‹ Le franc-parleurChapitre 5 sur 38 · L'HOTEL D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L'HOTEL D'ANGLETERRE

Il »*ob*tîne, etbienidt %ti trésors dUpftraisseal

Changes en remords dévorans.

Enfin riadigeoet cruelle ,

Traînant tous les maux avec elle , Dissipe, mais trop tard, l'erreur qui l'a séduit. Sans asile, rebut du monde qui l'abhorre,

O mort! il t'appelle, il t'implore ; Tu serais un bienfait dans l'horreur qui le suit.

Les médecins ont recours à des exutoires pour donner passage aux humeurs surabondantes dont les corps replets sont communément travaillés. La police , dans les grandes capitales , combat avec un remède semblable les inconvéniens d'un autre genre d'obésité. Elle laisse subsister , quelquefois même elle prend la précaution d'ouvrir des sentines où s'écoule cette fange de la société qui tend à en corrompre toutes les parties saines.

l'hôtel D\iNGLETERRE. l5

Il existe à Paris plusieurs cloaques de cette espèce , dont le nom même , ignore de la plus grande partie des honnêtes gens , ne peut ar* river jusqa'à eux que par un hasard semblable à celui qui me Ta fait connaître.

Comment se figurer qu^un homme qui arrive à Paris pour la première fois , qui traverse les Champs-Elysées dans une berline attelée de six chevaux de poste , dont les doniestiques ont retenu le plus beau logement de Thôtel Grange-^ Batelière , qui vient pour passer quelques années dans cette capitale oà sa fortune lui donne le moyen de satisfaire tous ses goûts raisonnables , toutes ses fantaisies même ; comment se figurer , dis-je , que cet homme puisse , eiji moins de deux ans , se trouver dans une situation telle qu^il se soit .fermé la porte de ses amis par son inconduite , qu'il ait épuisé toutes ses ressources , et qu'il soit arriv^à ce degré de dénuement où, n'ayant plus ni feu ni lieu, il soit réduit à chercher un asile dans un repaire où il lu du moins l'espoir de passer la nuit sans mourir de froid?

On ne sait pas assez combien il y a de gens à Paris dans cette déplorable position , et Ton

i6 l'hôtel d'Angleterre.

ignore encore plus généralement qu^un des bouges où ils se rassemblent est décoré du nom d'hôtel d'Angleterre, Cet hôtel ( puisqu'il est convenu de lui laisser ce nom ) est situé dans une des plus grandes rues et des plus beaux quartiers de Paris, Cette maison garnie ( connue , il y a trente ans , par une table d'hôte dont la bonne compagnie n'était pas absolument exclue ) jouissait du privilège d'un double tripot , où les maîtres se ruinaient dans le salon , et les valets dans l'antichambre. Cette honteuse branche d'ijidustrie s'est singulièrement perfectionnée pendant la révolution : des temples plus brillans ont été ouverts à la fortune ; les joueurs riches ( c'est-à-dire ceux à qui il restait encore quelque chose à perdre ) ont déserté l'hôtel d'Angleterre, et cet endroit n'a plus été fréquenté "que par le rebut d'une classe d'hommes doiit la partie la plus honnête n'a sur l'autre que l'avantage de quelques heures et l'usufruit de quelques écus.

Il est probable que j'aurais ignoré tpute ma vie l'existence ^e ce honteux refuge , sans une de ces circonstances particulières qui forcent

l'hôtel dV^ngleterre. 17

un homme à sortir momentanëment d#lcerclc de ses habitudes.

Ma femme appartient à une des familles les plus riches en cousins qu^il y ait peut-être en France. Elle en a dans toutes les provinces du royaume ; les plus pauvres sont en Normandie. Au nombre de ces derniers se trouve un vienx garçon que j'appellerai La Morangère ( pour m'écarter le moins possible de son nom , sans pourtant le nommer ).

Ce cadet de Normandie a vécu quarante-cinq ans du modeste produit de quelques arpens d'herbages qui lui rapportaient quinze ou dixhuit cents livres de rente. Ses défauts , enfcÉis au fond d'un village , y passaient pour de Toriginalitë.

La partie, ou plutôt les parties de piquet qu'il jouait d'habitude avec le curé du lieu , consommaient six heures de son tems par jour , et ajoutaient à ses fermages le casuel de la paroisse, quand elles n'augmentaient pas la portion congrue du curé d'une bonne partie de sts revenus. Huit pièces de vin de Brie, qu'il échangeait annuellement contre sa récolte de cidre , suffisaient à peine à la consommation de «a table ,

i8 l'hôtel d'Angleterre.

dont ne jeune gouyernante du pays de Caux faisait de son mieux les honneurs.

