IV
11. Il est de très rares cas où cette collaboration est attestée ; M. Bédier les a naturellement relevés et commentés avec soin ; c'est, par exemple, les vers 46 et suivants de l'Entrée de Spagne ; c'est encore un vers de Girard de Viane que je rappellerai plus loin. Mais combien peu cela compte dans un dénombrement aussi formidable que celui auquel se livre M. Bédier dans ses quatre volumes ! Le meilleur de sa longue et patiente démonstration réside dans des déductions et des discussions toujours très adroitement menées.
12. M. Bédier n'exagère pas la valeur de sa méthode. Du moins, lorsqu'il s'agit de personnages de second plan, il reconnaît les difficultés auxquelles s'en heurte l'application,
mais il le fait de façon à porter un coup droit à ses adversaires (IV, 6) : ♦ Si nous osons dire au contraire que ces noms (de personnages effacés) ont pu être tirés par les poètes du XIIe siècle de banals livres latins ou de banales traditions d'église, on nous somme de le prouver. Comment le prouver? >> Ceci en riposte à des adversaires qui ont échafaudé des hypothèses bien plus hasardeuses. Mais M. Bédier ne s'abstient pas de ces dernières, et il est peu de livres d'histoire littéraire où le conjectural tienne autant de place. Dans le seul tome II, et sans l'espoir d'être complet, voici ce que je relève : p. 37, les épitaphes conservées de Girard de Roussillon et de son épouse sont du xvne siècle et il y aurait un grand intérêt à ce qu'elles fussent du xne, « mais peut-être avaient-elles remplacé des inscriptions du moyen âge » ; p. 58, on possède un denier de Charles le Chauve frappé à Latisco « et qui a pu passer par les mains du marquis Girard >>, et cela n'est pas négligeable pour la localisation des traditions sur Girard ; p. 121-122, M. Bédier use de l'argument a silentio pour démontrer que, non content d'exalter l'évêque de Dol, l'auteur d'Aiquin a voulu subordonner Saint-Malo au fondateur de Dol, Samson. Il ne recule pas devant une hypothèse plus hasardée, et c'est que si l'on avait remanié Aiquin, on l'aurait dépouillé de tous ses attributs ecclésiastiques (p. 135). Qu'en sait-il et qu'en saurons-nous jamais? Il ajoute : « C'est, je crois, l'histoire de plus d'une chanson de geste . » Je crois, moi, que dans plus d'un texte la parure d'église est postérieure et d'emprunt ; voyez ailleurs ce qui est dit explicitement de l'utilisation de la « geste » par les moines ; p. 194 : « ...puisque' tous les textes légendaires procèdent de la Vita Hadriani, n'y a-t-il pas apparence que l'histoire légendaire d'Ogier procède, elle aussi, de la Vita Hadriani <>. C'est une « supposition moins téméraire que si l'on se représente », etc. ; p. 196 : le saint Domin de nos chansons proviendrait de Borgo san Donnino, « la seule église peut-être qui ait jamais été mise sous son vocable... » ; p. 237 : « Qui donc a pu le plus facilement faire ce rapprochement {entre la colline de Montjoie et la bannière de saint Pierre remise à Charlemagne) , sinon un homme qui avait vu de ses yeux... cette colline de Montjoie, cette mosaïque » ; p. 239 : « je préfère croire que... » ; p. 242 :
«Peut-être y a-t-il dans nos chansons... quelque souvenir de cet événement mémorable » ; p. 254 : « Cette circonstance et le fait ne suffisent peut-être pas à expliquer le choix d'un tel sujet... » ; p. 266 : « Il faut, si ma conjecture est vraie, que... Mais ici, comme ailleurs, les rares (?) hypothèses que je forme je les donne pour des hypothèses... » ; p. 304 : « Si l'on se rappelle... on en vient à la supposition que... Ne serait-ce pas que... » Ceci appuyé sur un rapprochement laborieux avec un passage de Neckam, qui « a pu de ses yeux voir le mausolée d'Ogier » ; etc. ; p. 341 : « j'ai présenté ces conjectures parce qu'elles me semblent plausibles ; mais je ne voudrais rien fonder sur elles », etc. : p. 385 : « Les chanoines y (à Saint-Géri de Cambrai) conservaient les tombes des deux Raouls..., l'une d'elles pouvait être la sépulture d'un très authentique comte de Cambrai... » ; p. 386 : « Cette explication n'est conjecturale qu'en un point. >>
13. Cette antériorité est d'ailleurs admise, dans d'autres cas, par M. Bédier ; je citerai son étude sur le pseudo-Turpin et aussi les pages (II, 396) qu'il consacre à la chronique de Waulsort. Au surplus, cette réciprocité n'infirme pas sa thèse générale ; on ne peut donc en tirer argument contre celle-ci.
