‹ Le franc-parleurChapitre 10 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

leur , je crus dëcouyrir la nature du supplice ou du châtiment qui les leur arrachait. En- cherchant un moyen d^arriver jusqu^à elles , je découvris une fenêtre ^ et je parvins à m'élever à la hauteur d'un vitrage délabré à travers lequel je vis , avec autant de surprise que d'indignation, ce qui se passait dans Tintérieur de ce triste réduit. Un vieillapdi pâle et décharné , à.genoux sur un prie- dieu exhaussé de quelques marches^ récitait des prières à haute voix , tandis que six jeunes filles , nues jusqu'à la ceinture , dont la plus âgée pouvait avoir seize ans 9 se frappaient le corps avec la discipline dont chacune d'elles était armée. Le vieillardinterrompaitde tems en tems ses prières pour exciter leur ^èle , et gour* mander la fail>Iesse de celles en qui la ferveur semblait se ralentir. Je crois devoir passer sous silence les choies mystérieuses dont je fus encore témoin, et auxquelles je mis un terme en jetant, par ma présence, reffroidansPassemblée. La porte s'ouvrit , le directeur d^ cette maison se hâta de dérober à mes yeux ses victimes; mais il ne put empêcher qu'une d'elles ne vînt se jeter à mes pieds , et ne me. révélât la nature, le but et les moyens de cette étrange association.

i.£ CAUCflEMAE. 75

L^ émotion violente que le récit de cette jeune fille me fit éprouver , Taudace et lé sang-^froid qut déploya le aaiat homme dans l'explication que tiou$ eûmes ensemble , excitèrent en moi Un accès d6 furettr qui me fit sauter horâ de mon lit , et je m'éveillai.

Le lendemain, je retrouvai dans mes souvenirs uiie impression si fraiche » si profonde des objets qu^ favais é)is sous les yeux pendant la nuit , que \t ne pus résister à l'espèce de superstition qui me portait à chercher Quelque réalité dans un songe. J'avais encore présens â la pensée le lidu 9 les circonstances , les figures, et jusqu'au nom des personnages que j'avais vus en rêve. Je me transportai lundi matin dans cette rue de. . . , dont auparavant je ne soupçonnais même pas l'existence. Je reconnus la maison avant d'avoir jeté les yeux sur le numéro dont j'avais conservé le souvenir. Qu'on juge de masurprise en retrouvant aussi la brèche par où j'étais entré dans mon songe ! Jene jugeai pasàpropos, comme onl'imagine bien , de m'introdûirê par la même voie : /V sonnai, on/ai longtems à m'ouifHr; une femme, en kabùdâ teligieuu et d'Une figure ^ui n'honorait pas rhabit qu'elle portait , m'intrqdiiisii de tiis^

76 LE CAUCHEAIAR.

mauvaise grâce dans f intérieur de cette espèce de cloître , oi je retrouvai successivement toutes les traces que mon imagination y. avait pour ainsi dite imprimées. Ne pouvant obtenir aucun renseigne-ment de la sœur qui me servait de guide , j * exigeai qu'elle me fît parler à la supérieure , ou du moins à la directrice de cette maison.

Elle me conduisit avec une inquiétude visible à travers ce long corridor que j'avais déjà parcouru en idée. Aux questions que je lui fi$ sur Fusage de cette salIë noire devant laquelle nous passions, et dont la croisée frappa mes regards , elle se contenta de me répondre que c'était le parloir. Il en sortit une petite fille que Fou dé-^ roba promptement à ma vue. Je montai au second , et Ton me fit entrer dans une cbambre oii je vis , avec un étonnement dont je ne fus^ pas le maître de comprimer l'expression , un homme dont les traits me rappelaient ceux du vieillard dont j'avais l'esprit frappé.

Il me sembla encore que ma visite lui causait une émotion d'autant plus vive ^ que je paraissais instruit des choses dont je venais m'infor-*. qier ; et , dans la crainte de m'abandonner aux m que je semblais ayoir conçus , il prit

le parti de m^apprendre ce qu^il ne se croyait plos le maitre de me laisser ignorer.

Il avait fondé dans ce lien nne maison d'ëda-* cation de jeunes filles destinées à Tétat religieux. Cette communauté , dont il était le directeur; appartenait à Tordre de Saint-François ; la règle n'en était pas plus austère que celle des autres maisons du même ordre. Je me permis dans mon rêve de lui faire observer quMl était au moins extraordinaire qu'un homme se trouvât à la tête d'une communauté de femmes , et que je ne connaissais aucun exemple orthodoxe de la prérogative qu'il s'attribuait. Cet homme , les yeux constamment baissés pendant tout le tems que je passai près de loi, mé répondit qu'il ne devait compte de sa conduite qu'à ses supérieurs. J'insistai vainement pour visiter la maison, pour en connaître le régime intérieur , l'autorité dont elle relevait , le nombre et l'espèce de pensionnaires qui s'y trouvaient renfermées. Il persista dans ses refus ; et , le bruit d'une cloche s'étant fait entendre , il me pria de me retirer d'un ton suppliant oii la douceur affectée laissait percer l'impatience.

7^ LE CAVCHÉMAB.

. J'ai dit ce que j'ai lèvé , j'ai dit CQj qttfl; j'ai cm voir , et il en est rësullé une telle confauoo d'idées , que je ae saurais aiKrmer oà commfiace la Write, ni oiï finit le mensonge.

N'' xxxiii. — \% féi>rier 181 5.

Compagnes d'un tfpoux et reioM en ions llenx, Lrbres sam d^hoottevr ef Mifn nn eonf ramte , F.t M devant JMnais Irars vertus k h craiole.

Voit. Ziaire.

