‹ Le franc-parleurChapitre 13 sur 38 · UNE MATINÉE A LA HALLE · texte numérisé non relu

UNE MATINÉE A LA HALLE

Non eonvhert lieeiy née urbe totd^ Quisquam et tampropi tam proculque nobis.

Maat. , Ep.

Qael rapport pcul-tl j avoir entre des gens qnt sont si près et si loin de nous?

DuMARSAis, dans son Traité des Tropes ^ prétend quMl se fait plus de figures de rhétorique à la Halle un jour de marché , que dans vingt séances d^académies : c^est à la vérité de cette observation quMl faut sans doute attribuer le goût qlie plusieurs hommes d'esprit ont manifesté pour le langage vif, piquant et figuré du peuple des Halles. Les mœurs des habitans de ce quartier n'ont presque rien de commun avec celles des autres, et la civilisation, dont les progrès se font sentir dans les dernières classes de la société , semble respecter la rudesse native

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etleâ traits originaux de cette singulière espèce d'hommes.

Les gens de la Halle , sans autres droits que d'anciennes traditions , sans autres liens que de vieilles habitudes , forment une des corporations les plus solides et les plus sagement administrées de la capitale : les étranges privilèges qu'ils se sont arrogés sont d'autant plus irrévocables , qu'ils sont moins reconnus ; ils en {ouisfient par prescription , et personne ne s'aviserait de les leur contester.

Louis-le-Gros, vers le commencement du 1 2^ siècle , avait jeté les premiers fondemens des Halles ; mais ce ne fut qu'en i i8i , sous le règne de Philippe-Auguste , qu'elles furent établies d'une manière stable et définitive. Ce monarque ( un de ceux auxquels Paris est le plus redevable, et dont les travaux publics doivent paraître immenses quand on les compare à l'époque où ils furent exécutés) conçut le premier ridée de réunir dans un même lieu tous les approvisionnemens de la capitale. Il fit à cet effet l'acquisition d'une pièce de terre attenante au fossé de circonvallation de l'ancienne ville , et la fit clore de murs pour la sûreté des marchands. Vingt-trois ans après, les Halles, appelées Cham-

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peaux f du nom du terrain où elles avaient ëté bâties , devinrent une propriété royale en vertu d'un concordat passé avec Guillaume , ëvéque de Paris. C'est sous Louis IX que fut construit ce vaste porlique appelé les Piliers des Halles , dont la plus grande partie subsiste encore aujourd'hui.

Du commencement du 1 3^ siècle à la fin da i5', lesjialles servirent de lieu d'exécution. Le malheureux duc de Nemours y fut décapité par ordre du cruel Louis XI; et lorsque, plus d'un siècle après, la place de THÔtel-de-Ville obtint le triste privilège des échafauds, les restes des malfaiteurs exécutés à la Grève continuèrent à être exposés sur la place de la Halle. Saint-Foix s'indigne contre cet usage d'étaler aux mimes lieux des fleurs et des cadavres. Ces vestiges de barbarie ont disparu : les Halles sont aujourd'hui , sinon le plus beau quartier de'Paris, du moins le plus gai , et peut-être même le plus riche.

On connaît aujourd'hui sous le nom de Halles toute cette partie de la ville située entre la pointe Saint - Eustache , la rue Saint-Denis et la rue de la Ferronnerie . C'est là sur-tout que l'on peut prendre une idée de la population de Paris , en voyant cet immense entrepôt de comestibles qui

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se renouvellent plusieurs fois par jour, et qui lie sont estimés que la dixième partie des subsistances nécessaires à la consommation journalière de cette capitale.

Dans les six voulûmes d'Observations que j'ai déjà publiées sur les mœurs parisiennes , je crois avoir retracé avec quelque exactitude les usages, les goûts , les préjugés , en un mot la manière d'être des différentes classes de la société. De tous ces tableaux , celui des Halles est le plus difScile à faire , par la nature et la multiplicité des détails dont cette vaste composition abonde. Des scènes qui se varient à l'infini ; des personnages qui ont des mœurs , des habitudes , un langage particuliers ; des situations qui naissent des contrastes les plus bizarres , forment non pas un tout , mais une réunion de parties hétérogènes dont il est presque impossible de saisir l'ensemble.

Un homme d'esprit (que Voltaire a fort mal traité dans un moment d'humeur, d'ailleurs assez excusable , mais auquel il a fait une réparation plus que suffisante, en publiant sous son nom its facéties dont chacune suffirait à la réputation d'un homme de lettres) , Yadé , auteur à peu près inconnu de la Canadienne et du Suffi-

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sont f a été surnommé V Homère des Halles, Il ai composé dans i4dié«ie du pays quelques ouvrages qu'on ne lit point sans plaisir , quand on peut les achever sans dégoût. On y trouve une foule d'expressions bassement énergiques , de tournures burlesquement ingénieuses, dont il n'est pas l'inventeur , mais qu'il a eu l'art d'encadrer dans son poëme héroï-comique de la Pipe Cassée,

La loi salique ne s'applique pas au royaume des Halles ; les femmes y régnent sous le titre de dames , qu'elles ont pris et que l'usage a consacré. Ces dames-là forment, en quelque sorte , un troisième sexe , qui participe de la nature et du caractère des deux autres.

