton.
— C'est fait.
— Maintenant, tu vas marcher sur la mer jusqu'à la première île et tu en feras le tour, d'ici que tu ne trouves un rocher sur lequel pousse du jonc couleur de mer.
— Après ?
— Tu cueilleras le jonc, tu en feras un lien.
— C'est comme fait.
— Tu frapperas ensuite le rocher avec ton bâton de houx, il en sortira une vache que tu attacheras avec la corde de jonc et que tu ramèneras à ta mère pour la consoler d'avoir perdu la Noire.
Blanche épine exécuta tout ce qui lui avait été dis par Jean Rouge-gorge ; elle marcha sur la mer, elle
fit le lien de jonc, elle frappa le rocher, et il en sortit une vache qui avait l'œil aussi doux que celui d'un chien de chasse et la peau lisse comme une taupe de prairie. Ses mamelles couvertes d'un duvet blanc pendaient jusqu'à terre. Blanche épine la conduisit à la maison de la veuve, qui fut encore plus joyeuse qu'elle n'avait été triste.
Mais ce fut bien autre chose lorsqu'elle voulut traire Mor-Vyoc^h{\) (c'était le nom que Jean Ptougegorge avait donné à la bête) ; le lait coulait sous ses doigts sans s'arrêter, comme l'eau d'une source.
Ninorc'h remplit d'abord toutes les terrines de terre de Qaimper, puis toutes les barattes de bois ; mais le lait ne s'arrêtait pas.
— Q(je la mère de Dieu nous sauve ! s'écria la veuve, il faut que cette bête ait bu de l'eau de Languengar (xî).
fi"; 'for-T';;oc'/i sigTiifie vache de mer; de mor, mer, et vyoc'h, vache.
(2) Los paysans bretons croient que la fontaine de Languengar a la propriélé de donner du lait aux nourrices; aussi les jeunes mères s'y rendent-elles le jour du Pardon, et boivent-elles l'eau de la fontaine consacrée. La tradition rapporte qu'un homme en voulut boire par raillerie, et qu'il se trouva, à l'instant môme, dans l'état d'une femme « qui nour- 1. 7
Et, de fait, rien ne pouvait tarir îe lait de Mor- Vyoc'h ; elle eiit fourni de quoi nourrir tous les petits enfants de Cornouaille.
On ne parla bientôt, dans le pays, que de la vache de la veuve, et l'on arriva, de tous côtés, pour la voir. Le curé de Peros-Guirek vint comme les autres afin de savoir si ce n'était pas un piège du mauvais esprit ; mais, après avoir mis l'étole sur la tête de il/or- Vyoch, il déclara que l'on n'avait rien à craindre d'elle.
Les plus riches fermiers proposèrent donc à Ninorc'hde lui acheter sa vache, et chacun renchérissait sur l'autre. Enfin Perrik arriva à son tour et lui dit:
— Si vous êtes une chrétienne, vous n'oublierez point que je suis votre frère et vous me donnerez la préférence sur tous les autres. Laissez-moi emmener il/or- Fî/oc'A et je vous fournirai, en échange, autant de mes vaches qu'il faut de tailleurs pour faire un homme (1).
ril depuis trois mois. » Il fallut un grand nombre de messes et de prières pour le délivrer de son lait.
(1) Nous avons expliqué, dans les Derniers Bretons, d'où venait le mépris des paysans bretons pour les tailleurs. Selon nos paysans, il faut neuf (ailleurs pour faire un homme.
PAYS DE TUÉGUIER. 111
La veuve répondit :
— Mor- Vyoch ne vaut pas seulement neuf vaches ; mais elle vaut autant que toutes celles qui paissent dans les friches du haut et du bas pays. Avec elle, je pourrai fournir tous les marchés de l'évêché de Trégnier et de l'évêché de Cornouaille, depuis Dinan jusqu'à Carhaix.
— Eh bien, reprit Perrik, donnez-la-moi, ma sœur, et je vous abandonnerai la ferme de notre père où vous êtes née, avec tous les champs, les charrues et les chevaux.