S'il y a beaucoup de manières d'employer son tems, il y en a plus encore de le perdre. Depuis le plus grand travailleur Jusqu'au fainéant le plus déterminé , chacun n'a que vingt-qnatre heures à dépenser par jour. De l'emploi qu'on en fait résulte , en grande partie , la différence qu'on observe entre tes hommes. «^ La vie ( dît quelque part Sénèque ) est conune un drame ; ce n'est pas sa longueur, mais sa conduite qui nous importe ; il n'est'pas question de savoir où et quand vous finirez; finissez où vous voudrez , quand vous voudrez , pourru que l'ac-^

8o LES VISITES DU MATIN.

tion soit intéressante et que le dénouement soit bon. »

Au nombre des moyens de perdre son tems , il ne faut pas oublier de compter la lecture des livres qui traitent de son emploi. L'usage que Ton en fait tient sur-tout aux habitudes que Ton contracte : celle du désœuvrement est la plus difficile à vaincre , parce qu'elle vous en ôte la force , lors même qu'elle vous en laisse la volonté. Franklin a fort heureusement exprimé cette pensée , lorsqu'il a dit que « Voismfires^ semble à la rouille , et qu'elle use plus que le Ira-i>all, »

L'oisiveté, plus commune chez les femmes , est plus entière chez les hommes ; les uns tuent le tems j les autres le passent ; les hommes, désœuvrés ne font rien ; les femmes désœuvrées font des riens , ce qui est encore quelque chose. Celles-ci ont imaginé pour cela des passe-tems qui se varient à l'infini , selon leurs goûts , leurs habitudes , leur fortune pu leurs caprices. Une grande partie de ce qu'on est convenu d'appeler la science du monde consiste , à Paris , à savoir prendre le tems des femmes , dont elles vous font d'autant moins bon marché qu'elles s'en

LES VISITES DU MATIN. 8l

montrent pins prodigues. On doit éviter d^nterrompre les hommes qui travaillent , mais il faut craindre sur-tout de dëranger les femmes qui n^ont rien à faire.

Les visites du soir , dont Theure , Tà-propos et la durée, sont assez généralement réglés par l'étiquette , entraînent peu d'inconvéniens : celles du matin , en supposant plus d'intimité entre ceux qui les font et celles qui les reçoivent, exigent de la part des premiers une grande connaissance des habitudes locales , un sentiment particulier des convenances personnelles , dont l'igaorahce ou Toubli expose un homme à se donner dans le monde le tort impardonnable d'un ridicule.

Mon cousin Fréminville me rencontra, jeudi dernier, sur le boulevart de la Madeleine , à neuf heures du matin , et parut fort étonné de m'entendre dire que j'allais faire une visite à M"' de Vermont. « Qu'on sorte de chez une jolie femme à cette heure^là , me dit-il en riant , cela peut s'expliquer jusqu'à un certain point ; mais qu'on s'y présente.... — Pourquoi pas, quand cette jolie femme vous attend ? Vous ne connaissez M"® de Vermont que par les succès

brillans que lai ont yalos dans le mosde sa grâce^ son esprit et sa fortnne ; Yoas ne Taves îamais yae qne le soir dans nm salon dent elle est tonjoars le pins bel ornement , et oà perscnne ne songe à yoos dire qne cette femme aimable est nne bonne mère de famille , qni se lète à hnil beures du matin , qni préside elle-nnême k Tédncalion de 'ses enians j et conduit sa maison avec nn ordre merveilleux qni double sa forfane. » Frëminville me demanda dans qnel roman on dans quelle comédie je yonlais introduire un caractèrt que j'avais probablement rêvé dans ma promenade , et finit par me proposer de parier que je ne serais pas reçu à cette heure dans la maison où j'allais. J'acceptai le pari, et je lui proposai de m'açcompagner, en prenant sur moi de justifier sa démarche , si elle avait besoin de justification.

Il était neuf heures et demie lorsque nous arrivâmes chez M"* de Vermont. Le portier se contenta de nous avertir que Monsieur était sorti ; nous passâmes , en prévenant que nous allions chez Madame. Le valet de chambre nous introduisit dans nn petit salon , et , pendant qu'il allait nous annoncer, nous eflmes le temps de re-

LES VISITÉS DtJ MATIK. 83

marquer que les domestiques étaient à leur poste, et que déjà le plus grand ordre , la propreté la plus recherchée, régnaient dans la maison., et se faisaient sentir dans les moindres détails.

filme ^Q Yermont nous reçut dans la chambre d^étnde de ses enfans. Quand nous entrâmes elle finissait de compter avec son maitre-d'hôtel . Sa fille , âgée de dix ans , prenait sons ses yeox une leçon de dessin , et son fils , de deux ans plus jeune , était occupé autour d'une grande table h reformer une carte de France , au moyen de fragmens épars dont elle se compose , et qa'il avait placés sur les genoux de sa mère. C'était un véritable tableau de famille , dont les trois figures offraient , chacune dans son genre , un modèle parfait de grâce et de naïveté.

« Je ne m'excuse pas , nous dit M*** de Yermont , de vous recevoir dans cette pièce , dont je ne sors guère pendant la matinée , et où vous me voyez faisant la maîtresse d'école. Heureusement nos études ne sont pas trop sérieuses, et nous pouvons les interrompre sans inconvénient pour nous , ou les continuer sans trop d'ennui pour les autres. » Fréminville , que M"* de Yermont avait rencontré dans le

monde , et que je lui présentai comme mon cousin , se confondit en complimens , qu^elle reçut avec une politesse un peu froide. Elle parut plus sensible à ceux dont ses enfans étaient l'objet.

M. de Yermont , ofGcier de mousquetaires ^ revint de la manœuvre à dix heures , et on servit le déjeuner , seul repas où les enfans aient leur place à table. L'aimable mère , toujours occupée d'eux sans le paraître , et sur-tout sans en occuper les autres , trouva sans le chercher le moyen de convaincre Fréminville qu'une femme pouvait allier la modestie et l'éclat , réussir dans le monde par des qualités brillantes , et fonder son bonheur domestique sur les seules vertus qui puissent l'assurer.

En sortant de chez JML"* de Vermont , et afin de calmer l'enthousiasme de mon cousin pour les femmes qui se lèvent de bonne heure , nous allâmes faire une visite à la baronne de Solanges. Cette dame , dont le premier besoin a toujours été de faire parler d'elle , ne s'est pas plus tôt aperçue qu'on ne disait plus rien de ses charmes , qu'elle s'est souvenue du bien qu'elle avait entendu dire de son esprit : elle s'est faite

auteur; rien de plus facile , avec quarante mille livres de rente I II est à craindre seulement que sa gloire ne finisse par absorber sa fortune , et qu'elle ne marchande pas assez les succès qu'on lui vend. La maison de M"*^ la baronne est un bureau d'esprit , dirigé , sous son hom , par quelques auteurs émérites qui règlent aujourd'hui les rangs dans la littérature , et dispensent la renommée, comme un caissier dispose des fonds qui ne sont pas, à lui.

M™* de Solanges sert les Muses de sa plume et de sa bourse; tout à -la-fois Tencin et La- Fayette , elle protège les auteurs , publie leurs ouvrages, inonde les salons de ses romans , les almanacbs de ses vers , et les journaux de ses éloges.