La plupart des Paff siens de la classe opulente ne connaissent la Halle que par le rapport de leur maltre-d'hôtel , ou tout au plus pour l'avoir traversée en voiture au milieu des brocards dont ces dames habillent ordinairement ceux qu'elles ne sont pas accoutumées à voir. La curiosité m'a plus d'une fois conduit au milieu d'elles , et presque toujours avec l'intention de provoquer ces bordées de quolibets grivois dont elles ne manquent pas de vous aissaillir à la moindre agression.

Je sortais , un jour de la semaine dernière , à

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quatre heures du matin , d^un bal de la mi* carême, chez 'des grands parens , dans la rue du Roi de Sicile , où l'on pourrait habiter commb par-tout ailleurs , si Ton trouvait nn moyen d'y arriver en voiture sans écraser les gens qui sont sur le pas de leur porte. Cinq ou six dames et demoiselles du même quartier s'étaient entassées dans le seol fiacre qui restât; et, comme le tems était beau , ]e me vis sans peine dans l'obligation de regagner à pied mon logis. Je parcourais les rues désertes du Marais, oil les portes sont habitaellement fermées à dix heures du soir, depuis la Place Royale jusqu'au cimetière Saint-Jean. Je«uivais tranquillement mon chemin, sans autre épisode que la rencontre de quelque chiffonniers qui grattaient le ruisseau à la lueur d'une lainterne , et sans autre distraction que le bruit de quelques voitures qui roulaient dans le lointain; ce bruit augmentait à mesure que j'approchais de la rue Saint-Denis; et ce ne fut pas sans une surprise extrême qu'en débouchant de la rue aux Fers , je me trouvai tout- à -coup transpo;^é de là solitude la plus profonde au milieu d'une population bruyante et active comme un essaim d'abeilles à l'entrée de sa ruche. Les charrettes , les fourgons , les

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carrioles , les molets et les ânes , arrivaient de tous les points de cette immense place , et venaient, chacun à Tendroit indiqué, déposer aatour du poids public leur charge de marée, d'oeufs, de fruits et de légumes. Ce moment est celui du premier marché entre les syndics de la Halle et les gens de la campagne. Les dentées , distribuées par lots , sont vendues à la criée , et payées sur-le-champ aux cultivateurs , qui sont en route pour reporter à leurs familles le prix de leur travail, avant que la dixième partie de la population de Paris soit sur pied.

A ce premier marché en succède un second , dans lequel les syndics revendent les denrées aux marchandes en détail. Celles-ci en ouvrent bientôt après un troisième , où viennent s'appro» visionner les fruitières des différens quartiers de Paris, chez qui les petits consommateurs viendront se pourvoir de la quatrième main ; en sorte que Thumble chou , acheté par la femme d'un laborieux artisan , a déjà fait vivre quatre personnes avant d'entrer dans le pot-au-feu de la modeste famille qu'il doit nourrir.

Le soleil se montre à peine que les étalages des marchandes de la Halle sont déjà décorés avec un art qui n'est pas exempt de charlata-

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nisme. Immédiatement après les fruitières, arrivent les maîtres - d'hôtel , les cuisiniers des grandes maisons , suivis de leurs aides : ils parcourent le marché en jetant de côté et d'autre des regards dédaigneux que chaque marchande cherche à fixer sur elle ; on croirait voir des sultans se promenant dans leur harem. Enfin leur choix est fait; les volailles et les poissons, les légumes et les fruits , entassés dans de vastes corbeilles , traversent la Halle sur la tête des marmitons , qui , tout fiers de leur charge , coudoient rudement la petite servante qui vient, le panier au bras , faire sa modeste provision. . Il est neuf heures ; la Halle est dans tout son éclat , et le commerce dans toute son activité : ici l'un marchande un turbot de dix louis , et Tautre une botte d'oignons d'un sou; on se dispute ici pour un faux poids, là pour une faussé mesure. J'admirais Tordre qui règne au milieu de ce chaos 9 où l'Argus de la police a constamment ses cent yeux ouverts, lorsqu'une circonstance, beaucoup plus rare qu'on ne le croirait , donna lieu à une scène de confusion digne du pinceau de Teniers et deVan-Ostade. Un jeune étourdi, qui traversait la Halle dans son bocquey , renversa un panier d'œufs qui débordait l'étalagé

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d'une marchande. Mille yoii glapissantes s'ëlè* Tent aussitôt contre l'imprudent cenâuéteur, qui croit échapper aux réparations qu'on exige de hii en appliquant un coup de fouet à trareFS la figure d'un* porte-*faix qui s'était mi» à la tête de son cheva). L'étîncelte dans uhe poudrière est moins prompte : en un moment le marché des Innocens est en combustion ; trois eentsr personnes entourent le malencontreux cabriolet; la ibule qui grossit ne respectant plus rien , des flois de populace entraînent et renversent les corbeilles de fruits, les baquets de poisson. Les marchandes crient , furent , distribuent force coups^ de peiirgs à droite et k gasebe , et ne parviennent à sauver d'une a^^e totale qu^une partie de leurs marchandises.

La foule augmente toujours; toute circulation est interrompue; quarante voitares à la file , engagées au mitieu de cet Océan de monde , ne pettveikl ni avancer ni reeuler : les maîtres , aux portières , regardent d'un œil inquiet ; les cochers , impassibles sur leur siégé , attendent que le toi^rent s'écoule , et les laquais , derrière , rient aux éclats des coups qui se distribuent. La garde , accourue , ne peut se faire jour à travers la multitude : une rixe en occasione quarante

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