Tout portait à croire que la vie de M. de La Morangère s'ëcoulerait dans ces douces occupations , et qu^il en attendait le terme aussi paisiblement quMl Payait parcourue ; mais le sort tient toujours en rëserye quelque caprice pour tromper les calculs de la raison. Une yieille tante de Lisieux , qui n^avait jamais voulu le voir de son vivant , par une de ces contradictions de Tesprit humain que je n'entreprendrai pas d'expliquer , lui laissa toute sa fortune , au détriment de deux parentes qui ne l'avaient pas qiflttée depuis vingt ans.

La Rochefoucauld a dit qu*il est plui aisé de supporter la mauvaise fortune que la bonne : La Slorangère en fournit un nouvel exemple. Héritier d'une fortune de soixante mille livres de rente , il débute dans la carrière des folies , où il se lance, par abandonner la liquidation d'une succession considérable en Normandie à un homme d'affaires qui lui ouvre un crédit illimité sur une maison de bai^que de Paris : il y arrive dans tout l'éclat da*luxe de la ville.

Un chasseur , galonné sur toutes les tailles

l'hôtel D'ANGLETERKE. |(j

de son halnt , vient me remettre un billet par lequel on me prëyient qa'un parent , arrive depuis quelques jours , désirerait me voir à rhôlel Grange-Batelière où il était logé : j'aurais pu répondre au parent qu'il n'y avait pas plu» loin de chez lui chez moi , que de chez moi chez lui , et qu'il est d'usage que le nouveau venu fasse les avances ; mais j'ignorais son âge , et je ne suis pas formaliste.

Je me rendis à son invitation ; je trouvai La Morangère établi dans un appartement somptueux; il me reçut avec une politesse provinciale oà je crus remaicquer plus d'envie de se prévaloir à mes yeux des avantages de sa fortune que de ceux de notre alliance, tt m'assura cependant qu'il avait fait te voyage tout exprès pour voir sa* cousine , dont il avait Conservé le plus doux souvenir ; il me pria de le présenter dans le monde , et déclara qu'il ne voulait se conduire que d'après mes conseils.

Je fus huit jours sans le revoir ; enfin il se présenta chez moi , s'excusa gauchement auprès de sa cousine , et nous invita à diner pour le lendemain. Je fus moins ëtonné de la'magnificence du repas que du nombre et du choix des

20 l'hôtel D'ANGLETERRE.

convives , dont pas un ne m'était connu , bien que tous qualifiés des plus beaux titres. Parmi tous ces amis de fraîche date , j'entendis nommer un joueur célèbre , elles préférences dont il était l'objet éveillèrent dans mon esprit des soupçons qui ne tardèrent pas à se changer en certitude.

• Après le diner , je proposai à mon cousin de le présenter , comme il m'en avait témoigné le désir , chez quelques personnes de ma connaissance ; il me parut y tenir beaucoup moins qu'à notre première entrevue , et me répondit avec distraction en doniiant 4es ordres pour faire dresser les tables de jeu , autour desquelles, à mon grand étoïinement, se rangèrent tous les convives. Dans le nombre se trouvaient plusieurs comtesses et marquises de hasard qui me rappelèrent ce petit dialogue du duc de L*** avec deux femmes autrefois cflèbres : « Que jouez-vous , Mesdames ? — L'honneur , Monsieur le duc. — Il n'y aura rien pour les cartes. » Nous sortîmes bien convaincus , ma femme et moi , que ce pauvre cousin venait d'ouvrir sa succession au profit de gens qu'il n'aurait probablement pas songé à porter sur son testament.

l'hôtel D'ANGLETERRE. 21

Six jours s'écoulèrent sans que )e le revisse ; il avait emplayé son tems de manière à augmenter toutes nos craintes ; j^ crus devoir Teffrayer sur les suites de la vie qu'il menait ; il ne m'entendit pas ou m'entendit mal , au milieu du fracas d'une fortune de douze cent mille francs qui s'écroulait ; je lui fis lire la satire du Pauvre diable : il n'y vit qu'un roman , et ne voulut pas entendre que ce roman serait bientôt son histoire.

