‹ Le franc-parleurChapitre 27 sur 38 · INCONSÉQUENCES · texte numérisé non relu

INCONSÉQUENCES

Tobjet de la censure, ^Uesm'^ttt valu ia reputation d^homme simgalier, iqce j'accepte, et celle <de méchant homne, que jecreis être bien loin de mériter. Je yôhs le pire, GuiUauine, 4ntjouid[%iii que je ne ^ifi plus que dans le passé , que je me survis , est quelque sorte , k moi-même , je ne me rappelle pas une seule «action dont faie à rougir , une seule où je fifourlusse au}6(nrd'htti ne ciùiduire différemment que je Tai fait^ au risque de tous les d»auxiqui m'en sont advenus. »

J'ouvris le vdlmBe : le titre de chacun de^ chapitres ne me iparut d'abord que l'^oucé d'un paradoxe insotutenaiik , que fe icpoyai« stiffisraimnent réfuté ipar un seurire que le vieux dievaKer remarqua. ■<* Ht i^ous gènez.pas ^ mou ami , conânua-^tnil^ riez a TOtre aise ; v^us devez «sentir' qu'avec un caractère comme le ïuieji, je ne puis m'oifeaser qu'on ae «koquè de moi , qiiime sms tant moqué des jnttres. » Le pcemier chapitre sur lequel 7e jetai îles yeux avait pour titre : La Maréchaassée ,fwmier xorps.de France.

« L'Aimanach militaire n'est f as :de votre avis , lui dis-)e «en liaussant les épaula. — «Corbku ! répondit-^il , VAlmanach militaire est

un sot , aussi bien que tous ceux qui mesurent leur estime sur les distinctions qu^il établit : écoutez-moi bien, ajouta-t-il en se mettant sur son séant , et en relevant son bonnet de Teloirs. J'avais fait la guerre de Sept Ans, et )e revenais après la œalfaemieuse aOaire dé Mi«r dem, me faire gnédr de deux bkssures graves que )'y avais reçues ; à quelques lieufôid'Ânnentières , je fus attacpé par quatre bandits qui me tenaient le pistolet sur la gorge «dans ma chaise de poste; deux cavaliers de la maréchaussée surviennent , le combat s.^ engage entre eux«t les volears ; l'un de ces cavaliers est tué surlaplace, l'autre ( que j'aidais de mon mieux en tirant quelques coups de pistolet par la porti ërede ma voi tnr e d'où je ne pouvais descendre) parvint à mettre trois de ces brigands en fuite et à s'assurer du quatrième. La veuve idu cavalier mort n'aurait eu pour récompense qu^une aomâne de soixante francs, si je n'avais pris soin d'dle. En arrivaiït à Paris , je sollicitai de l'avancement {)our Le ca^ valier qui s'était conduit avec tant de courage : on se moqua de moi dans les bureaux. FurieuK de cette injusrtice , jetproposai à ce brave homme une place de maréchal-^ des-logis dans ma com-

24o IM COU SÉQUENCES

pagnie ; le colonel trooTa tr^maoTais que je Toalusse faire entrer nn cavalier de la marecbaossëe dans nn régiment de dragons; je me fâchai ; j'offris ma démission ; le ministre Tac* cepta, en me proposant nne place dans le corps honorable où serrait mon défenseur. Honorable ! oni , sans doute , plus honorable qu*ancnm antre, si Ton s^entendait nne fois sur la valeur de ce mot. A qui donc appartiendra la conridération militaire, si Ton a la sottise de la refuser à des hommes dont les services intéressent tontes les classes de la société ? Pendant la guerre , ik combattent Tennemi , répriment la maraude , maintiennent la discipline; pendant la paix, lorsque toutes les troupes se livrent dans leurs garnisons aux douceurs du repos , la maréchaussée veille et combat sans cesse ponr la sûreté de TEtatetdes citoyens. Quelle guerre pins périlleuse que celle qu'elle livre , sur les frontières et les grandes routes , aux contrebandiers, aux voleurs* aux assassins, à tons ces ennemis désespérés qui n*ont d'alternative que la vic^ toire ou Téchafaud.^ Un soldat, dans sa fiute , tombe encore avec gloire loin du champ de bataille qu'il abandonne; les bienfaits du gouver-

DANS LES MOEURS. 24l

nement vont chercher sa famille ; et le cavaliei: de laraaréchaassée meurt, sans honneur, sous les coups de l'assassin qu'il poursuit au milieu des forêts ! Et ses enfans obtiendront à peine , de l'ëquitable société qui leur ravit un père , le prix du cheval sur lequel il était monté ! Une pareille inconséquence est faite pour révolter tout homme qui ne sépare pas Thonneur de Futilité publique, et qui n'a pas tout-à-fait renoncé au bon sens. » J'écoutais le vieillard , et je commençais à m'accoutumer à la bizarrerie de ses opinions.

