‹ Le franc-parleurChapitre 26 sur 38 · INCONSÉQUENCES DANS LES MŒURS · texte numérisé non relu

INCONSÉQUENCES DANS LES MŒURS

Fact&^ÊU et sceiermtmx fdtm,

Otibi.

CriBinel et lu>n<»r< ponr te alnt hli.

On s^est plaint souvent des inconséquences que Ton remarque dans Tordre physique ; les anomalies de la nature ont été Tobjet de beaucoup de dissertations plus curieuses qu^utiles; des savans ont consacré leurs veilles à rechercher les causes de tant de contradk tiens dans les lois qui régissent Tunivers. Qu'ont-ils décou* vert? Que pouvaient-ils se flatter de découvrir ? Rien : le génie de Thomme s'exerce sur les effets ; il ne lui est pas donné it connaître les causes. Il n'en est pas ainsi dans Tordre social , dont Tédifice est élevé par des mains humaines ; ceux qui Thabitent peuvent blâmer

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le piair, critiqufer les détaib) demander des réparation5 , et se plaindce saifs justice, sur*tout quand ils ne sont pas logés CiNnniiodénênt.

J^aicbnmi au vieux, carpitarne de dttalerie , retiré dâptiis phis de cinquante ans du service, qui probablement ^ et m sofA âge , aura pa servir de modèle à Deslonches peur tracer le earact^e de son- ftemme Singulier. Ce vieillard octogénaire , perclus de rhumatismes , avait conservé , de Tanciemne originalité de ses goûts et de ses manières , une conversation extrêmement piquante, oi Fou retrouvait toute la bizarrerie des principes d'après lesquels il avait autrefois régté sa conduite: fallais volontiers passer quelques heures avec lui , quand sa sciatique lui permettait de prononcer une phrase entière sans la couper par deux on trois jurons énergiques qui né manquaient jamais, d'arriver, comme membres accidentels de sa période , et quieninterroiiipafentlefii,sanseiialtérertesens«

€» Moucher Guillaume, me disait-il souvent^ vous entrez dans la monde ; sotivenez-vous d'une chose i vous Vf^snrtz que le cbcix d'y ttre méprisable en suivant les préceptes de la bonne compagnie, on méprisé en écoutant votre raison

!l3ti INCOKSÉQlT£KCi;d

et Tofre conscience. Dans le premier cas | et avec de l'esprit de condoite (ce qoi ne voos engage k rien envers la probité , la mo^ raie et Thonnenr ) , vous pouvez aspirer a la considération, 'aux honneurs et à la fortune. Dans Tautre , il faut tous attendre à rester in-« connu avec beaucoup de talent , à végéter dans quelque emploi subalterne , et k user vos chapeaux en saluts qu'on ne vous rendra pas....

C'est comme cela que les hommes sont faits cliez nous, et Dieu me damne s'ils valent mieux ailleurs. Mais vous arriverez k soixante ans^ vous vous trouverez, comme moi , en présence de vos réflexions et de vos souvenirs, sans antre distraction que vos tisons et vos pincettes ; c'est alors que vous vous établirez juge de vous-même et de la société, dont vous aurez euhonorabkment à vous plaindre, ou honteusement k vous louer. Je suis bien, fâché de le dire«, mais c'est une caverne que le monde ; je n'y ai guère vu <{ue des frippns ou des dupes : tout est piège, tout est fraude, les lois, les momrs et les préjugés. » J'ai passé ma vie en|)ière en opposition di* recte avec la troupe , dont je n'ai voulu être ni le complice , ni.la^yiçtime ; qu'est-il résulté de ii ?

Les mëchans m'ont tourmente , les sots m'ont honni , les grands m'ont dédaigné , et les femmes se sont moqaées de moi rje me venge aujourd'hui des uns et des autres en leur disant leur fait. . .» Ici mon viens misantrope fut interrompu par une crise qui amena , tout naturellement , une sortie contre la médecine et les médecins. La bourrasque tomba ensuite sur son fidèle Jacques, qu'il avait appelé pour le retourner sur son fauteuil, et pour lui frotter le tibia, depuis le métatarse jusqu'à la rotule; commission dont celui-ci s'acquittait avec plus de zèle que de sensibilité , et sans trop s'inquiéter des injures dont son maître le récompensait. L'accès passé , le chevalier de la Vergue continua sur le -même ton. « Guillaume, me dit-il, prenez ce volume que vous voyez sur mon secrétaire (c'était. un gros in-4'* ^^1^^ ^^^ parchemin , et noté N« lo ) : c'est le dixième de la collection de mes Mémoires, que j'ai conduits jusqu'à ;ce jour; je l'ai consacré spécialement à signaler les inconséquences que j'ai observées , depuis soixante ans, dans nos mœurs, et qui, pour la plupart, sont relatives aux difiérens événemens de ma vie.