Avant d'arriver à son cabinet , au fond du jardin , nous traversâmes un salon, en désordre, où le laquais jouait au volant avec la femme de chambre, tandis que le frotteur , appuyé sur son balai , comptait les coups ; nous trouvâmes la baronne dans un négligé qu'un peu plus de propreté n'aurait pas rendu moins simple : elle était entourée de vieux livres sillonnés par des bandes de papier écrites , et dont elle extrait probablement quelque brochure nouvelle. Je

lui parlai de son dernier ouvrage , dont je ne connais pas le titre ; elle en prit œcasion de nous lire un chapitre de celui qu^elle est sur le point de publier. Nous passâmes ensuite en revue toute» les réputations littéraires , ce qui . nous conduisit à parler de la prochaine nomination à r Académie , qu'elle regardait comme une afBdre arrangée, an moyen des dix voix dont elle dispose habituellement , et qu'elle avait promises , depuis plus d'un an , au candidat qu'elle protège.

La nouvelle Philaminte donna , devant nous , audience à son libraire et à son imprimeur ; elle s'emporta contre ce dernier , qui s'avisa de lui prouver qu'il y avait dix-sept fautes d'orthographe dans la première page de son manuscrit, qui , sans doute , n'avait pas été recopié par son secrétaire ; celui-ci , que nous avions aperçu dans la pièce qui précède le cabinet où nous étions, était une espèce de petit-collet, feinturiery chargé de soumettre le génie de Madame aux règles de la syntaxe , et de donner à sts ouvrages tonte la grâce du Pays-Latin ; et tout l'esprit du séminaire , aux prix de trois dîners par semaine , et d'une soutane par an.

Un moment après , entrèrent ensemble un

journaliste et un procureur ; tous deux ëtaient pressés ; il s^agissait d'un article qui devait paraître le lendemaiB , et d'un jugement rendu la veille ; il n^ avait pas k balancer : on renvoya le procureur , et nous nous retirâmes avec lui ponr laissera la dame la liberté de travailler avec son journaliste. En sortant , Thomme de loi nous mit au fait des affaires de la docte baronne , et ne nous cacha, pas qn^avant peu, grâce au peu d'ordre qui règne dans le temple de cette dixième muse ^ elle pourrait bien être forcée d'aller enterrer sa gloire dans le fond d'un château de province où elle a relégué son mari.

Il était midi lorsque je me présentai chez M"' de Cériane; FréminviUe ne jugea pas à propos de m'jr accompagner. Une des femmes de chambre m'introduisit dans l'appartement de la jeune dame , oà son mari n'avait pas encore pu pénétrer , mais où se trouvaient denx ou trois hommes de sa société intime. Elle était assise sur son lit , et soutenue , dans cette position , par trois ou quatre carreaux d'édredon garnis de dentelles ; un madras artistement chiffonné sur sa tête , un canezou du dernier tra-

88 i-Es VISITES DU matin;

yail de M"*' Colliou , composaient toftte sa toi'* lette y et n^en laissaient pas désirer nne antre ; nn petit pupitre en marroquin était posé sur ses genoux , et lui servait à expédier , tout en causant, une demi-douzaine de billets du matin.

C^est un petit ministère que la chambre k coucher d'une jolie femme à la mode; lesinyi* tations , les excuses, les refus , les encourage* mens à donner à des artistes , les sollicitations auprès des académiciens , ne sont pas les seuls objets de la correspondance. Lorsque M"^ de Cériane eut achevé la sienne , la conversation devint plus intéressante. Nous lui donhâmesles nouvelles du matin : elle nous fit la chronique de la veille ; parla successivement , avec une facilité de transition que je ne me lassais pas d^admirer , de V invasion de Rome , de Vahhi Faria , de Venterrement de M"* Eaucourt ^ àe ia responsabilité des ministres , du Nain Jaune , du Congrès et du Bal de V Opéra. Je la félicitai d V voir soutenu avec tant de bonheur la fatigue des plaisirs de l'hiver. « Ne m'en parlez pas^ dit-elle , en prenant quelques cuillerées de fécule de pommes de terre , qu'on lui présenta dans une jatte de vermeil ; je suis excédée de bals , de

soupers, de concerts ; mais ma santé en souffre cruellement; et si le carême. ne mettait fin à tout cela, j^en mourrais. Dans ce moment arrive , avec une demoiselle de chez M™* D^speaux , qui apportait une toque pour le bal du soir, la vicomtesse de Névalle , amie de cœur de M"* de Cëriane. Ecoutons- les :

« Eh bien! ma belle ,- que faites-vous aujourd'hui ? — J'aurais presque envie de rester chez moi. — Non pas , s'il vous plait ; j'ai disposé de vous; j'ai ma loge(# l'Opéra , le spectacle est cliarmant , Nina ; je ne m'en lasse pas ; de là nous allons au bal de M"® T.... — Impossible , ma chère, je suis si fatiguée !...«. — Mon Dieu ! je le suis plus que vous ; mais encore quelques mois et nous irons nous reposer à la campagne. — Vous faites de moi tout ce que vous voulez; j'accepte, mais à condition que vous m'accompagnerez demain matin à la pompe funèbre de Saint -Roch, et le soir aux .Variétés ; Potier vous fera mourir avec ses farces. — r N'oublions pas qu'après-demain le docteur N*** nous. conduit à la Maternité , et qu'ensuite nous allons dîner chez le bailli. — On y joue trop gros jeu , et l'on se retire trop tard ; la semaine dernière ,

go LES VISITES DU MATIN.

nous en sommes sorties à trois heures. — A la montre de yotre mari , qui arance toujours « TOUS le savez bien. »

Une conrersation si raisonnable fut interrompue par i'arriyëe du jardinier de la Malmai-^ son , qui venait renouveler ses fleurs et présen^ ter à Madame quelques élèves de la Nouvelle-Hollande. Un garçon libraire apportaitJes brochures du jour ; M*** de-Cériane le renvoya an se-> crëtaire de son mari , qui connatt ses opinions littéraires et politiques, piMr quMI choisit ce qui lui convenait.

Le mattre du piano et le maître italien arri-» vèrent en même tems^ elle remit au premier son cachet , en le priant de revenir le lendemain , et , pour toute leçon , invita l'autre à se mettre au piano, et à lui donner une idée de la polonaise de Mozart , que M"*" Catalani a mise en vogue.

On vint annoncer que le déjeuner était servi. Nous passâmes dans le salon; et, après une grande demi-heure , M*"* de Cériane vint se mettre i table , et recevoir , pour la première fois de la jotfrnée, les complimens de son mari ; ils furent accueillis avec d'autant plus de grâce qu'ils étaient accompagnés d'une très-belle

Ï.ES VISITES DU MATIN. gt

fourrure, da SiJiérie «^ qu'un de $^s correspondans re^it de lui envoyer.