14. Voulez-vous un autre échantillon, non moins caractéristique, de la méthode de M. Bédier? Je l'emprunte à l'étude si ingénieuse qu'il consacre à Girard de Rossillon. C'est une de celles où il a été le mieux servi par la toponymie, et j'y reviendrai plus longuement dans la suite. Après avoir, à l'aide de celle-ci, précisé certains faits, et notamment établi la corrélation, à.Vézelay comme à Bordeaux, comme à Arles, à Mortara, etc., entre des traditions antiques, dont l'existence de sarcophages assurait ici la persistance, et la localisation admise par le poète français, le savant professeur arrête notre attention sur un tout petit détail qui va, grâce à sa dextérité coutumière, prendre une importance exceptionnelle. Dans la plaine où se livre la grande bataille de la « geste » coule un ruisseau, et ce ruisseau, le poète l'appelle l'Arsen, tandis que la Vita l'appelle YArsis. En réalité, le vrai nom de la rivière est la Cure, qui, d'après la Vita, a remplacé YArsis «a dolore cordis », à cause de la peine de cœur que cause la vue des blessés dont le sang rougit ses
ondes. Le malheur, c'est que si haut qu'on remonte dans les textes, la Cure s'appelle ainsi : « Il est donc presque certain que le nom d'Arsis ou Arsen est imaginaire. S'il est imaginaire c'est un vrai jocus monachorum... Si Arsis n'a jamais désigné la Cure que pour les besoins du calembour a dolore cordis, qui est un jeu de clerc, on voit la conséquence : ou bien l'auteur de la chanson renouvelée a été chercher son Arsen dans la Vie latine, ou bien l'auteur de la chanson primitive l'a recueilli dans une autre rédaction monastique de la bataille de Valbeton ; dans l'une et l'autre hypothèse, nous prenons sur le fait un poète épique en train de se renseigner auprès des moines. » Et voilà qui est démontré... (t. II, p. 56).
15. Ceci ne peut se référer qu'à la note de la page 349 du tome III, où M. Bédier cite un passage de Hugues de Fleury * mort peu après n 19 0 et où l'on retrouve interpolée la mention d'Einhard. Mais la forme et le sens de cette interpolation, si tant est qu'elle remonte au texte original, indiquent clairement qu'elle n'a rien de traditionnel. Et quant aux autres localisations qu'on peut invoquer du mythe (voyez p. 311, 317, 324, 329), elles sont toutes postérieures à notre poème. A Blaye, la tombe de saint Romain est plus que suspecte, et M. Bédier en convient (p. 349). Donc nous sommes sur un terrain tout hypothétique.
16. L. Gautier, Epopées françaises, II, 24. Voyez encore Lecoy de la Marche, dans Faral, op. cit., App. III, n° 106.
17. Voy. Faral, p. 67, et loc. cit., n08 263 et 284 ; n'oublions pas non plus le fabliau du Jongleur de Notre-Dame, qui pourrait reposer sur un fond de réalité.
Add. Faral, p. 67, et App., nos 59 a et b ; 74; 155, pour les récitations de vies de saints, la Vita Remaculi est citée par M. Bédier, III, 35, note 3.
18. Il serait injuste d'omettre, dans cette énumération, un très bel article publié par M. Bédier lui-même tout au début de sa carrière et où il déterminait la place qui revient au mercantilisme d'église dans Fierabras (Romania, XXII, 22). Pour ce texte et pour le Pèlerinage, il y a longtemps que la partie est gagnée.
19. Archivio storico italiano, 1887, p. 48-49. Comparez, du même, Romania, XXIII, 36 et suiv. ; XXVI, 41 et suiv. (et
notamment 50, note 3, à propos de l'étape des pèlerins i tara), Zeitschrift fiir Romanische Philologie, XII, 503 (à propos de la même via francigena) et A Roncisvalle dans Homenaje a Menendez y Pelayo (Madrid, 1899), II, 383 et suiv. V. encore Rajna dans Studi medievali, III, 349 ; 384-5 (cité par Gorra, Archivio Veneto, 1915, 1032), et ajoutez, d'après ce dernier, Wncusi.iLRjahresber. de Vollmôller,IV, 11, 4i6, suiv. (revue des publ. de 1891-6 sur l'épopée). Il croit à l'origine aristocratique de la geste.