Toutes mes actions ont été t plus 09 moins ,

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Tobjet de la censure, ^lesjn^^ttt valu la réputation d^hemme sLtgiiHer, fqoe j'accepte, eit celle ide mécha&t honuoe, que jecreîs élre Ueu loin de mériter. Je yôqs le jjàte , GttillattQie , ^ujouBd'ihvi que je ne ris pkis que daiois le passé , qne je me survis , est quelque sorte , à moi-même , je ne ne rappelle pas une seule action dont j'aie à rougir , une seule où je ^oa^ lusse aujourd'hui me coinduire différemment que je Tai fait^ au risque de tous les mauxiqui m'en sont advenus. »

J'ouyris le volume : le litre de cliac»n des cliapitr^ ne me .parut d'abord que l'ésioiicé d'un paradoxe insoutenable , que je cpoyai6 suffisamment réfute ipar un sourire que k "vieux cbevaKer remarqua. -c<1Ne vous gènez^pas ^ mon ami , contimia-4-jl , riez a vtotre aise; ymisdevezisentir* qu'avec un caractère •cx)mme le ïnien, je ne puis m'ofTenâor qu'ooi ae moqué de moi , qui me suis tant moqué des jutres. » Le psemier chapitre sur lequel je jetai sles (yeux avait pour titre : La Maréckmissée,. premier ^orps.ie France,

«c VAfmanack militane iCesA pas :de votre avis, lui dis-^e «en haussant les épaules. — 'Corbleu ! répondit-Il , TAlmanach militaire est

un soi ) aussi bien que tons ceux qui mesurent leur estime sur les distinctions qu^il établit : ëcoutez-moi bien, ajoHta*t-il en se mettant sur son séant , et en relevant son bonnet de velomrs. J^avais fait la ^pierre de Sept Ans, et je revenais après la malheureuse affaire dé Miar den, me faire guérir de deux bkssures graves que j'y avais reçues; i quelques lieues d'Armentières , je fus attaqué par quatre bandits qui me tenaient le pistolet sur la gorge «dans ma chaise de poste; deux cavaliers de la maréchaussée surviennent, le combat s^ engage entre eux'etJes voleurs ; i'ande ces cavaliers est tué sur laplace, Tautre ( que j'aidais de monmienx en tirant qnel^ ques coups depistolet par la portiëredema voiture d'ojk je ne pouvais descendre) parvint à mettre trois de ces brigands en fuite et à s'assurer du quatrième. La veuve idu cavalier mort n'aurak eu pour récompense qu'aune aomâne de soixante francs, si je n'avais pris soin d'elle. En arrivant à Paris , je sollicitai de l'avancement {)our le ca^ valier qui s'était conduit avec tant de courage : on se moqua de moi dans les bvreaux. Furîeuk de cette injustice , }e*proposai à ce brave homme une place de maréchal* des-logis dans ma com-

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pagnie ; le colonel trooTa très-mairrais qne je TOoInsse faire entrer nn raYalier de la maréchaussée dans un régiment de dragons; je me fâchai ; j^ofTris ma démission ; le ministre Tac* cepta, en me proposant une place dans le corps honorable où serrait mon défenseur. Honorable 1 oni f sans doute , plus honorable qu*aucun autre, si Ton s^entendait une fois sur la yaleur de ce mot. A qui donc appartiendra la considération militaire, si Ton a la sottise de la refuser à des hommes dont les services intéressent toutes les classes de la société ? Pendant la guerre , ils combattent Tennemi , répriment la maraude , maintiennent la discipline; pendant la paix , lorsque toutes les troupes se lÎTrent dans leurs garnisons aux douceurs du repos , la maréchaussée Teille et combat sans cesse pour la sûreté de TËtat et des citoyens. Quelle guerre plus périlleuse que celle qu'elle livre , sur les frontières et les grandes routes, aux contrebandiers, aux voleurs* aux -assassins, à tous ces ennemis désespérés qui n'ont d'alternative que la vic^ toire ou l'écbafaud ? Un soldat , dans sa fuite , tombe encore avec gloire loin du champ de bataille qu'il abandonne ; les bienfaits du gouver-

nement vont chercher sa famille ; et le cavaliet delaraaréchaussée meurt, sans honneur, sous les eoups de l'assassin qu'il poursuit au milieu des forêts ! Et ses enfans obtiendront à peine , de Téquitable société qui leur ravit un père , le prix du cheval sur lequel il était monté ! Une pareille inconséquence est faite pour révolter tout homme qui ne sépare pas Thonneur de l'utilité publique, et qui n'a pas tout-à-fait renoncé au bon sens. » J'écoutais le vieillard , et je commençais à m'accoutumer à la bizarrerie de ses opinions.