En tête du chapitre suivant , on lisait ces mots : r Assassin de bonne compagnie.

« Voilà encore , lui dts-je avec étonnement , des mots dont je Agj:onçois pas l'association. — T Cependant celle des idées qu'ils représentent n'a rien qui vous révolte, ni vous, ni les autres. Puissiez-veus n'avoir jamais les mêmes raisons que moi pour changer d'avis ! Ecoutez bien.

« J'avais un frère , beaucoup plus jeune que moi , plein d'esprit , de talens et de bravoure. Insulté par un de ses camarades (il servait dans les mousquetaires), il en demanda raison. Son insolent adver3aire était un certain marquis d'Enjac , spadassin de café , suppôt de maison

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24o INCONSEQUENCES

pagnie ; le colonel trouva très-mauvais que je voulusse faire entrer un .cavalier de la maréchaussée dans iin régiment de dragons ; je me fâchai ; j^offris ma démission ; le ministre Tac* cepta ^ en me proposant une place dans le corps honorable où servait mon défenseur. Honorable 1 oui , sans doute , plus honorable qu'aucun antre, si Ton s'entendait une fois sur la valeur de ce mot. A qui donc appartiendra la considération militaire, si Ton a la sottise de la refuser à des hommes dont les services intéressent toutes les classes de la société ? Pendant la guerre , ils combattent Tennemi , répriment la maraude , maintiennent la discipline; pendant la paix , lorsque toutes les troupes se livrent dans leurs garnisons aux douceurs du repos , la maréchaussée veille et combat sans cesse pour la sûreté de FËtat et des citoyens. Quelle guerre plus périlleuse que celle qu'elle livre , sur les frontières et les grandes routes , anx contrebandiers , aux voleurs, anx -assassins, à tous ces ennemis désespérés qui n'ont d'alternative que la vic^ toire ou l'échafaud.^ Un soldat, dans sa fuite , tombe encore avec gloire loin du champ de bataille qu'il abandonne ; les bienfaits du gouver-

DANS LES MOEURS. ^/^l

nement vont chercher sa famille ; et le cayaliec de laraaréchaassée meurt, sans honneur, sous les coups de l'assassin qu'il poursuit au milieu des forêts ! Et ses enfans obtiendront à peine , de Tëqui table société qui leur rayit un père , le prix du cheval sur lequel il était monté ! Une pareille inconséquence est faite pour révolter tout homme qui ne sépare pas Thonneur de l'utilité publique, et qui n'a pas tout-à-fait renoncé au bon sens. »

J'écoutais le vieillard , et je commençais à m'accoutumer à la bizarrerie de ses opinions.

En tête du chapitre suivant , on lisait ces mots : l'Assassin de bonne compagnie,

« Voilà encore , lui dts-je avec étonnement , des mots dont je Agj:onçois pas l'association. — T Cependant celle des idées qu'ils représentent n'a rien qui vous révolte, ni vous, ni les autres. Puissiez-vous n'avoir jamais les mêmes raisons que moi pour changer d'avis ! Ecoutez bien.

« J'avais un frère , beaucoup plus jeune que moi , plein d'esprit , de talens et de bravoure. Insulté par un de ses camarades (il servait dans les mousquetaires), il en demanda raison. Son insolent adversaire était un certain marquis d'Ënjac , spadassin de café , suppôt de maison

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254 1«KS BESAFOIXTEHKHS.

ipipage. Le pavrre DsflMmt, cradlemeat dénpoÎBlé, atteadit qoatre mois y sar m poBtM, BBécluBgedeprisoiimcrsoèilsc tnwvacaaq^ris.

