‹ Le franc-parleurChapitre 6 sur 38 · L^HÔTEL D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L^HÔTEL D'ANGLETERRE

par le jeu, et long-tems détenu pour dettes, il a été obligé de /aire cession de bien pour sortir de prison; sa femme est morte de chagrin, et de ses trois enfans en bas âge, deux sont aux Orphelins , et il loue le troisième à cette mendiante de la rue Taitbout , qui invoque la pitié en étalant sur la paille cinq ou six mi* sérables petites créatures dont elle se dit la mère. Son compagnon est un ancien militaire , homme de bonne famille , qui ne se doute pais qu^ ayant une heure il doit être arrêté pour un faux qu^il a commis.il y a quelques mois.

» Ce gros coquin qui chante à pleine gorge à la table yis-à-yis, entre deux femmes dont vous pouvez deviner la profession , est un sfncien acteur d^un de nos grands théâtres , d'où il a été renvoyé pour inconduite. Il vient manger ici le quartier de la chétive pension qu'on lui paie, et qu'il a sans doute touché ce matin.

» Cet autre , assez proprement vêtu , qui se promène de long en large , en tirant à tout moment sa montre, est , suivant toutes les apparences , un bourgeois dépaysé de TEstrapade ou du Marais ; il craint de ne pouvoir rentrer chez lui , et se consulte pour savoir s'il attendra le

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26 l'hôtel D'ANGLETERRE.

jour dans cet endroit. » Je voulais oiTrir h ce pauvre bomme un asile plus honnête. « Wen faites rien , me dit mon guide ; j'ai déjà remarqué quMl était , sans le savoir , sous la protection de deux de mes gens : ceux-ci viennent de s'apercevoir d'un complot formé contre lui , et en attendent l'eflet pour mettre la main sur des bandits que Bicétre réclame depuis longtems.

Mon nouvel Asmodée allait continuer sa revue; des cris affreux se font entendre dans la cour ; chacun y vole : un homme venait d'être assommé par deux autres qui s'enfuyaient en criant au voleur; cet homme ( qu'on juge de ma surprise et de ma douleur) était le malheureux La Morangère. Je le réclamai auprès du commissaire qui vint dresser le procèsverbal , et je le fis transporter chez moi ; mais les soins qui lui furent prodigués ne retardèrent sa mort que de quelques jours.

Je n'ajoute aucune réflexion au récit de cette malheureuse aventure , à laquelle je n'ai rien changé que le nom du personnage et la date de l'événement.

N** XXIX. — 11 janvier 181 5.

Hê looks apom kir ehSdren not onlf as tht contiuumiui 0/ lus spteies , bat of his 0oris.

Bacoh, Essais.

n toit dans ses eafans non-sculemem la coDtinaatio« .JftMtt espèce, mais celle de ses ouvrages.

Nous ayons quelquefois des discussions assez yiyes , mon noble ami M. Glénord et moi , au sujet du gouvernement qui convient le mieax à la France. Très-zélé partisan de la monarchie constitutionnelle , en spéculation générale , il n'esl pas encore bien convaincu que cette forme de gouvernement puisse jamais être en harmonie parfaite avec les mœurs et le caractère de notre nation. Il en revient sans cesse à cette assertion, qui n'en est pas plus vraie pour être souvent répétée : La France a subsisté mille ans at^ec ghife et bonheur sous le gouvernement paternel de ses rois;

pourquoi changer un ordre de choses consacré par dix siècles de succès? Je lui demande s'il comprend dans ces dix siècles de gloire et de boii^ heur le tems où les Anglais étaient maîtres en France de la Garonne à la Loire , où chaque province était en guerre contre la province voisiner, où les feudataires de la Couronne, s'arro-* géant le pouvoir souverain , déclinaient , sous le moindre prétexte , Tautorité royale, et quelque fois s'armaient contre elle ? Je lui demande s'il était bien paternel , le gouvernement de Charles yi , de Louis XI , de Cha||pi IX , de Henri III? Il me répond en me parlant de Louis IX , de Henri lY , de Louis XIV et de Louis XVI» je renchéris sur les éloges qu'il donne aux plus grands , aux meilleurs de 3nos rois, et il croit avoir gain de cause sur uuq question qu'il a tout«-à-fait détournée»