Ninovc'h accepta cette proposition. On la conduisit à la ferme, et, après qu'elle eut enlevé une motte de terre dans les champs, bu de l'eau du puits, fait du feu au foyer et coupé une touffe de crins à la queue des chevaux pour prouver qu'elle était devenue la maîtresse de toutes ces choses (1), elle donna Mor-
(1) Celte manière de 'prendre possession est fort ancienne; dans toutes les vieilles législations, la tradition d'une propriété se faisait en livrant au nouvel acquéreur quelque portion visible et palpable du domaine, afin de symboliser lâtradifion. A Rome, la vente d'un cbamp se faisait sur la motte enlevée au cliamp, et on la livrait à l'acheteur coramo symbole du champ lui-même [Aul. GelL, 20). Dans un acte de 828 on trouve : « Je concède les susdits biens et terres à l'église Sainte-Marie. J'en
i12 LE FOYER r.RETON.
Vyoch à Perrik qui l'emmena dans une maison qu'il avait bien loin de là, du côté de Menez-Brée. Blanche épine pleura beaucoup quand elle la vit partir, et resta triste tout le jour ; cependant, quand la nuit fut venue, elle rentra à l'étable pour voir s'il ne manquait rien, et, tout en garnissant les râteliers, elle répétait :
— Hélas! pourquoi Mor-Vyocli n'est-elle pas là? Quand pourrai-je revoir Mor- Vîjoch !
Elle n'avait pas fini, qu'elle entendit derrière elle un meuglement; et, comme, en marchant sur l'herbe d'or, elle avait appris la langue de tous les animaux elle comprit que ce meuglement disait :
— Me voici revenue, maîtresse !
fais légitime cession par paille et coulteau, gant et gazon et rameau d'arbre et ainsi je m'en mets dehofs, m'en expulse et m'en fais absent. » (D. Calmet, Histoire de Lorraine, Preuves, p. 624.)
Nous avons eu entre les mains un acte de vente daté de 1791;, dans lequel l'acquisition d'une maison était établie par des actes de propriété analogues. On y constatait que l'acquéreur avait ouvert et fermé les portes et les fenêtres, tiré de l'eau au puits, fait feu et fumée, enlevé une pelletée de terre au jardin. Nous nous rappelons, en outre, avoir vu, dans notre enfance, tous ces actes de prise de possession accomplis sous nos yeux dans une ferme du Léonnais, non pas comme formalité légale, mais comme coutume traditionnelle.
Elle se détourna tout étonnée et reconnut Mor Vyoch.
— Jésus ! est-ce bien vous? s'écria la petite fille; et qui vous a donc ramenée !
— Je ne pouvais pas appartenir à votre oncle Perrik, dit Mor- Vyoch ; car ma nature m'empêche de rester avec ceux qui sont en état de péché mortel. Aussi je suis revenue pour être à vous comme autrefois.
— Alors il faudra que ma mère rende la ferme, les champs et les troupeaux ?
— Non, car tout cela hii avait été pris injustement par son iVère.
— Mais il viendra vous chercher ici, et il vous reconnaîtra.
— Allez d'abord cueillir trois feuilles de l'herbe de la croix (1), et je vous dirai ce qu'il faut faire.
Blanche épine revint bien vite avec les trois f';;illes.
— Maintenant, dit Mor-Vyoc'h, promenez les feiiilles depuis mes cornes jusqu'à ma queue, et d.ic'S trois ibis tout bas : »
(1) Lousaiven ar grôaz : c'est la verveine.
« Saint Ronan d'Hybernie ! saint Pionan d'Hybernie! saint Ronan d'Hybernie (1) ! »
Blanche épine le fit : et, au troisième appel;, la vache était devenue un beau cheval .
La petite fille demeura émerveillée.
— Maintenant, lui dit la bête, votre oncle Perrik ne pourra me reconnaître, car je ne m'appellerai plus Mor- Vyoc'h, mais bien iMarc'h-Mor (2).
