COMMENCEMENTS
Il n'y a plus aujourd'hui pour arrêter les idées les murailles de Chine qu'était jadis la difficulté des communications. Journaux et revues disséminent maintenant par le monde, comme le vent dissémine le pollen des fleurs, les opinions qui naissent quelque part sur la terre. Les voici. Elles se répandent, peuplent l'air. On les respire, on se les assimile. Tout le monde, un jour, les a.
Le fondateur du Foyer a un peu protesté cependant contre cette théorie. Il a dit que l'idée de son oeuvre lui était venue d'ailleurs. D'où? De la vue de bien des maux, de la constatation de bien des misères. La ville
(i) Cf. ''Initiatives féminines" de Max Turmann ; — "Oeuvres sociales des femmes" de Paul Acker ; — les "Années Sociales" et les publications de l'Action Populaire.
alors se développait, elle prenait vers le progrès un élan étrangement rapide. Le commerce et l'industrie devenaient une puissance et une force. Ateliers, filatures, fabriques, magasins, s'établissaient le long des rues bientôt transformées et, dans l'air, par-dessus les constructions plus ou moins hautes, les gigantesques cheminées s'élevaient couronnées tout le jour de panaches de fumée. Les mains des hommes bientôt ne suffisent plus. C'est l'heure où des campagnes tranquilles et des champs paternels, les jeunes filles affluent à la ville. Air pur du village, ombre salutaire du clocher, modeste aisance de la famille, scènes charmantes déroulées au ras des prairies qui s'éveillent dans tes vapeurs matinales, ou, le soir, au penchant des collines prochaines, vous n'êtes plus qu'un souvenir! C'est la ville maintenant, la ville, c'est-à-dire le plaisir plus bruyant, la toilette plus tapageuse, les relations plus faciles, la griserie des vitrines flamboyantes, des rues pleines de monde, des heures chantantes et folles. Hélas! c'est aussi le danger. Il est partout, lui, sournois, malfaisant, funeste. Il guette le corps et l'âme, le coeur et l'esprit. Il s'insinue par le sourire, la lettre, le cadeau, comme aussi par l'isolement, l'abandon, le froid, la faim, la maladie. Et tout-à-coup, voilà que vous avez devant vous, non plus la fraîche et radieuse enfant d'hier, au teint de fleur, au sourire ingénu, au regard limpide. et pur. L'orage a passé sur cette âme déflorée, sur ce corps anémié. Ce qui était la grâce et la beauté n'est plus qu'une vilaine et triste caricature.
J'exagère? Peut-être. C'est naturel: d'une masse on est frappé de ce qui émerge et fait saillie. Et le malheur qui jette sa plainte éperdue arrête plus l'attention que cent bonheurs qui passent pâles et effacés. Ce qui est certain c'est que la souffrance, une souffrance complexe, à remèdes difficiles, à guérison lente et problématique, est là. Elle est là, poignante et terrible, et demande un secours.
A cette souffrance songea longtemps un prêtre que Françoise qui le connaissait à peine appelait, un jour, dans une de ses chroniques, le "saint abbé fondateur/' Saint? Non, certes, et il le sentait bien, mais facilement attendri et ému, touché de pitié, prêtant une oreille attentive à des récits où s'accusaient si nettement toutes les défectuosités d'un ordre social injuste et cruel. Que faire? Plaindre, compatir, conseiller? Cela, sans doute, mais ce n'était pas assez. Quoi encore? Agir.
Et le prêtre agit, non sans avoir hésité toutefois, sans avoir cherché à confier à d'autres mains plus expérimentées le lourd fardeau devant lequel les siennes tremblaient d'angoisse. Il agit et voici simplement les phases de cette action.
Un dimanche, le ier de mars, 1903, il réunit neuf jeunes filles auxquelles il exposa son plan: protéger celles qui gagnent leur vie, établir pour elles des maisons sûres, reconstituer à leur profit une famille, mettre à leur disposition tous les moyens de bonheur, de force, de progrès, en faire des éléments et des facteurs de prospérité sociale et religieuse. L'orateur ne prêcha pas dans le désert. A neuf ans de distance il se rappelle encore avec émotion le charme béni de cete première réunion, aube blanche, colorée déjà des feux de l'aurore et où s'annonçait un jour lumineux et serein. — Les âmes auxquelles il s'adressait ne virent dans son idée qu'une oeuvre de zèle et volontiers s'offrirent pour le labeur.
Ce labeur commença aussitôt. A la deuxième réunion, quinze jours plus tard, l'auditoire avait quadruplé; quarante associées accouraient, se renseignaient, demandaient du travail et repartaient, fières d'avoir été choisies, résolues de payer généreusement de leur personne. Mars s'avançait à travers cette activité et déjà touchait à sa fin. Le printemps
rayonnait dans l'air plus doux, il allait bientôt ramener les jours où s'accrocheraient de nouveau les nids aux branches parées de verdure naissante. C'était bien l'heure d'établir et de fonder. Mais où? — Au bas de la rue Saint-Charles- Borromée, près de la rue Craig, une grande maison était à moitié vide, elle allait être complètement abandonnée en mai. Pourquoi pas là? Mais le loyer est élevé et la maison est grande et l'ameublement coûtera cher, et l'argent manque Saintes audaces des pionniers, des . découvreurs, des fondateurs, de tous ceux que Dieu pousse et conduit, que faire? Passer outre. Et l'on passa outre et la maison fut louée.
Voici mai maintenant. La maison n'a été vide qu'un instant. Deux vieilles personnes sont venues presque furtivement s'y installer. Un poêle, une table, des chaises les ont suivies, puis une pensionnaire, une autre encore, la douzaine bientôt. Les persiennes vertes se sont accrochées aux fenêtres, les cuivres de la porte peinte en neuf flambent au soleil levant, le trottoir balayé rit au passant étonné. Et l'on va, on vient, on monte en causant gaiement les degrés du portique, on se salue, on s'appeiie, on se connaît, on s'aime. Les vieilles personnes s'en vont, n'en pouvant plus hélas ! au bout d'un mois. Mais quand juin paraîtra, le Sacré- Coeur, toujours miséricordieux, amènera à l'oeuvre naissante l'àme d'élite qui en sera la couronne et la gloire. Toutes les souffrances auront désormais en elle une amie, une soeur, une mère.