At>rès avoir pri$ une tasse de thë avec M"® de Cériane ^ )'allai terminer mes visites du matin chez M"^^ la marquise de Meillau. Cette dame , élevée par une grand'mère à qui Ton doit ea France la découverte des vapeurs , a trouve le moyen , à force de campbre, d'ëtber, de gouttes d'Hoffmann et de laudanum , de se persuader qu'elle avait mal aux nerfs ; elle parviendra probablement ii détruire sa santé.

La marquis n'a pas encore trente ans , et son mari en compte au moins soixante. La ma^ ladie supposée de sa femme établit entre eux une sorte d'équiUbre qu'il n'a t^as intérêt à rônlpre. M""'- de Meillan.ne sort point de cbez elle 9 voit peu de monde , et passe Thiver dans les rbumes , Pété dans les vapeurs , le printems dans les obstructions , et l'automne dans ks migraines. Elle dépense, en mémoires d^apotbi-^ caire.» deux fiiis autant, qu'une autre femme de son tang et de son âge en hi)Oux et en modes.

Quand j'arrivai , un calme profond régnait dans les pièces qui précèdent sa chambre à cou-

cher ; des tapis et des portières ëtoiifIeiit^]e.saii^ de la voix et le bruit des pas. Une dée feataiùb me dit tout bas de la suivre ^ et tourna le bouton de la porte avec ulie précaution qui m'ibdi-^ qua celles que je devais prendre. J'entrai sur la pointe du pied dans une chandire où- le jour s'éteignait dans les plis des doubles rideaux de soie dont les fenêtres étaient garnies.- M^ de Meillan était assise , au coin cie la «heminëe , dans une vaste bergère; une cornette de dentelle , nouée sous le menton , donnait à sa jolie figure, un peu pâle, une expression d^souffrance qui ne m'empêcha pas de remarquer ^qn'îl' y avait un peu de recherche dans la manière dont la belle malade était drapée dans ses schalU.

Elle s'excusa sur sa maladie de Tétat oà je la trouvais ; « mais elle n'avait pasr fehnë rcéil » de la nuit; elle souffrait d'un'éb'ranlement de » nerfs , que venait encore d'au^enter un » maudit orgue de Barbarie qi^i'^'étiait obstiné à »' jouer sons ses fenétresl » Elle4oussadeux*ou \Tcis fois pouravoir occasionde prendre une demi-^ tasse de lierre terrestre, édulcorée d'eaii d'orge. Tout en parlant , elle sonna ses femmes à plu>«

LES VISITES DU MATIN. g3

sieurs repries , demandant toujours sî son médecin ^lait Tenu. Elle s'impatienta, retrouva sa voix pour gronder ses gens , et ne se calma qu'à l'arrivée du docteur, auquel je cédai la place , en observant qu'il était un peu jeune pour une maladie si grave.

N** XXXIV. — iiS février i8iS.

Un jouevr , d*un commun «tco ,

N'a rien d*hnmftin que I*appftrence ; Et d*aillcara il n'eat pat ai facile qu'on pense De rester honntte homme et de jouer gros jeu. Le désir de gagner, qui nuit et jour occupe ,

Est un dangereux aiguillon :

Souvent , quoique l*«sprit , quoique le cttur soit bon ,

On commeoM par lire dupe ,

On finit fêt lira fripon.

Mad. DssvooL., Riftts.

Après un très-long voya({e aux terres lointaines , un homme était de ritÉsr dans %ts foyers ; ses amis , accourus pour le voir , lui témoignaient le désir d^entendre sts aventures :

« Ecoutez bien , leur dit-il , voici ce que j'ai vu de plus extraordinaire dans mes courses. A mille ou douze cents lieues du pays des Louconnis ( nation de la côte d^Afrique), j'ai rencontré une espèce d'hommes d'une nature tout-à-fait

LES MAISONS DE JEU. g5

étrange. Ils passent les nuits entières assb autour d'une table où ils ne mangent point , mais qu'ils dévorent des yeux; la foudre tomberait autour d'eux ( ce qui est arriyé plus d'une fois ), deux armées combattraient à leurs côtés , le ciel même menacerait ruine , que tout cela ne parviendrait pas à distraire leur attention de la seule pensée qui les occupe. De tems à autre on les entend proférer quelques sons inarticulés «û n'ont entre eux aucune liaison apparente , et ^, cependant, les font passer alternativement de la joie au désespoir. Je n'oublierai jamais Tex-* pression terrible des figures de ces geos-^là , que j'ai eu plusieurs fois l'occasion d'observer ; la crainte , l'espérance avide , la joie funeste > le rire des furies, les tpurmens de l'en&r, venaient s'y peindre tour-à-tour. -«** Mais , demandèrent les amis du voyageur , k quoi dote s'occupent ces malheureux ?$ont-ils condamnés ou dévoués à des travail^ d'utilité publique î — Rien moins que cela. -^ Cherchent- ils la pierre philosophale? -^ Au contraire. ■-- YeuleAt-Us exalter leur ame pour çpuaitre l'avenir? -^ Ils ne pensent fu'AU présent. -^ Je devine , iU font péniteiice dei crimes qu'ils ont commis î ^— 11$

sont plus près d'en commettre que de s'en repentir. — Mais , enfin , que font-ils donc ? — Ib jouent, »

Cet apologue que je traduis , on plutôt que j'imite à la hâte d'un fabuliste allemand , me place de prime-abord au centre d'une question de morale publique , que je tâcherai de rendre utile sans trop d'ennui.

Le jeu (à prendre ce mot daiis sa plus rigoureuse acception ) , n'est à mes yeux qa'u moyen illicite de s'approprier le bien d'autrm^ je l'appelle un vol de convention , et je trouve même qu'il faut un jugement bien sûr , un esprit bien méthodique, pour distinguer du vol ordinaire une opération dans laquelle il est difficile qu'il n'y ait pas toujours un fripon , puisqu'il y a toujours une dupe.

On a beaucoup écrit contre le jeu; il valait mieux agir : dans certains cas ( et celni-ci est du nombre) , une bonne ordonnance de police vaut mieux que le meilleur traité. Le plus ancien que je connaisse a été composé par un médecin flamand , qui crut se guérir de cette passion en signalant les maux qu'elle entratne : c'est un amant qui déclame contre une maîtresse absente.

Paschasius Justus publia, vers le milieu du 16® siècle , son livre : De aled, siW de curando ludendi in pecuniam cupiditate (moyen de se guérir de la passion du jeu ) ; ce qui ne l^empécha pas de s-y nmier et d^aller mourir à rhâpitah

Jean Barbe yrac , savant professeur de droit à Lausanne , a fait un Traité du jeu , en trois énormes volumes, dans lesquels il déploie une vaste éruditioi^ sans aucun profit pour la morale. Gataker, delaPlacette, de Yoët, d^Âmesius, et une foule d'autres, ont également publié sur le jeu des écrits plus connus des savans que des habitués duNMi3.