En apprenant ce qui s'était passé, la veuve fut
(1) Cet appel à saint Ronan est expliqué par une circonstance de la vie de ce saint, qui fut accusé, dit Albert de Morlaix, « d'estre sorcier et négromanlien; faisant comme les anciens lycanlhropes qui, par magie et art diabolique, se transformoient en bestcs butes, courroient le garou et causoient mille maux dans le paj-s. » Bien que celle accusation ait été reconnue fausse plus lard, l'opinion que saint Ronan avait le pouvoir de se transformer en animal est établie dans nos campagnes, où il est reslé, pour ainsi dire, le patron de ces transformations. Aussi, dans ce cas, son nom esl-il toujours ramené.
Il ne faut point oublier, du reste, que les druides et les bardes passaient pour avoir le privilège de se transformer à leur gré ; les premiers apolres qui se substituèrent à iQjir autorité durent nécessairement hériter de ce pouvoir. Le barde Taliésin se vante, dans un de ses chants, de pouvoir devenir à son gré, biche, coq ou chien IMyvyrian, t. I, p. 20).
(2) Marc'h-Mûi' signifie, mot à mot, cheval de mçr.
PAYS DE TRÊGUIÈR. 1J5
grandement réjouie, et dès le lendemain, elle voulut essayer son cheval pour envoyer du blé à ïré- , guier. Mais, jugez de son admiration, quand elle vit que le dos de Marc'h-Mor s'allongeait à mesure qu'on le chargeait, si bien qu'il pouvait porter seul autant de sacs que tous les chevaux de la paroisse.
Le bruit s'en répandit dans les environs. Fanche averti vint à la ferme, et, après avoir vu Marc h- Mor, il pria sa sœur de le lui vendre ; mais elle le refusa jusqu'à ce qu'il eût proposé de donner, en retour, ses vaches et son moulin avec tous les porcs qu'il y engraissait.
Le marché ainsi conclu, Ninorc'h alla prendre possession de son nouveau bien, comme elle l'avait fait de la ferme, et Fanche emmena Mardi- Mor,
Mais, le soir, celui-ci était encore de retour auprès de Blanche épine qui alla cueillir comme la veille, trois feuilles de l'herbe de la croix, les promena des oreilles à la queue du cheval en répétant trois fois : « Saint Pionan d'Hy hernie ! » Et le cheval se changea à l'instant en mouton, couvert de laines aussi longues que du chanvre, aussi rouges que de l'écarlate et
ne- LE FOYER BRETON,
aussi fines que du lin peigné. March-Mor était devenu Mor- Vaivd{\).
La veuve vint pour admirer ce nouveau .miracle, et^ en le voyant elle dit à Blanche épine :
— Allez chercher les grands ciseaux du berger, car ce cher animal ne peut porter sa toison.
Mais lorsqu'elle voulut tondre Mor- Vawd^ elle s'aperçut que sa laine poussait à mesure qu'on la coupait, si bien qu'il valait seul tous les troupeaux de l'Arhèz.
Riwal, qui arriva par hasard dans ce moment fut témoin de la chose, et il donna aussitôt son four, ses landes et tous ses moutons pour avoir Mor- Vaivd.
Mais, au moment où il passait sur la grève avec celui-ci,' le mouton se jeta dans la mer, gagna à la nage la plus petite des sept îles, où les rochers s'ouvrirent pour le laisser entrer, puis se refermèrent.
Blanche f'pine eut beau l'attendre à la ferme, il ne revint ni ce soir-là ni le lendemain.
La. petite fille courut à la lande et y trouva Jean Bouge-gorge, qui lui dit :
(1) Mor-Vawd est composé de mor, mer, ei de vaicd, veau.
— Je t'attendais, ma petite maîtresse. Mor- Vaiud est parti et ne reviendra plus. Tes oncles ont été punis selon leur faute ; toi, tu es devenue une héritière assez rictie pour porter une croix d'or et des souliers de soie, ainsi que je te l'avais promis : je n'ai plus rien à fciire ici, et je vais m'envoler bien loin. Souviens-toi toujours seulement que tu as été pauvre, et que c'est un petit oiseau du bon Dieu qui t'a rendue riche.
Blanche épine fit bâtir, par reconnaissance, une chapelle sur la lande, là où Jean Rouge-gorge lui avait parlé la première fois. Et les vieux hommes qui ont appris cette histoire à nos pères se rappelaient encore y avoir allumé des cierges quand ils étaient tout petits.