<( Le gouvernement paternel , lui disais-je il y a quelques jour^ , tient uniquement à la personne du monarque; il fait le bonheur de la génération vivante , sans aucun avantage , . sans aucune garantie , pour les générations à venir. On ei| trouverait peut-être autant d'exemples dans les annales de Turquie que dains celles ^'Angleterre,

Ce n^est qu'un accident politique dans Thistoire d'une nation. Le gouvernement , fondé sur des bases constitutionnelles, remédie au seul inconvénient de riiérédité de^ couronnes , en perpétuant sur lé trône des rois dont le moins bon , forc4 de régner par des lois invariables , ne peut compromettre ni l'existence, nimême les intérêts de soii pays. Le triomphe du gouvernement cons^ titutionnel est de pouvoir ie passer d^un bon roi; Dans la plus longue suite desmonarques dé cette espèce , un seul s'élève nécessairement au-des-« sus des autres , et c'est celui auquel la nation est redevable du bienfait de cette charte politique , 2lans laquelle il n'y aura bientôt plus en Europe que des trônes amovibles et des monarchies viagères. L'état, nous dit-on, est une grande famille qui doit , comme les autres , se gouverner parla volonté de son chef ; et moi je pense que la famille est un petit état qui doit , ainsi que l'autre, se gouverner, sous l'autorité d'un chef, par la volonté des lois. Je viens de voir faireune singulière application de ma théorie ; je demande à mes lecteurs la permission d'en exposer les résultats.

Il existe à Paris un ancien conseiller au parle-

3o LA CHARTE EN FAMILLE.

ment d*Aixy que je nommerai le baron Desverrières. Nous étions très-jeunes l'un et l'antre lorsque nous nous sommes connus en Provence : les circonstances nous ont rapprochés depuis un an , et les souvenirs de notre première jeunesse ont renoué notre ancienne liaison.

A un grand fonds de probité , le baron joint une originalité d'esprit et une fécondité d'imagination qui lui font trop souvent prendre des idées bizarres pour des vérités neuves. Sa prétention la plus singulière a toujours été de se --w.xroire profond dans l'art de gouverner ; et dans le tems oh il avait l'espoir fondé d'une trèsgrande fortune , je lui ai souvent entendu dire qu'il échangerait quelque jour toutes ses propriétés , tous ses domaines contre une ile qu'il se ferait céder en toute souveraineté, et dans laquelle il réaliserait la fable des Troglodytes. La révolution vint , il en fut pour son rêve , et ne put jamais se passer la fantaisie de régner; •j'en suis fâché pour son peuple , qu'il eût , je crois , rendu fort heureux.

Le baron avait de la domination dans l'esprit, et de l'obéissance dans le caractère. Il se maria et fut gouverné par sa femme , à laquelle il aban-

LA CHARTE EN FAMILLE, 3l

donna la direction de ses finances ; le désordre ne tarda pas à s'y introduire avec le goût efirëné du luxe et du plaisir. Le baron , qui s'en aper« çut , signala fort bien les causes du mal ; mais il n'osa pas y apporter remède , et se contenta d'appeler sa femme son contrôleur Calonne.

Quelques petites successions vinrent heureu*sement combler le déficit qu'il s'occupait à combler y tandis que sa femme , aidée de ses quatre enfans, grandis au milieu des troubles révolu* tionnaires , travavaillait de son mieux à déranger de nouveau sa fortune.

Le désordre augmentait de jour en jour ; mais Desverrières comptait pour les réformes sur le bienfait de l'âge ; sa femme avait pris son parti : elle avouait déjà quarante ans ; c'était , disait-il , un commencement de sagesse ; vain espoir ! elle se fit dévote, son directeur eut accès dans la maison, s'empara peu-à-peu de l'autorité, régla tont'; brouilla tout; on finit par ne plus s'entendre.