Cette passion, qui se perd comme certains torrens dans un gouffre sans fond et sans rivage, prend comme eux sa source dans les lieux élevés. En France, les grands en furent les premiers atteints. Louis IX essaya, par des mesures sévères, de bannir le jeu de sa cour; son frère Robert , comte d'Artois , donna l'exemple d'en« freindre des ordonnances qui contrariaient sa passion pour les jeux de hasard , qui fut aussi celle du grand-connétable.

Sous le règne de Charles IY9 Thâtel de Nesle II. 5

était ce qu'est aujourd'hui le Salon ; les étraurgers de distinction , les gens de qualité , et les gros joueurs, dont on ne conteste jamais les titres, s'y rassemblaient pour jouer. Eustache Deschamps a composé sur cette réunion de rhôtel de Nesle des yer^ qui n'ont vieilli que par l'expression ; dans ce lieu 1 dit-il ,

M Maints gentilshommes très-haulz » Y ont perdu armes et cheyaulx, » Argent , honneurs et seîgnourie, » Dont c*étoit horrible folie.

» Le jeune enfant devient rufllen ; i» Joueurs de des , gourmands et pleins d*yyresse. » Hautains dis mer et ne leur chant en rien » D*hoD0LOur , etc. »

Cette fureur du jeu , que n'avaient pu repris mer les ordonnances de nos rois , céda pour un moment à la voix 4*un moine bénédictin. Pasquier rapporte qu'à- l'issue d'un sermon, où ce saint homme avait tonné contre cette odieuse frénésie, on brûla publiquement dans chaque quartier les dés, les cartes et les tables de )eu.

Henri III joignait ce défaut à beaucoup d'autres , et ne le rachetait pas , comme son

LES MAISONS DE JEU. gj)

illostre successeur, par des^ qualités adorables qui permettent à peine de Tapercevoir.

u Je ne sais (dit Péréfixe) ce «qu'il faut rë- M pondre à ceux qui lui reprochent (à Henri lY) n quMl a trop aimé le jeu des cartes et des dés , » peu séant à un grand roi , et qu^avec cela il » n'était pas beau joueur , mais âpre au gain , » timide dans les grands coups , et de mauvaise » humeur sur la perte. A cela je crois qu'il » faut avouer que c'était un défaut de ce roi , ' » qui n'était pas exempt de taches , non plus » que le soleil. » Ce prince poussait l'amour du jeu au point d'admettre au Louvre , pour faire sa partie , un aventurier italien nommé Phnentel , que Sully eut le courage de chasser.

Les lettres de madame de Sévigné suffiraient pour nous donner une idée du degré de force et d'impudence où fut porté l'amour du jeu sous Louis XIY ; elle s'en plaint à sa fille dans plusieufs lettres. Gourville avoue qu'il a gagné" plus d'un million au lansqupnet, et que Dangeau n'y fut guère moins heureux. Les beaux joueurs de ce tems-là n'étaient pas les plus honnêtes gens du monde, à en juger par le plus beau de tous, par ce chevalier de Grammont,

lOO LES MAISONS DE JECr

qui se vantait d'avoir gagné deux mille pistoles au comte de Cameran , à une partie de quinze , soutenue par un détachement d'infanterie.

Le jeu figura en première ligne parmi les désordres de la régence; et, comme Tobserve judicieusement Dussaulx, le système n'était qu'un jeu où la nation entière s'Intéressa; à quelque tems de là , les hôtels de Gèvres et dç Soissons furent érigés en tripots où l'on jouait dans la loge du Suisse , dans les antichambres , dans les salons et jusque dans les mansardes des laquais. La police, à cette époque , ne protégeait pas les maisons de jeu ; elle les surveil*lait , et ses efforts tendaient à les- dj^truire : peut-être y serait-elle parvenue , si la capitale n'eût pas trouvé à Luciennes et à Versailles des exemples et des excuses.

Le roi permettait un jeu à madame Dubarry pour son amusement ; quelques grands seigneurs en établirent chez eux pour leur profit , et ne rougirent pas de s'entendre sur ce point-^vec l^ntrepreneur des jeux, qui envoyait chez M. le duc tel ou tel un aigrefin en habit brodé , pour tailler \t pharaon, le trente et quarante, le quinze ou le macao.

Ces honteux désordjres , qui se perpétuèrent sous le règne suivant , contre la volonté d'un monarque en qui la maturité de la raison avait devancé celle des années , trouvèrent également un censeur dans la personne d'un prince que les heureuses destinées de la France ont replacé sur le trône de ses ancêtres. Monsieur , à peine âgé de vingt-quatre ans, permit ausavant Dussaulx de lui dédier son ouvrage sur les Dangers de la passion du jeu , qu'il prît, ainsi que l'auteur, sous sa protection. Peut-être n'a-t-on jamais rien écrit de mieux sur ce sujet; le livre fut lu, estimé autant qu'il devait l'être, et ne corrigea personne.

Quelques années avant la révolution , les maisons de jeu, organisées sur un plan plus vaste , se multiplièrent à l'infini. Dans l'impossibilité d'arrêter le désordre , la police trouva convenable d*en tirer parti ; elle imposa le mal qu'elle ne pouvait détruire.

Un des tripots le plus en vogue à cette époque était celui qu'avait ouvert M"* Sainte- Amaranthe ; Frascati , le pavillon d'Hanovre , l'hôtel de Richelieu, la maison de la rue Grange- Batelière, et cent autres, déguisaient le même

piège sous les noms de soupers , de iconcerts , de bals masqués. Cette dernière invention , la plus funeste que le génie du jeu ait imaginée , permettait aux femmes de ruiner incognito leurs maris ; aux hommes en place , aux négocîans , aux agens comptables , de compromettre leur fortune sans compromettre leur crédit ; et aux laquais de jouer, sans attirer Tattention sur eux, tout l'argent qu'ils pouvaient dérober à leurs maîtres.

Le Palais-Royal devint le centre de ces dangereux établissemens, auxquels on ne rougit pas de donner le caractère d'une institution publique , en créant une administration des jeux qui étendit , en le régularisant , le fléau dont elle avait et dont elle a conservé Todieux privilège. Grâce aux nombreuses succursales qu'elle eatretieiQt dans toute la France et dans tous les quartiers de Paris , aucune classe de la société ne peut se soustraire à sa désastreuse influence ; elle prélève son impôt sur la journée de l'onyrier comme sur le traitement de l'ambassadeur, et ne dédaigne pas plus le cuivre de l'artisan que l'or du receveur-général.