De retour à Paris , mous a^aBcé qa'av aoseiil de som départ, il cMitnaa d*j être dape des coquetteries de la §atfmme% qui se plaisait i lu retirer ses Sireiirs an moment oè il crarait les obtenir. Il se maria, et ce fiit le pins cmel de ses désapointemens : la mort j mit le comble et le terme , en le surprenant à la snite dHine maladie dont, snr la foi des médecins, il se croyait parfaitement gnéri.

Une aussi longue série de contre-tems peut passer pour nue véritable infortune. Lts désa* pointemens proprement dits sont les madheurs des gens heureux : ils ont cela de particulier , qu'au lieu de les plaindre , on est presque ton-» jours tenté d'en rire. L'homme qui n'a rien & désirer , et qui s'afflige des petites contrariétés qu'il éprouve , est un personnage véritablement comique, et je suis étonné que le théâtre n'en ait pas encore £aiit son profit.

D'Ëtange est le type des caractères de cette espèce. Il est né avec une très-grande fortune, que son aïeul a pris la peine de faire , et que son père a considérablement angmentée : il -n^à

LES DÉSÂPOIMTSHENS. 255

guère pins de quarante ans ; il jouit d'une bonne santé et d'une réputatian excellente , dont il ae faut pas trop reichercher la source. Srl'on ajoute k cela qu'il est doué d'un esprit d'ordre q|ii ne lui a jamais ^rmi^ de voir la fin de sOti revenu ; qu'il a de plus -un estomac imperturbable et on cœur froid et sec , on croira pouvoir se dispenser de le plaindre , bien qu'il soit, en eflêt , l'beurenx le plus malhenreuzdn monde, gr&ce aux dësapointemens auxquels il est sujet, et qu'il supporte plus impatiemment que personne.

D'Ëtange a singulièrement perfectionné les dispositions que la nature lui a données pour la gourmandise; et comme sa table est excellente , il mangerait toujours cheK lui , s'il ne trouvait son profit à dîner souvent cbes les autres, après s'élre bien assuré, cependant, qu'on ne le traitera pas sans façon. Ce qu'il pardonne te moins , c'est un mauvais dîner ; nn de ses cousins vient d'en faire l'épreuve. D'Ëtange avait été invité cbez ce parent qninze-jours d'a^ Tance , et l'on avait eu soin de le prévenir qu'il trouverait au rendez-vous une carpe du Hhin t un quartier de présalé, des truites du lac de $eoèYe,et, qni plus ett, une soupe iU tortue.

aS6 LES D:éSAPOINTEHENS.

Il vivait depuis quinze jours sur l'espoir d'no si bon repas ; mais une erreur de date dans le billet d'invitation fut cau^c CjnM arriva le lendemain du festin, et qu'il Fui -oMi^ë de se contenter d'un dificr de fai^e 4ont il a gardi* trois mois, ramunc ^ tOft-CCtUtin.

Dans les derniî'L'eïéletlions qui viennent de ' se taire , d'Ëtange , en attendant qu'il soil nommé pair, s'était mis en tête qu'il devait étr^ élu dépuU; non qu'il attachât aucun sens au mot de patrie ou de citoyen ; non qu'il se soit occupé jamais des droiti de la nation , des intérêts de l'Etal , des prérogatives du tr6ne : mais il craignait, disait-il, de se soustraire aui vœux de son département. Il se rend dans le chef-lien, donne à dîner aux éiecleurs, et n'obtient que trois votes au dépouillement du scrutin : son ambition désapoinlée en a fait un républicain.

L'eipérience de la vie n'est qu'une suite de désapoinlemens. La vérité qiie l'on découvre ne répond jamais à l'idée qu'on s'en était faite avant de la connaître. Quoi l ce n'était que cela ! est presque toujours la première exclamation qui échappe à la jeunesse , à la vue d'un objet Moaveau. C'est la faute de l'éducation , qui tend lier rimaginatioa avint de fonner le juge:

LES BESAPOIIKTÊMENS. 257

ment. Je m'éloignerais trop de mon sujet , en cherchant à développer cette idëe par des exemples.