Pour comble d'embarras , arriva du fond de l'Allemagne , où il vivait retiré depuis trente ans , un vieux commandeur de Yilarmose , oncle de Desverrières , lequel avait , ou du moins croyait avoir quelques réclamations à exercer

32 liA CHARTE EN FAMILLE-.

sur leâ héritages qu'avait faits son neveo. Il commença par s'installer dans Thôtel de Desverrières ( dont il se disait propriétaire pair îndms ) , en murmurant contre les changemens qu'on y avait opérés pendant sa longue absence et sans même approuver ceux que le tems avait rendus nécessaires. Ce M. de Yilarmose , en quittant la France , avait emporté avec lui une provision de vieux préjugés , et n'en avait perdu aucun en route ; il ne se contentait pas de les employer à son usage , il voulait encore en affubler to(fs ceux qui Tentouraient. C'était sans cesse une nouvelle querelle avec le père , )a mère et les enfans , qu'il prétendait ramener au bon goût et aux beaux usages de sa jeunesse. Les jeunes gens se moquaient de lui ; Desverrières , qui voulaitétre médiateur entre eux et leur grand éncXt , ne satisfaisait ni l'un ni l'autre parti , et l'anarchie allait croissant dans cette famille.

Tel était l'état des choses, lorsque le baron vint me voir le mois dernier, et me fit part de la ferme volonté où il était de rétablir l'ordre dans sa maison. «< La faiblesse a fait le mal , me dit>il , la force va le réparer. J'ai laissé prendre à ma femme un empire dont elle a trop long-tems

abuse ; je lui retire mes pouvoirs^ et je congédie son directeur. Je signifie à mon oncle qu^il ait à se pourvoir d^un autre logement ; je renvoie mon fils aine à son corps; je fais entrer le second: à l'Ecole de Droit; je mets le troisième an collège j et je réduis ma fille à une pension de six cents francs pour sa toilette : en un mot , je ne veux plus qu'il y ait chez moi d'autre volonté que la mienne.

» — Mon cher baron, lui répondis-je, le moyen que vous voulez employer me parait bien violent; et , s'il faut tout dire, j'en crois l'exécution impossible : votre femme , accoutumée au pouvoir qu'elle exerce chez vous depuis vingt ans ,' ne se pliera jamais à une obéissance passive; vous l'aimez , et vous ne voudrez pas la rendre malheureuse; votre fils aine est nn capitaine de cavalerie plein d'hoijpeur, dont les défauts, fruit de l'éducation, sont amplement compensés par les qualités les plus estimables : les mesures de rigueur ne peuvent rien sur un caractère de cette trempe ; quant k votre oncle le commandeur, respectable à vo»yeux par son âge , par le rang qu'il occupé dans votre famille , il a des préjugés et des prétentions qu'il faut combattre ,

mais sans donner au public le scandale d'une rupture où vous auriez peut-être également à perdre. Voulez-vous m'en croire ? reprenez votre autorité naturelle et légitime sans violence, sans déchirement , et sans compromettre i^ptre bonheur et celui de votre famille ; je vais vous parler votre langage : vous avez fait la triste expérience des maux de Tanarchie ; vous sentez les inconvéniens du pouvoir absolu; prenez un terme moyen qui concilie tous les intérêts. Vous êtes par le droit de naissance le chef de la famille; soyez -le de son consentement. Vous avez sous les yeux un sublime exemple...

» — Je vous entends , dit-il sans me laisser achever; vous voulez faire de moi un pire constitutionnel : cette idée me sourit ; et Texécution m^en parait d'autant plus facile , que mon beau-père vient demeurer avec nous. C'est un vieillard vénérable ; sa fille le craint et le respecte : son grade de maréchal-de-camp et son cordon rouge imposeront à mon fils... J'ai ma charte constitutionnelle en tête, ajouta-t-il en se levant ; nous auro«s aussi notre trente-un mars en famille , je ne vous dis que cela : adieu ,

LA CHARTE ÉK FAltfiLLE. 35

mon cher Guillaume — ; vous aurez de mes nouvelles dans quelques jours.... »

Effectivement, huit jours après, je reçus une invitation à dîner en style de chancellerie.