JL»e Cercle des étrangers tient le premier rang

LES MAISONS DE JEU. Io3

parmi les maisons de jeu , avec lesquelles il n'a de commun que son objet. La meilleure et la plus brillante compagnie de Paris en hommes s'y réunit tous les soirs. C'est un lieu de rendezvous pour des personnages de distinction , parmi lesquels on est tout surpris de trouver des gens qu'ils eussent refusés six mois avant pour leurs laquais , et qu'un coup de dés a fait leurs égaux. Là , ce n'est pas le besoin qui implore le hasard : c'est l'opulence qui lutte imprudemment avec la fortune, dans l'espoir de faire payer au jeu les dépenses d'un luxe hors de proportion avec des revenus qui ne peuvent y i^uffire.

Je saute une vingtaine de maisons intermédiaires pour passer du Cercle des étrangers au N° 9 du Palais-Royal , le plus gai , sinon le plus décent , dés tripots de Paris ; il est plus facile de le faire connaître que de le désigner par le nom qu'on est convenu de lui donner. Cette maison a,deux entrées : Fune pour les novices, où l'on paie 20 sous; l'autre pour les affidés ou pour les dupes , auxquelles on croit devoir offrir ce nouvel appât. Le creps^ la roulette et le trente-et-un, y multiplient les chances des joueurs , c'est-à-dir6

Io4 l'Es MAISONS DE JEU.

contre les joueurs. Une salle où Ton danse , contiguc à celle oà Ton )one, est sans cesse ouverte aux amateurs, qui ne s^informent pas des mœurs de leurs danseuses.

Les habitués de ce singulier lieu sont, pour la plupart , des provinciaux qui viennent y cher-^ cher les plaisirs de Paris; des militaires en congé , qui croient y jouir des délices de la paix, et des Grecs mâles et femelles qui spéculent sur la crédulité des uns et sur Tinsouciance des autres. On y perd son argent le plus gaiment du monde. Vingt femmes, assises autour d'une table de roulette , cherchent à doubler à ce jeu Fargent qu'elles ont gagné à un autre, et, après l'avoir vu disparaître sous le fatal râteau , retournent au bal pour y briguer des succès moins incertains.

Dans une pièce adjacente , le buflet du restaurateur sollicite pendant toute la nuit l'appétit des joueurs heureux : tandis que ceux-ci , autour d'une table chargée de mets exquis , de vins délectables , réparent gaiment les fatigues de la danse avec les profits du jeu , quelques pauvres diables qu'il a ruinés , sans argent pour solliciter un asile de la pitié de ces dames , dor«

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ment sur les banquettes de la salle de bal, au bruit des walses et des contredanses.

Le N° 1 13 est en quelque sorte la sentine, rëgoût des autres maisons du même genre ; il est destiné à la classe des joueurs la plus basse et la plus malheureuse. Trois ou quatre grandes salles , pauvrement décorées , suffisent à peine à la foule des ouvriers , des pères de famille, qui viennent y perdre le produit de leur travail et le gage journalier de la subsistance de leurs enfans, qu^un coup de dés leur ravit. Le jeu se montre là dans toute sa hideuse difformité. Le banquier, les croupiers , les pontes, ont tous un air diversement sinistre. Des sbires d'une stature colossale se promènent autour de la table, et leur regard farouche semble interdire au:c victimes du hasard jusqu'à l'expression de leurs regrets. L'impassible attitude du banquier et de ses complices est peut-être plus effrayante encore. Egalement sourds aux cris du désespoir et aux élans de la joie , ils ramassent l'argent qu'ils gagnent avec le même sang-froid qu'ils répandent celui qu'ils perdent , et qui doit bientôt leur revenir. Le sentiment de la perte est là plus affreux que partout ailleurs : c'est la misère

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qai dispute un morcean de pain à Vxwmce; la )oie est sans cliarmes ; c'est le répit da désespe^.

Blon fils f qui yenait de lire la premik^ partie de ce tableau , paraissait croire que je Payais chargé à dessein.

« Non , mon fik , lui dis^

)e, ce ne sont point ici les déclamations d^na moraliste , les anathtmes d'un prédicateur ; ce sont des faits dont les preuves journalières sont malheureusement sous nos yeux. Je le répète , c'est dans Thistoire des maisons de jeu qu'il faut chercher la cause de presque tous les crimes : la biographie des joueurs compose une grande partie des annales des tribunaux : comptez seulement les noms odieusement célèbres des misérables dont les lois ont fait justice dans ces dernières années : Lepelle j, Héluin, Cartier, THomond, Dautun , tous sont sortis d'une maison de jeu pour monter à l'échafaud. Le plus terrible argument qu'on puisse faire contre ces établissemens, c'est qu'ils rapprochent rintenralle immense qui , partout ailleurs, sépare Tinnocence du crime, et qu'un honnête homme peut en un seul jour s'y voir transformé en scélérat.

» De toutes les séductions offertes aux jeunes gens dans cette grande yille , la plus dangereuse, la seule qui n'ait point de terme, la seule contre laquelle on ne puisse trouver de refuge , c'est le jeu. L'expérience , l'habitude même vous met en garde contre l'appât des autres plaisirs ; la nature prend soin d'en régler Tusage ; la passion du jeu est la seule qui se nourrisse , qui s'accroisse de ses propres excès , dont Tabùs garantisse en quelque sorte la durée , et qui excite les mêmes désirs, les mêmes transports dans le coeur du jeune homme et dans celui du vieillard* Par une fatalité qui ajoute encore au danger de ce genre de séduction , et dont il est moins facile de donner l'explication que la preuve , les premiers pas dans cette funeste carrière sont presque toujours marqués par des succès. On dirait que le sort prend à tâche de favoriser les débutans , qu'un premier échec pourrait décourager. »

Ces réflexions s'adressaient à mon fils Victor, qui se trouve lié très-intimement avec un jeune officier qu'une leçon terrible a , je crois, corrigé d'une passion funeste qui eût sans doute entraîné sa ruine. Léon (c'est le nom de Tami de

Io8 LES MAISONS DE JEU.