20. Romania, XXV, 359; en 1897 (ibid., XXVI, 189 et suiv.), M. Jeanroy insiste sur la précision des indications géographiques dans le Roman d'Arles, et la chose est d'autant plus digne d'être notée qu'en fin de compte, on le verra, le procédé de M. Bédier se ramène dans l'essentiel à substituer l'hypothèse géographique à l'hypothèse historique. Voyez enfin dans Bédier, t. III, p. i79, une page inédite de M. Jeanroy corroborant certaines vues de son collègue (localisation de l'épopée provençale dans le Sud-Ouest).
21. Cité par M. Bédier, t. HT, p. 181. L'année suivante, M. Jullian publiait dans la Romania un bref mémoire, plus suggestif encore, dans lequel il précisait sa pensée. On y lit notamment ceci : « C'est la circulation incessante des pèlerins, priant, chantant, échangeant leurs souvenirs et leurs rêves ; c'est le long du chemin, dans la verve créatrice des conversations sans fin, que le peuple refait l'histoire de son pays, qu'il essaie de retrouver le souvenir de ses héros et de ses saints. »
22. Die altfranzôsische Wilhelmsage, und ihre Beziehung zu Wilhelm dem Heiligen, Halle, 1896. Voy. p. 103. Comp Bédier, I, 139.
23. P. 1 1 1 ; comparez ce qu'en dit M. Schl^ger dans le Litteraturblatt fur Germanische und Romanische Philologie, et comment il reproche à M. Ph.-A. Becker, dont il analyse l'ouvrage, de prendre le contre-pied de la tradition critique.
24. Bédier, tome I, p. 139. Au su;et de M. Ph.-A. Becker: coni. W. Tavernier, Zur Vorgeschichte des Rolandsliedes, Berlin, 1903, et voyez du même les études publiées dans la Zeitschrift fur franzôsische Sprache und Litteratur, t. XXVI, XXXVI, etc. M. Tavernier, à qui il est rendu bien sommaire
justice (III, 380, note ; cf. 352, n. 2 ; 452, n. 2), avait déjà admis que l'auteur de R (la version d'Oxford) avait lu le célèbre passage d'Einhard (Zur Vorgeschichte des Rolands liedes, p. 79, note) ; il avait considéré comme extrêmement vraisemblable (p. 78, n.) qu'il avait lu le manuel des pèlerins de Saint- Jacques et qu'il y avait puisé son érudition. M. Bédier a considérablement développé ces indications ; il a rappelé les vénérations semées au long de la route que suivaient les pèlerins, les expéditions qui, bien avant la première croisade, avaient multiplié les chevauchées sur cette route que devait faire en sens inverse la fameuse légende ; seulement, il n'a pas voulu aller jusqu'au bout et, en s'aidant d'une étude comparative des versions de Roland, reconstituer toute la matière qui devait, vers n 20, être élaborée supérieurement par Turold (si c'est le nom de l'auteur). Et voilà comment, s'arrêtant court (t. III, p. 376), il écrit simplement cette phrase : « Cette page de la Vita Caroli (d'Einhard) contient tout l'élément historique de la Chanson de Roland, avec le nom du héros, la donnée d'une expédition heureuse en Espagne, celle du retour de Saragosse et celle de la bataille pyrénéenne. Elle fournit aussi le thème cher entre tous aux poètes héroïques, le thème de la défaite : un homme de génie a fait le reste. »
25. Je ferai la même réserve pour les conclusions que M. Bédier tire de son exposé à la fin de son premier volume. S'il avait à les formuler de nouveau, écrirait-il encore ceci : * En d'autres termes, si, par maladie ou par accident, le comte Guillaume de Toulouse était mort vers l'an 803 avant d'avoir pu se rendre moine au monastère d'Aniane et fonder le monastère de Gellone, pas une des chansons de geste et pas une des légendes de notre cycle n'existerait, et pas une de ces chansons ni de ces légendes n'existerait si, par hasard, trois siècles ou plus après la mort de cet homme dans l'abbaye de Gellone, les moines de cette abbaye n'avaient eu le souci d'attirer vers ses reliques les pèlerins de Saint-Gilles de Provence et de Saint- Jacques de Compostelle ? »
26. M. Faral lui-même, qui a pourtant dressé (voir supra) le répertoire raisonné de ce que nous savons sur nos jongleurs et aussi sur les ménestrels, les clercs vagants, etc., écrit :
« On peut bien espérer faire une histoire de l'épopée :mai.s une histoire des poètes épiques est impossible, parce que, aux époques où le genre a fleuri, ils n'ont laissé d'autres traces d'eux-mêmes que leur œuvre » (p. 59). Leur œuvre, mais n'est-ce pas l'essentiel? N'y sont-ils pas tout entiers?