Le père de madame la baronne se trouvait chez elle en grand uniforme. Desverrières avait ordonné que le dîner fût servi à cinqiieares précises. Le Gommàhdeur désirait qu'on se mit à table à troi&4eures, comme autrefois; madame •et ses enfans ne voulaient pas dîner avant six. Pour la première fois le maître de la maison se atUéir.

Le dîner fut triste. On parlait bas ; on mur-* murait ; on prévoyait un grand événement. Au dessert, on renvoya les domestiques, et le baron prit la parole :

« Nous voilà en famille , dit-il ( car Tami Guillaume n'est pas un étranger pour nous ); je puis en toute liberté vous déclarer mes intentions, désormais irrévocables. Il est tems de mettre de l'ordre dans ma maison.... »

A ce mot, madame Desverrières crût entendre celui de tyrannie, et commençait nn discours véhément contre l'oppression. Un re-

gârd de son père lui coapa la parole, et son mari continua :

« Depuis vingt-deux ans je suis le seul qui ne gouverne pas dans ma maison : excepté nioi , tout le monde y a successivement commandé. ' Pour commencer par vous, madame , vos goûts, vos capria#(4ispendieut , dans les quinze premières années de notre mariage, ont été au moment d'amener notre ruine. A vs^tre règne à succédé celui de vos enfans , qui n'ont pas moins abusé de ma faiblesse. Les goûts militaires de votre fils aine ont fait un camp de ma mais^', où tous les officiers de son régiment sont admis. Je n'ai pourtant pas le courage de regretter les sacrifices que j'ai faits pour lui , en songeant à la gloire qu'il s'est acquise dans nos armées , et aux distinctions honorables qu'il à obtenues i son début dans la carrière. »

A ces mots , Gustave retroussa fièrement sa moustache naissante , et , regardant son père d'un air assuré , il l'eût probablement interrompu , s'il n'eût jeté les yeux sur le cordon de son grand-père , et sur la croix de Malte de son oncle , qui le firent souvenir que les yertus dont

LA CHARTE EN FAMILLE. 3j

il était si fier ne commentaient pas à lui dans sa famille.

«t Je ne reproche point à ma fille, poursuivit M. Desverrières, des goûts de bals, de fêtes, de toilette , qui sont de son âge; mais il faut savoir mesurer l'espace que les plaisirs doivent occuper , dans la vie , entre les travaux et les devoirs.

» L'inconsta^e de mon fils Adolphe ne lui a pas encore permis de s'arrêter au choix d'un état : tour-à-tour diplomate et financier, administrateur et jurisconsulte, mathématicien et homme de lettres ; il est bon qu'il sache enfin ce qu'il veut,^ et qu'il prenne rang dans la so-< ciété , dont les. plus grands ennemis sont les gens qui ne tiennent à rien.

» Mon oncle a peut-être le tort d'oublier trop souvent que les années qui se sont écoulées pendant son absence ont vu naître dans sa famille une génération nouvelle élevée sous d'autres lois , dans d'autres principes , avec d'autres habitudes que les siennes ; il finira par concevoir qu'il faut s'accommoder aux circonstances qui nous dominent , et se laisser aller au tems qui nous entraine.

» Maintenant, après m'étre bien convaincu que rien ne détruit plus infailliblement Tautoritë que la marche irrésolue d'un gouvernement qui va et revient sur ses pas , sans but et sans mesure , j'ai arrêté dans ma sagesse de régler ma maison d'après un pacte de famille calqué sur notre charte constitutionnelle.