Grâce au luxe de sa table , aux goûts dispendieux de ses mal tresses, au zèle actif de ses amis , mon campagnard en fut bientôt aux emprunts.

Il vint me confier son embarras. 'Je joignis à mes conseils mes offres de service ; il accepta ces dernières. A la seconde visite , je réitérai mes conseils et supprimai mes services. Il se fâcha , et je me crus permis de ne lui offrir ni les uns ni les autres.

Il s'éloigna de chez moi , chercha des ressources dans le jeu qui avait occasionné sa ruine , et des sentences des tribunaux l'obligèrent à régler en prison %ts comptes. Son homme d'affaires démontra clairement à ses Créanciers qu'il ne lui restait qu'un passif de 25o,ooofr^cs.

22 l'hôtel D'ANGLETERBE.

On le remil en liberté , ne possédant plus au monde que ce qu'il avait sur lui.

Bien ne s'épuise plus vite à Paris que la bienveillance des amis de la nature de ceux que La Morangère s'était faits dans le tems de sa fortune. Quelques bijoux d'assez grand" prix , dont il aurait pu se faire une ressource durable , se fondirent , en quelque sorte , dans les bu* reaux de .prêt. Je fus près de deux ans sans en entendre parler.

Une de ses sœurs m'écrivit , il y a quelques mois , pour en avoir des nouvelles^. Toutes mes recherches avaient été sans résultat. Je m'adressai à l'un de ces hommes qui ont un œil de plus que les autres , et qui jouissent du privilège de certains animaux , de distinguer les objets dans l'ombre. « Je connais celui dont vous me parlez , me dit-il , et je vous conduirai ce soir à l'endroit qu'il habite , si vous avez le courage de me suivre. »

Je me rendis à onze heures du soir au café de la Régence , que cet homme m'avait assigné pour rendez-vous. Je l'y trouvai , et nous sortîmes ensemble. Â quelques pas de là , nous entrâmes par une étroite porte cochère dans

l'hôtel D'ANGLETERaE. 23

un long corridor , au bout duquel on lisait sur les

vitres d'une lanterne enfumëe ces mots en

transparent : Buvette de iïûit. Je n'avançais pas sans une sorte de crainte mélëe de dégoût dans un lieu où Ton respirait je ne sais quel air de corruption. A Tissue du corridor , nous nous vîmes dans une cour fangeuse où nous entrionji à peiae , que nous nous trouvâmes au milieu de cinq ou six hommes qui sortaient brusquement d'une salle basse en criant : A la garde ! Je reculads eiïrayé. « Ne craignez rien , me dit mon guide y ce sont des gens qui s'amusent. » Il me prit par la main et me conduisit à la but^eUe^ en traversant une cuisine oii s'agitait, au milieu d'ua tourbillon d'épaisse fumée, une vieille femme auprès jde qui la Léonarde de Le Sage aurait paru d'une propreté et d'une beauté d'ange. Les }uremens de cette mégère se mé* laient au grésillement du lard qu'elle faisait fondre , et dont l'odeur acre vous prenait à la gorge avec la oiéme violence que la fumée d'un bois vert exerçait sur les yeux.

De ce cloaque nous passâmes dans une cave éclairée par une lampe de cuivre à trois becs , qui répandait une clarté sale et douteuse sur

24 l'hôtel D'ANGLETERRE.

les objets hideux dont nous étions environnés. Pour cette fois je me crus dans la caverne de Gil-Blas.

<t Vous paraissez bien surpris , me dit mon conducteur , en demandant une bouteille de ^n ; on voit que vous venez ici pour la première fois : ce sera probablement la dernière , lainsi profitez-en pour y faire vos observations , en attendant que notre homme arrive ; il ne tardera pas. »

Je rinterrogeai sur les personnages au milieu desquels nous nous trouvions. » Cet homme, me dit-il, que vous voyez endormi sur ce banc , la tête appuyée sur un cotret , est un homme de lettres : auteur de plusieurs pièces dont quelques-unes ont obtenu du succès sur les grands théâtres , il n'a d'asile que ce taudis public ; encore ne trouve-t-il pas le moyen de s'y rendre tontes les nuits , dans l'état d'ivresse où il est habituellement plongé.

» Ces deux pauvres diables qui jouent au piquet sur un tonneau , avec des cartes dont la saleté a triplé l'épaisseur , sont les deux plus anciens habitués de la buvette : l'un était jadis un riche épicier de la rue des Prouvaires : ruiné

Page 1