mon fils ) m'avait été recommandé par son père , et j'ai ëtë charge pendant quelque tems de lui payer par trimestre une pension de deux mille écus , et qui devait suffire pour le maintenir honorablement dans une des compagnies rouges oh il sert. Léon , qui venait alors assez habituellement chez moi , me parlait sans cesse du besoin indispensable qu'il avait d'augmenter sa dépense en prenant .un cheval et un cabriolet de plus. En ma qualité de ministre des finances, j'essayais , en lui présentant son budget, de lui prouver qu'à moins de se sevrer de tout autre plaisir, et même de prendre sur ses besoins, il ne pouvait, avec 5oo francs par mois, faire face à cette nouvelle dépense. Mon calcul lui parut d'abord assez juste; mais il voulut le faire vérifier par un de ces mathématiciens qui connaissent mieux la table de frenie-e^ un que celle de Pythagore , et qui ne manqua pas de lui prouver qu'un jeune homme qui peut disposer de 5oo francs par mois , a dans ses mains les élémens infaillibles d'une fortune de. trente mille livres de rente. A vingt ans , on n'est pas difficile sur des raisonnemens qui flattent nos goûts et nos désirs. Au premier jour de paiement

de sa pension , Léon fit Fessai d'un plan de finances qu^ii adoptait d'autant plus volontiers qu'il l'entendait moins; il joua, décupla son petit capital , et ne douta plus que le jeu ne défrayât amplement le luxe de son écurie. Effrayé de la vie qu'il menait, et dont je fusinstruit par luimême, j'allai le voir un matin pour essayer de l'arrêter sur le penchant de l'abime. Je le trouvai avec son Mentor, occupé à calculer les chances infaillibles d'une martingale. Léon répondis à mes remontrances en étalant devant moi l'or qu'il avait gagné la veille , et je crus inutile d'argumenter contre de pareilles preuves.

J'espérais que la fortune ne lui ferait pas attendre long-tems les revers qui pouvaient seuls donner quelque poids à mon sermon ; et , pour être plus tôt en mesure de les mettre à profit, je résolus de suivre mon étourdi dans une ipaison de jeu de la rue des ***, où il se rendait tous les soirs , et dans laquelle je fus introduit par un vieil habitué, qui avait payé bien cher l'espèce de considération qu'on lui témoignait. La compagnie était nombreuse , et je pouvais espérer de faire mes observations sans être aperça de celui qui en était l'objet.

itlO LES MAISONS B£ JEU.

Je le vis approcher de la maîtresse du log^s , qui le reçut d'un air très-affectueux et comme un homme que Ton attend : il causa familière* ment avec elle, appuyé sur le dossier de sa chaise , jusqu'à la fin de la taille; et lorsqu'on en commença une nouvelle , il alla prendre sa place auprès du banquier. Je ne le perdis pas de vue un seul moment. Il appela d'abord monsieur de la chambre (dénomination inventée pour flatter tout à-la-fois Tamour-propre des laquais des maisons de jeu , et pour ménager celui des autres ). On lui apporta une carte et une grosse épingle pour piquer la taille. Le croupier lui donna les honneurs de la coupe , frappa trois coups de râteau sur la table , et les prêtres de ce dieu numérique qu'on nomme trente-et un, rendirent aussitôt leurs oracles. La martingale fit encore une fois merveille; Léon gagna beaucoup , fut complimenté , fêté par une foule d'amateurç émérites qui n'ont d'autres 'moyens d'existence que l'impôt qu'ils mettent sur la générosité des joueurs heureux. Je ne jugeai pas k propos d'attrister inutilement son triomphe; mais inquiet de savoir comment il usait de la victoire, je revins le lendemain sur le champ de bataille.

LES MAISONS DE JEU. Iil

OÙ j'eas tout lieu de croire qu'il avait couche.

Cette fois je le trouvai assis près d'une femme aussi jolie que peut Tétre une joueuse ; cette dame s'intéressait virement à son jeu , et paraissait Taider à tirer parti de la fortune qui continuait à lui sourire , à en juger par le tas d'or amoncelé devant lui : les banquiers atten-^ daient qu'il eût disposé se$ masses avant de prononcer les mots irrévocables : rien ne va plus, le jeu est fait. Dans le cours de cette taille orageuse, à laquelle je reviendrai tout-à-l'heure ^ je m'étais éloigné de la table assiégée par trois rangs de joueurs ; et , assis avec mon guide sur la banquette des blessés , je passais en revue les personnages les plus marquans de ce tripot célèbre , qu'il me faisait successivement connaître.

« Vous voyez , me disait-il , ce grand homme maigre dont Içs cheveux gris et rares se tiennent , pour ainsi dire , debout sur son front ; la nature lui avait tout donné : une belle figure , un beau nom , de l'esprit et même un bon cœur ; le jeu a souillé sa' vie d'une action honteuse , dont les circonstances ont fait un crime atroce, A cette époque terrible où les prisons étaient

remplies de victimes dévouées à l'échafaud , un de sts cousins qu'il aimait tendrement avait été arrêté ; son sort n'était point douteux , il allait être traduit devant le tribunal révolutionnaire*

M apprend qu'une somme de dix mille

francs peut arracher son ami à la mort ; il n'a qu'une très-petite partie de cette sommci ; il court chez tous ses parens , réalise la somme entière , et n'attend plus que l'heure de la nuit qui lui est assignée pour se rendre à la prison dont son cousin va sortir. La fatalité, l'habitude^ le conduisent dans une maison de jeu; le tems pèse à son impatience , il croit le tuer en caroitant quelques écus; pour les rattraper il hasarde une somme plus forte , le sort s'obstine à le poursuivre ; un seul coup peut réparer ses pertes , il le joue et le perd ; sa tête s'échauffa, s'égare.... ; l'argent sacré dont il est le dépositaire est entamé : pour recouvrer le tout il

expose le reste : sa fortune , son honneur ,

la vie d'un parent qu'il aime , sont placés sur une carte; le banquier la nomme, et cet arrêt du destin condamne à-la~fois deux victimes , l'une à la mort, l'autre à l'ignominie.

» Je n'ai pas besoin de vous nommer ce beau

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▼ieiilard à cheveux blancs , assis à Tune des extrémités de la table dont il fait si honteusement les honneurs ; vous Tavez vu , il y a vingt ans , remplissant Paris du bruit de ses Cfites, de IMclat de son luxe et du scandale de ses amours ; le jeu a dévoré sa fortune ; et , réduit à la plus honteuse misère , il n'a pas rougi d'accepter un bout de table , c'est ainsi que Ton nomme ces croupiers subalternes désignés par la place qu'ils occupent, et dont les fonctions se bornent à surveiller les pontes.