» Je me réserve l'autorité suprême, elle m'appartient détroit; mais j'en veux tempérer l'exercice en la partageant à quelques égards avec les .anciens de ma famille.

» Ma femme y participera directement : ye lui communiquerai mes projets , elle en discutera l'utilité , elle fixera les dépenses sur l'exposé de nos besoins et de nos revenus ; bien entendu que le pouvoir d'exécution résidera en moi seul : ma femme représentera la chambre des députés.

» J'établis , en outre , une autorité intermédiaire entre elle et moi pour balancer nos droits respectifs. Mon beau-père et mon oncle composeront la chambre des pairs , et rien n'aura force de loi dans la maison qu'après avoir été sancionné par eux.

» Je conserve à mon fils Gustave la pension que je lui fais pour le maintenir honorablement

LA CHARTE EN FAMILLE. Sg

au service ; il est Thonneur de la famille , il est juste quMl en soit le mieux traité ; mais il voudra bien se souvenir que la maison paternelle n^est point une caserne , et qu'il n'est plus en pays conquis.

» Adolphe est intelligent , actif, économe , je le charge de compter avec mes fermiers, de recevoir les revenus , de payer les dépenses : je veux voir en lui mon premier ministre. Sa sœur aura la surintendance et le département des menus-plaisirs.

» Vous avez tous entendu quelle est ma résolution , c'ept à vous de voir s'il vous convient de vous y soumettre. »

Cette déclaration fat faite d'une voix si ferme, d'un ton si solennel , le grand-père et l'oncle y souscrivirent de si bonne grâce , que la mère et les enfans , après quelques objections auxquelles je fus autorisé à répondre , donnèrent leur pleine et entière adhésion à cette charte domestique , qu'on me chargea de rédiger , séance tenante.

Depuis ce tems , la famille du baron Desverrières est un modèle de l'union la plus parfaite. L'ordre et l'économie régnent dans cette maison,

40 LA CHAftTE EN FAMILLE, et n'en excluent ni l'éclat , ni les plaisirs. Le chef de ce petit gouvernement donne l'exemple da respect le plus religieux pour la constitution qu'il a donnée à sa famille , et tous ses membres l'observent et la défendent avec d'autant plus de ]tèle , qu'ils y trouvent la garantie d'un bïen> être qu'ils savent enfin apprécier.

N*^ XXX. — 2&jani^ier i8i5.

Et erit quasi PyAoms dé hrrd 90s tua et éi hum» eloqium tmum musùlavit,

IsAiK, chap. xziz.

Et ta voix lorlira d« dcsfoua terre comme celle de la PylhonMse.

« Paul !.... j'ai beaucoup à travailler ; je ne reçois personne , entendez-vons bien? personne absolument. »

Je donnais cet ordre jeudi dernier à mon domestiqué en ruminant ma charte constitution" nelle en famille , dont j'ai fait le sujet de mon dernier discours. Je cherchais des idées à coups de pincettes sur un tison qui n'en pouvait mais.... Mon domestique rentre et me dit qu'il y a là quelqu'un qui veut absolument me voir. Je persiste dans ma résolution , et , pour en être cru ,

je signifie tout haut , moi-même , que je ri y ms pas.

Je me remets au travail ; je retrouve le fil de mes pensées , et je souris complaisamment à la phrase que j^efîacerai peut-être un moment après. Tout- à-coup ( pour prendre le ton d'un conteur d'avenjures) des cris efTrayans viennent frapper mon oreille ; je sors de mon cabinet à la hâte ; ma femme , ma fille , ma sœur, couraient dans la maison comme des folles ; ^e demande de quoi il s'agit ; on ne me répond point , on se sauve : j'arrive dans la cour en robe de chambre et en pantoufles , et je me trouve au milieu d'une foule de voisins attirés par les cris de la cuisinière , pâle et tremblante, qui assurait qu'un homme venait d'être assassiné dans la cave , et qu'il demandait du secours. Âa milieu des cris de fermez la porte ! allez chercher la garde ! courez chez le commissaire ! on entend, on distingue des gémissemens sourds qui sortent du soupirail ; je me saisis d'une arme ; je demande la clef de la cave, elle ne se trouve pas. « Qu'on enfonce laporteU Mon domestique fait sauter la serrure , et , suivi de trois ou quatre hommes armés de ce qu'ils ont trouvé sous leurs