II est des désapiuntemens qu'on ne peut appeler de ce nom qi4( quand on en a passé Tâge. Edmond vient d'johtei4|[,'' de la beauté qu'il adore, un quart-d'heure aentretien secret, qu'il sollicite en vain depuis six mois; la semaine entière qui doit s'écouler suffit à peine au rêve de ses espérances. Le jour tant désiré se lève ; tous les obstacles sont prévus , toutes les mesures sont prises .'l'heure approche; il part, il vole; il a évité pendant la route vingt fâcheux qui s'étaient donné le mot pour retarder son bonheur; il arrive enfin. Gomme son cœur pal* pite ! Comme «a main tremble en soulevant le marteau de la porte ! Elle s'ouvre ; il monte l'escalier quatre à quatre; il entre.... Odé^ sapointement cruel ! Un père ,* un oncle , un mari , que sais- je P est retenu au logis par une incommodité subite; c'est lui qui reçoit le pauvre Alphonse ; dont l'imagination n'a travaillé , depuis huit jours , qu'à se procurer l'occasion de faire un cent de piquet avec on vieux malade.

De tous les dé$apointemens , le plus funeste

258 LES DESAPOINTEMEKS.

par ses conséquences, et \e plus comique par ses moyens et par son résultat, c'eât celui d^un mauvais mariage , où les deux parties î;ontrac« tantes se sont yolôntairement et mutuelletnent trompées. Rien de plus pflàisant qne le leilide^ main d'une pareille noce. Le mati avant passé sur la laideur de sa femme , parce qù^l cèillnp^ tait sur sa fortujiie ; la femme avait passé sur rage et sur les défauts de son ndàri, |)arce qu'elle comptait sur Téclat d'un rang et d'un noioi qui devait rejaillir surelle :i'un et l'^autre avaient cru devoir montrer d'autant plus de confiance , que cliaciin en avait également besoin. Le moment de Pexplication arrive. L'une ne possède que l'usufruit d'un bien qui appar-^ tient à dés trâ^s Ynineurs , lesquels vont bien-» tôt cesser de l'être; l!aùtre se targuait d'un titre qu'on lui ^te , et d'un iioilfi que malbeùreusement on lui laissa : tous îAe'uk s'ap'éï'çcrîvent trop tard de la sottise qb^ls ont ïaite , et lenr désapointement devient leur punition;

Les désapointemens littéraires ont aussi leur côté plaisant. Que de gens ont spéculé sur le succès d'une ode dont le iiom dû héros était malheureusement en rime à chaque strophe !

Que de créanciers désapointés après la repré-

LES DisAPOINTEMENS. 35g tentation d'une pièce de théâtre dont l'auteur avait assigne le paiement de ses dettes sur le produit de ses droits !

Dans la liste des dësapointemens habituels , j'oublierai d'autant moins celui des lecteurs de journaux, que j'ai bien peur, en achevant cet article , d'avoir en mène tenu fourni le précepte et l'exemple.

26o LES INTRIGANS.

N® XLVi. — 24 mai i8i5.

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Kc descendons janait dana de lâcbes intrîgvti ; N'allons pas au honneurs par de honlenses Iwifatf .

Piao» , Méi r êÊ um t.

De tons les vices inconnas chez les peuples sauvages , Tintrigne est celui dont on peut le moins y soupçonner Texistence. Je possède un vocabulaire polyglotte de presque tous les idiAmes des peuplades des deux Amériques , et je n'y trouve pas un seul mot qui puisse , je ne dis pas exprimer , mais seulement donner une idée de celle que nous attachons au mot intrigant. Si Ton disait à un habitant des bords du Missouri , en employant une longue périphrase, qu'il existe en Europe une classe nombreuse de gens assez industrieux pour obtenir, par adresse, ce qui ne doit être accordé qu'au talent et au mérite ; qui ont réduit en précepte l'art de trom-

per et de feindre ; qui spéculent sur la bonne foi des autres, et qui prouvent, contre l'axiome des mathématiciens , que la ligne courbe est la plus courte pour arriver au but qu'ils se propo* sent ; qu'au moyen de cette science de l'intrigue, on passe , en peu de tems , de la misère à l'opu-. lence, du mépris à la plus haute considération, et d'un grenier dans un hôtel ; qu'on franchit iquel* quefois, du premier bond, l'intervalle qui sépare la caserne du quartier-général , et les tréteaux du boulevart de ia Comédie-Française; si l'on disait à cet enfant des bois que l'intrigue apla^ njt jtoutes les difficultés , rapproche toutes les distances, dispense de tous les titres, ouvre toutes les portes , depuis celle du greffier de village jusqu'à celle du palais des souverains ; depuis cel}e de P Athénée jusqu'à celle de l'Insr titut; mon sauvage , émerveillé de semblables prodiges , désirerait , sans doute , qu'on lui communiquât les secrets de l'art qui les opère. Mais* si l'on ajoutait qu'il faut commencer par vouée sa vie entière aux remords et à la honte ; qu'il faut payer chacun de ces succès par une injusT-; tice ou par une infamie ; qu'il faut savoir , au besoin , sacrifier sa patrie ^ ses amis , sa far