27. IV, 402. M. Bédier, après avoir longuement insisté sur l'ignorance où étaient nos auteurs de chansons de l'histoire des deux premières races et rattaché à la lecture des annales ecclésiastiques le peu qu'ils en disent, s'applique à démontrer combien eût été inutile plus d'érudition chez ces hommes dont la tâche était ardue, puisqu'elle consistait simplement à projeter « dans le passé carolingien les idées et les sentiments de leur temps >>. C'est sur quoi je regrette qu'il n'ait pas insisté davantage.
28. Voyez 1,384 ; I, 419, où il qualifie de poète l'auteur des Enfants Vivien; I, 425, où il attribue la même qualité aux remanieurs de la Chevalerie Vivien ; I, 307 et suiv., où M. Bédier soutient fort équitablement que les conditions de l'œuvre d'art n'étaient pas moins rigoureuses au xne siècle qu'aujourd'hui, que les « exigences de la logique... étaient les mêmes», etc. Et comparez II, 111, le poète d'Aiquin (c'està-dire d'un poème médiocre de valeur comme d'étendue) visitant « le pays en tous sens au moment d'écrire son roman, prenant des notes, choisissant son terrain », connaissant minutieusement les lieux où se passe l'action, authentiquant « ses récits tendancieux par le témoignage de monuments connus de tous, de lieux universellement vénérés, de traditions locales accréditées par ailleurs», etc. (p. 133). Ne dirait-on pas de Flaubert préparant sa Salammbô ou de Zola acharné à l'élaboration de ses Rougon-Macquart ?
29. Pour Troie, voyez mes observations, Moyen âge, 1914, p. 104, 108, sv. Pour Thèbes, M. Salverda de Grave a dit l'essentiel dans les Mélanges Wilmotte, 597. Trois allusions au seul Roland y attestent la popularité de la chanson. Pour Erec, c'est-à-dire le premier roman de Chrétien, à peu près contemporain de Troie, une simple lecture est largement démonstrative. Le style du roman reste celui de l'épopée par places et dans la mesure où il se prête à l'octosyllabe et à une narration dissemblable (voy. 2137 et suiv.; 2874 et
suiv • 3685, 3772 et suiv.; 5 939 et suiv.). Aux vers 5778- 5779 son tmentionnés des héros de geste dont deux au moins nous sont rendus familiers par des textes, Thibaut l'Esclavon et Fernagu. Mieux encore : vers 6 925 et suiv., Chrétien radie le ton hyperbolique des auteurs de 4 gestes », qui, à l'occasion d'une fête parlent de « cinq cenz tables » dressées dans un palais alors qu'il y en a peut-être vingt ou trente. « Mançonge sembléroittrop granz. -Sejedisoie...», donc si ie m'exprimais comme eux. Mieux encore : Chrétien les désigne les hâbleurs aux vers 6679 et suivants, et c'est pour employer lui-même une hyperbole dont peut-être ils rougiraient ! Après avoir dit qu'en comparaison d'Arthur, Alexandre le Grand fut «chiche », il ajouie :
« César, l'anperere de Rome, Et tuit h roi que l'an vos nome An diz et an chansons de geste, Ne dona tant a une feste Corne li rois Arlus dona Le jor que Erec corona. «
(vers 6877-6882.)
30. Celui de l'ambassade d'Otes, désigné par Ates, comme Ganelon par Roland, et dans les mêmes termes. Comparez Roland, 274 et suiv., avec Thèbes, 3 653 et suiv., et particulièrement 308 et 3*18, à peine modifiés dans Thèbes. Au surplus, innombrables seraient les passages à aligner, si l'on voulait établir dans le détail l'influence exercée par Turold.
3i.Dansunmémoirepubliédansi?owama,t. XXXIV, p. 55. J e m'excuse de renvoyer au mémoire déj à mentionné pour ce qui concerne la Chanson de Guillaume : « Cet inconnu (l'auteur de la Chanson), » y lit-on, « n'a pas hésité, sans souci de la vraisemblance, de l'ordre interne, à se répéter lourdement (cela on le sait depuis longtemps) ; il n'a pas hésité à modifier la suite nécessaire des faits pour modeler son récit sur le récit d'autrui ; il n'a pas hésité à emprunter à un devancier les termes mêmes dont celui-ci se servait pour peindre des héros, qui n'étaient pas ses héros à lui. »