mains, et bien déterminés à assommer Tassas^ sin siir la place , nous entrons dans la cave , suffisamment éclairée pour y distinguer les objets ; nous marchons vers l'endroit d'où part une voix plaintive qui s'éloigne à mesure que nous approchons , et semble sortir des profondeurs de la terre. Une sorte de terreur succède à rémotion des a$sistans ; et je ne sais de quel sentiment j'aurais été agité moi-même, si l'objet invisible de nos recherchés ne se fût avisé de nous demander des messes et des prières.

Quelque partisan que je sois du dogme de l'immortalhé des âmes, je ne crois guèraâ celles qui sortent du séjour des morts pour troubler le repos des vivans. L'idée d'un revenant me fit naître celle d'un ventriloque , et mes soupçons s'arrêtèrent sur un jeune homme d'un extérieur décent et d'une physionomie très-enjouée , qui s'agitait beaucoup au milieu du désordre et de la confusion générale. Je le regardai avec une attention particulière , qui le décida à changer le lieu de la scène, en faisant entendre sur le haut du toit des éclats de rire immodérés qui amenèrent le dénouement de cette comédie.

M. Comte se nomma, tout s'éclaircit ; mais

les bonnes femmes, qui s'étaient mises en prières à la porte de la cave, ne voulurent point avoit le démenti du prodige dont elles avaient été témoins , et sortirent convaincues qu'il y avait quelque chose de diabolique dans une aventure qui , bien commentée par toutes les commères des environs , pourra , dans une cinquantaine d'années , valoir à la maison que j'habite la ré-^ putation à'èïtehantde par des esprits.

M. Comte , après m'avoir informé de l'objet de sa visite , m'apprit que, s'étant présenté chez^ moi le matin , et m'ayant entendu dire à moi-^ même çuej^ n'y étais pas , il avait cru cette fois pouvoir se dispenser de m'en croire sur parole ^ et qu'il avait employé^ pour s'assurer du fait y un stratagème qui lui avait toujours réussi.

Cet habile physicien , dont les talens et l'adresse excitent à Paris une curiosité si générale 9 est doué d'une faculté extraordinaire. Le' rédacteur de la Gazette de Santé , le docteur Montègre , en a dernièrement expliqué le phénomène dans un excellent article d'un journal qui se recommande également aux gens de l'art et aux gens du monde par les connaissances profondes de son auteur , par l'utilité des ma-

tières qu^il traite, et même par l'agrément qu'il sait répandre sur 1^ objets qui en paraissent le moins susceptibles.

M. Comte est un des engastrimytes ou yen* triloques les plus extraordinaires qu'on ait en* tendus dans les tems modernes. Le privilège dont il jouit parait avoir été plus commun dans l'antiquité 9 et même d'une autre nature qu'il n'est aujourd'hui , à en juger par les recherches qu6 le savant, auteur de la Gazette de Santé a faites sur cette question physiologique. Les engas-* trimytes anciens étaient ventriloques dans la force du terme , c'est-à-dire que leur voix partait en effet du ventre , et se manifestait , ou du moins semblait se manifester au-dehors par les organes les plus étrangers à la parole. On ne se douterait jamais , à moins d'avoir lu Samuel^ de quel aimable interprète le magicien Ob se servit pour faire au roi SaUl le portrait du pro* phète.