262 LES 1NTRIGA9S.

milk; déTorer des afiironts, supporter des iajures, mendier des mépris; qmll faut se bire un caractère malléable , propre à receroir tontes les empruntes , même celle de la probité; qn^U fant saToir ramper entre les caprices de^ grands et ceux de la canaille , et si yons venez à être fonlé par mégarde , baiser graciensement k pied qui tous écrase ; je sois bien certain qne rbabitant des bois à qui "ho^^ offririez des trésors et des palais an même prix, vous redonan^ derait bien vite ses forêts et sa cabane , seul asile où Tintrigue ne pénètre pas. Son empire est en Europe , et ses principales résidences à Londres et à Parb.

Je suis un grand ami des lumières ( j^entends des lumières qui éclairent et ne brûlent pas ) ; je crois au perfectionnementderespèce humaine ( mais non pas à sa perfectibilité indéfinie ; car je trouve partout des limites en deçà desquelles rhomme est invinciblement retenu ) : en conséquence de mes opinions , il doit donc m'en co^-^ ter de convenir que les progrès de ce vice odieux de rintrigue sont partout en rmson des progrès de la civilisation.

La révolution, en établissant, du moins en

priiicipe, une sorte d'égalité de droits entre les citoyens , a ouvert un champ plus vaste à rémulation : Tintrigue s'en est aussitôt emparées De mon tems il était difficile qu'un homme i quel que fût son mérite, pût franchir les barrières que sa condition avait mises à son avancement : en entrant dans la carrière , il voyait l'espace qu'il avait à parcourir et le point où il serait forcé de s'arrêter. Son ambition se bornait nécessairement à y arriver le plus vite pos^ sible. Il ne serait jamais venu dans l'idée d'un conseiller à la cour des aides de Montpellier de devenir un jour chancelier de France : un huis-^ sier au Châtelet n'avait pas la prétention de de* venir premier président; et, malgré l'exemple dQ Catinat et de Fabert, je ne pense pas qu'un soldat s'engageât alors dans l'espoir d'arrivet au grade de maréchs^l de France. Tous les rangs , tous les emplois , toutes les dignités sont maintens^nt accessibles au mérite , et s'il y parr vient plus rarement depuis qu'il a le droit d'y prétendre , c'est qu'il est plus facile de vaincre I^s préjugés que de déjouer l'intrigue.

Cette dernière réflexion appartient à un vieil lencyclopédiste 9 nommé d^Aageçilhf qui

^64 LES INTRIGAIÎS.

demeure dins mon voisinage , et avec leqnel j'agitais dernièrement la qaestion que je traite avjoard^hni.

« Les intrigans , me disait-il , se divbent en quatre classes bien distinctes : les intrigans de fortune , les intrigans littéraires , les intrigans de cour et les intrigans politiques : chacune de ces classes a son prototype , qae je me charge de vous (aire connaître , en vous le montrant an point de départ et an moment de rarrivie , sans A'engager à voos indiquer au juste le chemin qn^ils ont suivi ; car il en est de ces gens-là comme de ces petits ruisseaux qu'on voit s'enfoncer dans la terre à peu de distance de leur source , et qui , par un travail souterrain où Ton ne saurait les suivre , vont ressortir à plusieurs lieues de là , avec tout le fracas et toute la majesté d'un grand fleuve.