En tête du chapitre suivant, on lisait ces mots : r Assassin de bonne compagnie.

« Voilà encore , lui dts-je avec étonnement , des mots dont je Qfij:onçois pas l'association. — T Cependant celle des idées qu'ils représentent n'a rien qui vous révolte, ni vous, ni les autres. Puissiez-veus n'avoir jamais les mêmes raisons que moi pour changer d'avis ! Ecoutez bien.

« J'avais un frère , beaucoup plus jeune que moi , plein d'esprit , de talens et de bravoure. Insulté par un de ses camarades (il servait dans lés mousquetaires), il en demanda raison. Son insolent adversaire était un certain marqnis d'Enjac, spadassin de café, suppôt de maison

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de ^ea, d'une valearpour le moins ëqniroqae sur le champ de bataille. Le marqub , soiraiit sa coutume , refusa de se battre à l'ëpée j dont mon frire savait se servir presque aussi bien que lui , et proposa le pistolet à un jeune homme qui n'avait de sa vie fait usage d'une arme qa'U ne connaissait que par la place qu'elle occupait dans ses fontes. Ifton frère 4ccepte ; il est tné roide d'une balle à travers, la poigne. J^étais alors en garnison à Lille ; je prends la poste , j'arrive , et j'apprends que nM>n, frère a été asr-. sassiné, dans toute la force du mot, parnnhomme qui , depuis quinze ans , se faisait un revenu de moucher une bougie , à vingt-cinq pas de distance , avec une balle de pistoleL Je veux le faire battre à l'épëe , il refuse; je veux le citer devant les tribunaux , on reçoit ma plainte en ricanant. Je le rencontre, un soir, au détour d'une rue, et je lui casse ma canne sur la tête et sur les épaules. Dès-lors , c'est moi que l'on poursuit en justice ; c'est moi que l'on accuse ,.49ns .tooA les salons , d'avoir lâchement outrage an galani homme : la bonne compagnie se iail écrire çhes. le marquis , et je me vois forcé, pour me réhabiliter dans l'opinion , 4e tuer en duel deux

quidams qui mUnsultent , et de recevoir 9 pour mon compte , deux grands coupsd^épëeà travers le corps. Ëhbien ! morbleu , ai-je eu tort d'intituler ce chapitre ; V Assassin de bonne compagnie?»

J'avais bien quelques bonnes objections à lui faire; mais )e trouvais plus de plaisir à Ten tendre qa'à le réfuter; et ,x tout en continuant à feuilleter le volume , je le priai de me donner le commentaire de certaine proposition , qui me paraissait encore plus étrange que les autres.

« Ce chapitre, me dit le chevalier, n'est pas fondé, comme les précédens, sur ma propre expérience ; maiis il se compose d'observations générales , appuyées sur une foule d'anetdotes authentiques. Tous connaissez; M|l. de Neris , d'Optal, de Saint-BIair : recherché^ à la cour , iisjlonnent le ton à la ville ; il n'est bruit qiie de leurs succès dans le monde ; point de maison où Ton ne tienne à honneur de les recevoir ; point 4'égacds, de prévenances^ de distinctions, dont ils ne soient partout l'objet ; et cependant, en bonne police , en bonne morale, on aurait dû, depuis long-tems, les voir figurer tous lesk trois sur une place publique , avec an.col]iet de fer de quatre pouces de hautew . Le premier a