Ce que les livres saints et les auteurs profanes nous ont appris de la Pythie de Delphe»; de l'oracle de Dodone , de la Pythonisse d'Eudor et de la Sibylle de Cumes , ne permet pas de douter que le3 prêtres da paganisme n'aient su tirer

un parti très-avantageux du talent des engas« trimytes. Deux hommes d'une grande réputation , quoique différemment célèbres , Fontenelle et dom Calmet , ont écrit sur cette matière : Tun en philosophe prudent, qui ne laisse sortir qu'une à une les çéritis dont il a les mains pleines, et Tautre en moine éclairé qui accrédite , il est vrai , les erreurs dont* il a besoin , mais qui fait bonne guerre aux mensonges qui ne sont plus bons à rien. Ce savant bénédictin, dans son Traité des apparitions , des revenans , des vampires , débite les contes les plus absurdes d'un ton de persuasion qui donnerait envie de le prendre pour un sot , si , dans ce même ouvrage , Tabbé de Sénoi^es ne faisait preuve d'un jugement sain , d'une logique très-serrée , et même d'un esprit très-philosophique , en réfutant les prétendus miracles rapportés par Lucien, Philostrate 9 Jamblique et quelques autres. Ce livre de dom Calmet est plein de choses curieuses 9 et je serais tenté d'en recommander la lecture à M. Comte ; il pourrait y puiser l'idée d'une foule de tours qui serviraient à renouveler son répertoire.

M. Comte est né dans le seul tems et peut-

être dans le seul pays où son talent ne puisse recevoir aucune application sérieuse. Quel succès n^eùt-il pas obtenu, il y a quelques vingtaines de siècles, dans la caverne de Delphes, à la pliH du chevrier Coréas P Quelle vogue n^eût*il pas donnée à cette jolie sibylle d'Erythrée , qui chantait ses oracles avec le plus singulier contre-alto qu^on ait jamais entendu ? Il aurait fait merveille dans la grotte prophétique des Siamois , et pourrait encore aujourd'hui même ser* yir de compère au grand marabout , au moment 01^ il consulte la fétiche.

Tou^iorte à croire que le fantôme qui appa* rut à Charles VI dans la forêt du Mans , et qui troubla pour jamais sa raison, n'était qu'un imposteur ventriloque dont le funeste talent fut la source des longs malheurs auxquels la France fut au moment de succomber. C'est le sentiment de Tabbé delà Chapelle, qni publia en 1 772 un volume sur les ventriloques 9 lequel n'est , à proprement parler, qu'un recueil d'historiettes et de tours d'escamotage. Un traité sur cette pro-<» priété organique , dont aucun homme de l'art ne s'était encore occupé, devait être l'ouvrage d'un habile anatomiste et d'an savant observa-

teur. Personne ne se plaindra que M. de Montègre s'en soit chargé.

M. Comte, qu'on eût brûlé il y a deux cents Wtl^j par la même occasion que' la maréchale d^ Ancre , est aujourd'hui recherché , fêté, dans cette même ville , où Ton se dispute le plaisir de le voir et de l'entendre. Depuis qu'il a eu l'honneur de paraître aux Tuileries devant le roi, c'est à qui obtiendra de lui une de ses soirées , pour lesquelles on est obligé de se faire inscrire un mois d'avaifte. M. Comte est sur le chemin de la fortune; il a la vogue. Ce qu'il ly^a de particulier dans la réputation qu'il s'^ faite , c'est la marche inverse qu'elle a suivie. Au lieu de s'étendre , comme toutes les autres , de la capitale aux provinces , celle-ci est arrivée des provinces à la capitale.

Je me rappelle avoir vu à Paris ce célèbre ventriloque , il y a cinq ou six ans , dans la salle de la rue de Thion ville , où il donnait ses séances; mais soit que l'heure de la vogue n'eût pas encore sonné pour lui , soit qu'il ai^été mal servi par les trompettes journalières de la renommée, ses succès se confondirent avec ceux d.es Thiémet, des Fit»- James et des Borel , dont lès talens

ftaîent loin d'égaler les siens. En attendant le moment de la justice , que le mérite attend quelquefois toute sa vie, M. Comte parcourut les provinces et les pays voisins, où il parvint à ses. risques et périls à se faire une réputation éclatante.