» Vous m'avez déjà entendu parler du gros Gemeval : cet homme est riche de cinq millionsi et ne paie pas soixante francs d'imposition foncière. Comment: a- t-il fait cette immense fortune? Elle ne lui est pas venue par héritage.' Son père , qui tenait à Brest une petite boutique de perruquier, à cAté de l'hAtel des gardes do

LES INTRIGA^S. 265

la marine, ëtaitle plas riche de la Camille. Avec une fignre bassement désagréable , sans usage du monde , sans talens , il n'est pas présumable qu'il ait trouvé auprès des femmes le moyen de parvenir : privé de toute espèce d*esprit , même de celui des affaires , il n'a trouvé de resource ni dans le travail , auquel en ne Fa jamais vu se livrer , ni dans aucun genre d'industrie , dont ii est incapable, Qu'a-t*il donc fait ?il a intrigua. Après avoir spéculé quelque tems au Perron sur les assignats , et avoir gagné une centaine de mille francs sur les pensions alimentaires des rentiers réduits au tiers consolidé , il a servi ensuite i^homme de paille à un fournisseur dont il a pris suf lui les iniquités , et qu'il a forcé , en sortant de prison , de partager avec lui les bénéfices d'une affaire dont il avait seul c<mru tous les risques.

» Ce petit démêlé avec la justice l'éloigna pour un moment de la scène, financière , où il reparut armé d'un projet dont l'exécution ébranla le crédit de plusieurs grandes maisons de France. Trois millions restèrent entre ses mains, comme gage des réclamations qu'il avait , disait-il , à

exercer envers le gouvernement, qui lepoursui- II. la

3G6 LLS IXTEIGAlkS.

vait comMàt débiteur emTeo loi im immblt es cette sonme. Daas u Bomemt de g/tmtim treaer pablk, il affiwmnda cette aSûc as MOfcs d*oa prêt de quelles aillioBs qmil Et as {••- Teneneat , et poar la garastie dcsqncb il lat bies se contenter de qaelqaes nUicrs d'; fats de bob qu'il rerendit a^ec bénéfice. JV gnore le cbenin qn'il a bit depuis ; mais on pent en juger par us premiers pas.

» Tant de routes mènent à b rîcbesse, ifuVm peut supposer qu^ un aveugle même jarrnre;anssi la fortune de Geme val m*étoane-t-elie beanconp moins que celle de ce Favigny , qui s'cnevgndilit si plaisamment des honneurs auxquels il est parvenu , en exploitant une brancbe d'industrie ^ s'est singulièrement perfectionnée de nos jours sous le nom d'intrigue littéraire : c^est elln qui fait les réputations , distribue les places et assigne les rangs. On ne pense plus i produire , on pense ï se (aire prAner ; on ne cherche plus àse faire des titres , mais à se procurer des suf^ frages ; on mendie, on achète des éloges dans les journaux : d'une chute on y fait un succès y d'un succès un triomphe : un ouvrage cronle-t-il sous les sillets , le lendemain un journaliste

L£S IKTRIGANS. 267

^mi , pour consoler Tauteur , lui cite Texemple de Phèdre et du Misantrope On se présente à TAcadémie avec un vaudeville , un feuilleton ou un discours; on élabore pendant vingt-quatre heures une brochure de circonstance où des feuilles vénales découvrent le germé d'un grand talent ; les réputations se font par entréprise : c'est ainsi que Favigny a obtenu la sienne. Si , du moins, cet homme eût imité de Conrad le silence prudent , on pourrait lui supposer un mérite modeste qui ne s'est point encore trahi ; mais on a lu sa prose , mais on a entendu ses vers , et Ton est en droit de se demander par quel>miracle d'intrigue, en partant de si bas y on parvient àVélever si haut avec des ailes attachées à rebours F

» L'intrigue , à la cour , est da^s son élément naturel ; mais comme on réussit difficilement sous un nom vulgaire , elle s'y fait appeler l'ambition. La foule des intrigans de cour est si nombreuse , qu'elle ressemble à une atmée où les soldats sont si pressée qu'ils n'ont pas l'espace nécessaire pour manier leurs armes. On y distingue cependant, depuis une cinquantaine d^années , l'imperturbable d'As^eroIes. En vain les

268 LES ISTRIGANS.

révolations se sont snccédé ; en vain le palais a changé de maître ; il est constamment resté

fidèle aux Tuileries : too)onrs à son poste ,

rëpée an cAté , Tœil au gnet , Toreille aux écoutes , personne n^entre qu'il ne le suive , personne ne sort qu'il ne le pousse. Il a toujours sa poche pleine de chausse-trapes qu'il sème sur le chemin de ses rivaux , chez lesquels il a grand soin de se faire écrire quand il les a blessés. Il y a des paris ouverts que d^Axeroles mourra en montant ou en descendant le grand escalier.

