‹ Le français a la tête épiqueChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les études d'histoire littéraire ont, depuis quinze ans, sous des impulsions qu'il n'est pas toujours aisé de déterminer, progressé de façon si notable que nous éprouvons quelque peine à conserver des écrivains du passé une impression synthétique. Chacun d'eux ressemble, grâce à des recherches plus ou moins définitives, mais, en tout cas, très spécialisées, dirigées en profondeur et conduites avec une impitoyable minutie, à ces figures qu'on voit au portail de nos vieilles cathédrales. Des portions vétustés en subsistent et laissent apercevoir ce que les ravages du temps ont produit d'altérations, de mutilations parfois dans l'œuvre de l'artiste inconnu. Mais, à côté, d'habiles restaurations ont restitué le relief et le mordant à d'autres portions, et c'est en vain qu'on essaie de retrouver, sous cette bigarrure, les éléments d'une sensation unique, que nos aïeux connurent dans sa plénitude.

Ce qui est vrai de l'œuvre et de la vie d'un Voltaire

ou d'un Rousseau, si proches de nous et de nos esprits, l'est bien davantage de nos plus lointains auteurs, et, parmi ces derniers, de ceux-là surtout dont la personnalité n'a jamais été fortement dégagée, ce qui a permis à la morsure des siècles de se montrer plus impitoyable. Parmi les écrivains du moyen âge, les poètes épiques ont été, à cet égard, les moins favorisés de tous. Leurs thèmes, le ton qu'ils affectionnent, les préoccupations dans lesquelles ils maintiennent leurs auditeurs (car de les lire, il n'est pas question), les formes changeantes de leur art, tout les condamne à nous apparaître comme des ombres indécises, fuyantes, presque totalement noyées dans la brume du passé.

Et c'est peut-être à cela qu'est due l'incuriosité des critiques, négligeant de façon totale ces aïeux de nos romanciers, pour ne s'attacher qu'à leurs œuvres, où l'on pourrait croire qu'ils n'ont jamais soupçonné une personnalité quelconque. Au contraire, ils se sont acharnés à détruire jusqu'à la dernière trace d'un effort individuel, soit en variant les attributions de ces oeuvres au hasard capricieux de telle ou telle conjecture, soit en niant hardiment l'auteur pour reporter l'honneur d'une création littéraire sur la collectivité ; tout au plus acceptait-on qu'un scribe eût pris la plume et écrit sous la dictée des foules ; encore étaiton enclin, en n'admettant qu'un lien fragile entre les parties d'un poème, à répartir sur plusieurs têtes le faible mérite d'une simple mise au point.

Il a fallu près d'un siècle pour renverser les « idoles » qu'avaient vénérées deux générations de critiques en France, en Allemagne et en Italie. Encore est-ce s'avancer que d'annoncer leur chute. J'ai la conviction que dans un grand nombre de chaires — et la certitude que dans un grand nombre de livres, et surtout dans les manuels — on reste fidèle à la doctrine traditionnelle, expropriant les auteurs de nos chansons de leur bien véritable pour décréter celui-ci propriété commune. Le grand mérite d'un des maîtres actuels de l'enseignement français aura été d'avoir, plus que personne, lutté pour le bon sens et la raison dans un conflit où se dressent contre sa critique, avec toutes les puissances du mysticisme germain, toutes les forces d'inertie, disciplinées par une longue possession.

M. Bédier1 l'a bien senti, et c'est pourquoi, dans le troisième volume de ses Légendes épiques, il a écrit, non sans une certaine indépendance, l'histoire des théories qu'a fait naître le problème passionnant de nos origines littéraires. Il y soutient que c'est à l'Allemagne que nous devons une croyance — car c'est une croyance et non un fait scientifique — selon laquelle l'épopée, échappant aux lois de l'inspiration personnelle, qui sont les lois de l'art, serait le produit de la fermentation poétique de la nation

tout entière : « C'est le peuple entier qui crée l'épopée. Il serait absurde à un individu de vouloir en inventer une, car il est nécessaire que toute épopée se compose elle-même et ne soit écrite par aucun poète2.» Manifestée à toute la race aryenne, l'épopée aurait été pourtant « révélée » avec une signification particulière à la race germanique, sans doute parce que celle-ci, gardant l'intégrité de ses mœurs, méritait cette faveur, refusée à d'autres peuples, coupables d'avoir laissé s'altérer, par des croisements ou en tarissant les sources fraîches de l'inspiration, la pureté originelle. Tout cela s'est fait mystérieusement, dans des formes qui, bien entendu, échappent à notre observation : « ...il n'y a pas, écrit Jacob Grimm à Chamisso, à faire entrer en ligne de compte des ateliers poétiques ou des combinaisons réfléchies de poètes individuels >>.