Il fait parler Marguerite d'Autriche dans Féglise de Bron, que cette princesse a fondée. A Tours , il fait enfoncer quatre portes pour arriver Jusqu'à un malheureux mourant de faim, que Ton croit enfermé dans une boutique où lé ventriloque avait jeté sa voix. Il épouvante à Heims tous les habitans du quartier de Féglise Saint- Micolas en faisant parler les morts. A Ne vers , il renouvelle le prodige de Tân^sse de Balaam, en communiquant la parole à un baudet fatigué de porter son maître. Une autre fois, pendant la nuit, il porte la terreur dans une diligence : plusieurs voix se font entendre aux portières , on demande la bourse ou la vie : les voyageurs effrayés s'empressent détbnettre leurs bourses , leursmontres àM. Comte, qui se charge de traiter avec les voleurs: la bande satisfaite parait s'éloigner. Les voyageurs se félicitent d'en être quittes à si bon marché , et le lendemain , à leur plus-

ir. 3

5o LE VENTRILOQUE.

grande satisfaction , le ventriloque remet à chacun rofirande qu'il a faite à la peur , et leur révèle le talent dont ils ont été dupes , et dont il faillit lui-même être victime en Suisse.

Les paysans de Fribourg le prirent pour un sorcier, Tassaillirent à coups de hache, et s'apprêtaient à le jeter dans un four allumé , s'il ne fût parvenu à effrayer ces paysans fanatiques en faisant sortir de la bouche du four une voix ter^ rible qui répandit la terreur au milieu d'eux.

Plus d'une fois M. Comte s'est servi du talent qu'il possède pour guérir des esprits malades qui se croyaient possédés du démon. J'ai entendu rapporter le fait suivant par un témoin oculaire : M. Comte se trouvait dans une église qi^ée de statues précieuses , que les dévasta-^ teurs révolutionnaires se disposaient à piller; au moment où plusieurs d'entre eux levaient le marteau sacrilège sur les monnmens des arts , Ijes statues parlent et reprochent à ces bandits leur impiété ; saisje dSfroi , la bande de Vandales fuit et se disperse , en jetant au milieu de l'église le butin dont elle était chargée.

M. Comte est revenu à Paris , précédé d'une réputation brillante ; tous les journaux des' pro-

LE VENTRILOQUE. 5l

vinces qu'il a parcourues Pont célëbrë à l'enyi , et les muses de Grenoble ont chanté ses louanges.

Ce n'est plus aujourd'hui ce ventriloque obscur , ce rival des Prëjean et des Borel , qui donnait ses modestes récréations dans un local bourgeois, devant des spectateurs plébéiens ; c'est un professeur de physique amusante , recherché des personnages les plus illustres , et remarquable par une variété de talens dont la réunion ne s'est encore re ncontrée chez aucun homme de sa profession.

L'intérêt et l'amoar-propre des personnes chez lesquelles il est appelé ne sont pas étrangers à ses succès. Les réunions dont il est l'objet offrentune occasion de rassembler les gens dont on a besoin , et qu'aucune autre circonstance ne pourrait amener chez vous : on prend son tems pour recommander un protégé ou pour se recommander soi-même. Combien de gens en place accordent , dans une soirée de plaisir , ce qu'ils auraient ou ce qu'ils ont déjà refusé dans une audience ! M. Comte , 'au nombre des tours qu'il a faits , ne compte probablement pas cinq ou six places d'inspecteurs des droits-réunis , quelques douzaines de croix d'honneur , une

Sa LE VEKTEILOQTJE.

CD deux préfectures et autant de fànlewb acadénitiaes, qu'il a peut-être déjà escamotés à S9n iasu.

Je m'aperçois , en achevant ce discours, que j'ai oublié de dire pourquoi M. Comte était vena chez moi ; mais il est probable qu'en me lisant me» lecteurs l'auront deviné.

liA MATINÉE d'un COMMISSAIRE;. 53

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N** XXXI. — 1\ février i8i5.

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