M Les intrigans politiques sont de création moderne ; ils ont pris naissance avec le gouvernement représentatif, dont lalunûëre vi^fiante, comme celle du soleil, fait malheureusement éclore une foule d'insectes qui Tobscurcissent. J'ai assisté, depuis 1 78g, à toutes les assemblées électorales de mon département, et je viens de participer aui^ dernières élections du collège dont je suis membre. Quel foyer d'intrigues !- Que de sourdes menées ! Que de promesses sans garanties ! Que de mauvaise foi , de préjugés ou d'insouciance, dansTexercicedu plusimpor- <i^nt , du plus noble des droits de citoyen ! Une

LES INTRICAÎISC 269

autre fois je voas mettrai sous les yeux le tableau d'une assemblée électorale : je me borne aujourd'hui à vous faire en peu de mots Thistoire d^un de ces hommes qui figurent depuis vingt ans dans toutes les assemblées politiques à Tinsu des électeurs qui les ont nommés , et qui les renom-^ merônt sans cesse , en se demandant toujours comment la chose a pu se faire.

» M. Dufresny, gentilhomme et roturier , suivant le tems , habitait la Provence en 1 789 , et faisait partie de l'assemblée de bailliage oà Mirabeau , par sts soins , venait d'être élu député du tiers-état. Le crédit de ce dernier le fit appeler, comme suppléant ; à l'assemblée constituante. Dufresny, sans aucune espèce de talent

ou d'instruction , avait de la mémoire et de

l'éclat dans la voix. Mirabeau s'en servit plus d'une fois comme enfant perdu , pour hasarder la proposition qu'il voulait soutenir ou combattre. L'adresse qu'il avait eue de faire accoler son nom dans les journaux à celui d'un grand orateur, lui valut d'être appelé à la convention nationale. Il se cacha fort habilement , dans un des comités les plus obscurs, jusqu'au 9 thermidor , qu'il se présenta, comme un des accusa-

5i6o LES IKTRIGÀNS.

«^(%%'%iv^/«MW«^«/wv'«/w«/ww'vwv-v^ ^/«/w'k'm. ^/«<%/»'v^ wvw'% ^^^/1^%

N® XLVI. — 24 /Wfli 181 5.

Kc deicendoiis jamais dana de lâcbei intriguci ; M'allons pas ans honneurs par de honteuses brigncf*

PiAOM f MétromunU.

De tons les vices inconnus chez les peuples sauvages, Tintrigue est celui dont on peut le moins y soupçonner Texistence. Je possède un vocabulaire polyglotte de presque tous les idiomes des peuplades des deux Amériques , et je n'y trouve pas un seul mot qui puisse , je ne dis pas exprimer , mais seulement donner une idée de celle que nous attachons au mot //?/ngant. Si Ton disait à un habitant des bords du Missouri, en employant une longue périphrase, qu'ilexiste en Europe une classe nombreuse de gens assez industrieux pour obtenir, par adresse, ce qui ne doit être accordé qu'au talent et au mérite ; qui ont réduit en précepte l'art de trom-

per et de feindre ; qui spëcnlent sur la bonne fei des autres , et qui prouvent , contre Taxiome des mathématiciens , que la ligne courbe est la plus courte pour arriver au but quMIs se propo* sent ; qu'au moyen de cette science de Tintriguey on passe , en peu de tems , de la misère à l'opu-. lence, du mépris à la plus haute considération, et d'un grenier dans un hôtel ; qu'on franchit iquel* quefois, du premier bond, l'intervalle qui sépare la caserne du quartier-général, etles tréteauxdu boulevart de ia Comédie-Française; si l'on disait à cet enfant des bois que l'intrigue apla^ njt -toutes les difficultés , rapproche toutes les distances, dispense de tous les titres, ouvre toutes les portes, depuis celle du greffier de village jusqu'à celle du palais des souverains ; depuis cel}e de P Athénée jusqu'à celle de l'Insr titut; mon sauvage, émerveillé de semblables prodiges , désirerait, sans doute , qu'onlui communiquât les secrets de l'art qui les opère. Mais si l'on ajoutait qu'il faut commencer par vouée sa vie entière aux remords et à la honte ; qu'il faut payer chacun de ces succès par une injusr tice ou par une infamie; qu'il faut savoir, au besoin , sacrifier sa patrie , ses amis , sa far

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