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fait mourir de chagrin une femme respectable dont il a déshonoré la fille , qu'il a abandonnée à des larmes éternelles dans la retraite oik elle a été forcée d'aller cacher sa honte et le crime de son séducteur. Le second n'a pas trouyé de moyen plus ingénieux de s'assurer la possession d'une jeune innocente qu'il avait vue à la grille d'un cloitre , que de profiter du tumulte d'un incendie (dont on le soupçonne d'avoir été l'auteur) pour l'enlever du couvent où elle était pensionnaire. Le troisième, professeur émérite dans l'art de la séduction, vit encore sur une réputation à* homme aimable , qu'il s^est acquise au prix du déshonneur de vingt familles* Ce Lovelace en cheveux gris n'a pas trouvé, au défaut d'un tribunal , un colonel Morden (fui ait arrêté le cours de ses indmes galanteries. Et vous me direz , après cela , que nous vivons dans un pays civilisé ! Et vous me parlerez de la garantie de vos institutions t Et vous me vanterez la douceur de vos mœurs ! Un maW heureux, pressé par la faim , qui vous enlève votre montre , ira pourrir dans les cabanons de Bicétre ; et le misérable qui corrompt vos enfans, qui séduit votre fille, qui détruit le bonheur d'une famille entière, yiyra considéré , honoré , recher-:

chë dans la société dont il est le fléau ! Par la corbleu ! messieurs les Welches , comme vous appelait Voltaire , vous êtes à mille lieues de la civilisation des Hottentots , chez lesquels de pareils crimes ne resteraient pas une heure impunis.

» Je ne parle pas des gentillesses de Tadultère : la plainte , dans ce genre , est un ridicule, même aux yeux des tribunaux. Trompez des femmes , rien de mieux ; elles vous le rendent : aflichez-les , qu'importe ; la plupart tiennent à honneur d'être déshonorées : les maris donnent l'exemple de l'infidélité; les femmes le suivent : on fait de tout cela une cote mal taillée , soit ; mais chacun devrait du moins y trouver son compte. Or , par quelle absurde inconséquence, quand les torts ne sont que du càté de la femme, le ridicule n'atteint~il que le mari ? Pourquoi le battu paie-t-il l'amende? Pourquoi !.... 5/V voluere mores ; donc , sur ce point , comme sur tant d'autres , les mœurs n'ont pas le sens commun , et je le prouve.... » Le Démosthènes goutteux interrompit sa risible philippique eii m'entendant prononcer , avec une exclamation de surprise , ces mots que je lisais dans le volume que je continuais à parcourir : Fripons 4iutorisés , coupe-gorge avec privilège.

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et votre conscience. Dans le premier cas | et avec de l'esprit de conduite (ce qni ne voas engage à rien envers la probité , la mo^ raie et Thonneur ) , vous pouvez aspirer a la considération /aux honneurs et à la fortune* Dans Tautre , il faut vous attendre à rester in-* connu avec beaucoup de talent , à végéter dans quelque emploi subalterne , ^et à user vos chapeaux en saluts qu'on ne vous rendra pas...»

C'est comme cela que les hommes sont faits Ciiez nous, et Dieu me damne s'ils valent mieux ailleurs. Mais vous arriverez à soixante ans^ vous vous trouverez , comme moi , en présence de vos réflexions et de vos souvenirs, sans autre distraction que vos tisons et vos pincettes; c'est alors que vous vous établirez juge de vous-même et de la société, dont. vous aurez eu honorablement à vous plaindre , oa honteusement à vous louer. Je suis bien, fâché de le dires» mais c'est une caverne que le monde ; je n'y ai guère vu que des frippns ou des. dupes rtont est piège, tout est fraude, les lois, les mo^rs et les préjugés. » J'ai passé ma vie enfeière en opposition directe avec la troupe , ilont je n'ai voulu être ni le complice , nila^Tictime ; qu'esl-il résulté de là ?

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Les méchans m'ont tourmente , les sots m'ont honni , les grands m'ont dédaigné , et les femmes se sont moquées de moi : je me venge aujourd'hui des uns et des autres en leur disant leur fait. . .» Ici mon vieux misantrope fut interrompu par une crise qui amena , tout naturellement , une sortie contre la médecine et les médecins. La bourrasque tomba ensuite surson fidèle Jacques, :qu'il avait appelé pour le retourner sur son fauteuil, et pour lui frotter le tibia, depuis le métatarse jusqu'à la rotule; commission dont celui-ci s'acquittait avec plus de zèle que de sensibilité , et sans trop s'inquiéter des injures dont son maître le récompensait. L'accès passé , le chevalier de la Yergne continua sur le -même ton. « Guillaume, me dit-il, prenez ce volume que vous voyez sur mon secrétaire (c'était. un gros in- 4^ relié en parchemin , et noté N<» lo) : c'est le dixième de la collection de mes Mémoires, que j'ai conduits jusqu'à 'ce jour; je l'ai consacré spécialement à signaler les inconséquences que j'ai observées , depuis scnxante ans, dans nos mœurs, et qui, pour la plupart, sont relatives aux dilFérans ëvénemens de ma vie.

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