» Ce gros homme si rouge , dont la cravate est nouée négligemment , et qui s'approche de la cheminée en disant tout ça au rouleau^ est un -père de famille, distingué autrefois dans une pro* fession honorable ;.sa femme , à laquelle il devait la fortune qu'il a dissipée , est réduite à blanchir des schalls pour faire vivre ses quatre enfans, et, dans le moment où je parle , il vient de perdre une somme qui les aurait fait vivre honorablement pendant plus de six mois. »

Au silence profond qui régnait autour de la table , nous jugeâmes qu'il s'agissait d'nn coup important ; nous nous approchâmes. Les deux tableaux étaient couverts d'or et de billets; Léon.,

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au dernier coup de sa martingale , ayait tout son argent à la noire , le banquier zakhattrente^'-un pour cette couleur; le parti de la rouge est

consterné; les cartes filent titHte^et^mi

après. L'argent est mù en prison; les plus pru-

dens en retirent la moitié Les râteaux s'a*

gitent; les masses nouvelles se forment ;>!7i/!f 5 votre jeu.... Encore un refait ! ! Une cayerne de voleurs n'est pas plus bruyante : rouges et noires exhalent leur fureur de cent manières ; les uns parcourent le salon en jurant; les autres cas-^ sent les râteaux sur le dos des chaises ; ceux-ci , près de suffoquer , s'essuient la figure; ceux-là déchirent leur chemrse et se frappent la poitrine. Si quelque chose peut donner une idée du supplice des damnés , de la rage des enfers , c'est une maison de jeu dans un pareil moment. Enfin l'arrêt définitif est prononcé; la noire perd , et tout l'or de Léon est versé dans la corbeille du banquier : je le suis des yeux.

Il lui reste pour dernière ressource une belle épingle y où le portrait de sa mère est monté en diamans , et une montre à répétition , chefd'œuvre de Breguet. Monsieur de la chamàre prête sur l'un et l'autre objet le cinquième de

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4eur ▼alear , et cette somme va grossir en un moment la caisse de la roulette. Léon , au dësespoir, s'adresse alors à un homme de la figure la plus sinistre , qui l'attire dans Tembrasure d'une croisée; mon cicérone me fait connaître ce personnage , et je vois qu'il est tems de me montrer. La tête de Méduse ne produisait pas un e££et si prompt; le malheureux jeune homme me regardait avec stupeur , et je vis de grosses larmes rouler dans ses yeux. En un pareil moment toute réprimande eût été déplacée ; et sans doute il y eût été moins sensible qu'aux consolations €(oe je crus devoir lui donner en lui remettant son épingle et sa montre , de la remise desquelles j'avais traité d'avance avec le préteur.

Nous nous disposions à sortir de ce repaire au inoment où une explosion terrible vint y jeter le désordre et Teflroi. Toutes les bougies furent éteintes. Dans ce tumulte épouvantable, on distinguait les vociférations des banquiers qui criaient : Arrêtez ! Fermez les portes ! La garde arriva : des gendarmes s'emparèrent des portes; les croupiers, sans égard pour les blessés, pour les femmes évanouies, s'occupèrent d'abord

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de la caisse ; leur regard farouche semblait àé-* signer an complice dans chaque spectateur. Les soupçons s^arrétèrent sur quelques individus plus mal notes que les autres « et dans le nombre se trouva un homme avec lequel Lëon m'a-r voua qu'il s'était lié la veille , et qu'il avait invité à déjeuner le lendemain.

Enfin nous sortions de cette maison infernale ; un homme qui descendait derrière nous, es poussant par intervalle de profonds soopic» « nous suivit dans une des allées du jardin, et, s'adressant à Léon d'une voix dont je suis sAr qu'il n'oubliera jamais l'accent : « Jeune hom« me , lui dit-il , retenez bien la leçon que je vais vous donner ; il y a quinze ans que ]e suis entré pour la première fois dans cette maison , oii ]t fus témoin du suicide d'un homme qui y perdit à-la-fois la vie et l'honneur : puisse cet exemple ^ qui ne m'a pas corrigé , faire plus d'impression sur vous ! M En achevant ces mots, et sans nous donner le tems d'arrêter son bras , ce malheureux mit un pistolet dans sa bouche et se fit sauter la cervelle.

Cette terrible catastrophe , les événemens qui l'avaient j»récédée, avaient tellement bouleversé

LES MAISOSS DE JEU. , 117 SOS esprits , qu'aucun de nous n'avait la force de proférer une parole. Notre vieux conducteur mît le comble à l'espèce d'borreur dont nous étions remplis, ea nous faisant remarquer , dans la rue de Bicbelieu , une voiture énorme escortée par quatre gendarmes , le sabre à l'épaule , consacrée au transport de la caisse des jeux. Et c'est dans le pays , ckez le peuple le plus policé du monde , que la force publique prolège un pareil brigandage; qu'elle prend sous sa.garde un trésor monslrncux , qui se compose de la dot des épouses < du bien des enfans , ds l'hovneur, des larmes et du sang des familles!

jffjSt?.-2.

Il8 LE COUSIN ET LA COUSINE.

N® XXXV. — 4 mars i8i5.

In/usta oh /ustU impttrart im« dtctt PiAOT. jimph. Prol.

N« ckerchonj pat )k obtenir d'an homme i««te dof choMi contrftirtf à U justice.

J'avais autrefois l'honneur d'être attache à la personne d'un des princes de la maison de Bourbon; peut-être aussi ai- je été assez heureux pour donner quelques preuves de dévouement à cette auguste fanUlé y. dans un tems où il y avait , sinon du màÀle , du moins du danger à laisser éclater son zMe; mais je tâche de ne pas oublier que les Moniay , les d' Adbigné , les

* Ces deux lettres cùi iNOtt dans le Journal de V Empire , sous les.date» éiiag mai et a juin ; elles ont été attribuées à diffitanitet pamonaes. Nous les restituons à leur auteur, en les inséraet dans ce Recueil , où elles se trouvent à leur yéritable place.

(^Note de r Editeur,)

LE COUSIN ET LA COUSINE. Iig

Crilioa , les Sully , appelaient modestement cela remplir un devoir.

Je ne sais sur quel fondement on me suppose dans ma province un crédit dont je ne jouis pas, et auquel je suis redevable des sollicitations sans nombre que je reçois , sans pouvoir être utile à ceux qui me les adressent.

Je n'ai trouve qu'un moyen d'ëcbapper à cette persécution d'un genre nouveau : c'est de publier la lettre d'une de mes parentes , et la réponse que j'ai cru c^evoir y faire. La première est , en quelque sorte , un résumé de trois ou quatre cents lettres que j'ai reçues pour le même objet. Je répugne d'autant moins à la rendre publique , que je me réserve de n'en point nommer l'auteur, et qu'à tout prendre , cette lettre ne fait pas moins l'éloge du cœur de celle qui l'a écrite que la critique de l'esprit qui l'a dictée.

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