On devine les réserves qu'appelle une doctrine littéraire, dont on trouvera le résumé critique chez M. Bédier. Néanmoins les étranges conceptions dont je viens de donner un échantillon devaient plaire à nos romantiques, qui, en les filtrant à peine, les reproduisent ingénument dans leurs écrits. Fauriel, J.-J. Ampère, plus tard Renan devaient les adopter, et, le dernier surtout, leur conférer l'autorité qui les imposa à la génération de 1870. Lorsque Gaston Paris revint de Bonn et de Gœttingue, il en était imbu, et il ne tarda pas à mettre à leur service son immense talent et son incomparable prestige.

Déjà Uhland, appliquant à nos chansons de geste les théories de Wolf, avait soutenu, en 1812, que du vivant de Charlemagne, la gloire du vieil empereur avait donné Heu à des chants, à des romances, qui « allèrent se propageant au cours des siècles pour former des poèmes de plus en plus étendus » et que « les poèmes groupés et amplifiés, surtout, semble-t-il, au xne siècle, et par des clercs, finirent par aboutir aux compositions épiques, qui sont venues jusqu'à nous». L'année suivante, en 1813, Marchangy (Gaule poétique) écrit bravement : « La langue française voit les romanciers couvrir de fleurs son berceau» et prépare ainsi les voies à Pio Rajna. Fauriel s'emparera de cette opinion hasardée. Il ne se mettra guère en frais pour la rendre acceptable. Dans son Histoire de la poésie provençale, il n'invoque qu'un seul témoignage, oelui de la Vie de saint Guillaume, qu'il date du Xe siècle, alors qu'elle est du XIIe. En 1855, l'Histoire littéraire de la France enregistre cette même opinion et parle gravement « de'ces^chansons que, depuis la mort de Charlemagne, j^des jongleurs ambulants allaient chanter dans tous les pays... ». Trente ans plus tard, dans ce même recueil, et sans tenir compte des sages réserves de Villemain et de Littré, Gaston Paris écrit ces lignes fatales : « Les primitives cantilènes sur Charlemagne ont été créées de son vivant par l'enthousiasme des Français 3. »

Il ouvre ainsi la voie, non seulement à des idées

qui, empreintes d'un fâcheux mysticisme, devaient détourner pendant quarante ans la science française de ses directions naturelles ; mais il inaugure tout un mouvement de recherches, aussi ardentes que chimériques, dont le seul objet sera, en scrutant les documents d'histoire, d'y retrouver la trace d'un passé littéraire aboli, comme aussi, par des identifications et des localisations conjecturales, d'asseoir nos poèmes des xue-xiue siècles sur des fondements qui prouvent leur antiquité.

On le voit, la critique de M. Bédier, dont j'ai résumé trop incomplètement les vues, porte, avant tout, sur la méthode de ses devanciers. Ce qui la rend impressionnante, c'est l'appareil de preuves dont elle s'entoure.

Et tout d'abord, M. Bédier soutient que, pour étayer leurs théories, les philologues de la dernière génération ont vieilli exagérément les textes. Pour créer une généalogie imposante aux chansons dont Guillaume est le héros, ils ont, par exemple, « faussement daté du Xe siècle >> le fragment de La Haye, c'est-à-dire un texte où il semble que la geste de ce héros soit déjà constituée ; ils ont reporté au XIe siècle la Chanson de Guillaume, découverte il y a quelques années et qui date assurément du xnej ils ont soutenu que la Vita comitis Girardi était du XIe siècle, alors qu'elle est « postérieure à Tan iioo » ; etc.

Ce qui est bien plus grave, ils ont jeté un pont

entre la littérature et l'histoire. Au mépris des lois de création poétique, ils ont vu des faits réels là où l'imagination d'un artiste s'était donné simplement carrière.

Il est exact que depuis bientôt cinquante ans on a, dans d'innombrables travaux, recherché le fondement historique de nos chansons. Je ne veux point m'occuper ici de la belle chimère qui a permis à MM. Rajna et Kurth de reconstituer toute une épopée mérovingienne à l'aide de quelques allusions historiques, de quelques traditur et dicitur épars chez nos annalistes et nos hagiographes. Non, je pense aux travaux de MM. Gaston Paris, Paul Meyer, Longnon, Suchier, Voretzsch, F. Lot, Cloetta, etc., sur quoi se fonde toute une doctrine pour laquelle M. Bédier se montre impitoyable. Son étude sur les Seize Guillaume est un chef-d'œuvre d'ironie raisonnable. De même, dans la suite de son enquête, il ne manque pas de pages savoureuses sur les excentricités auxquelles a conduit, au milieu de contradictions sans terme, la manie d'identification historique en France et en Allemagne.

Que M. Bédier ne résiste pas toujours, lui non plus, à la tentation du paradoxe, c'est ce qu'il faut bien reconnaître. Il réagit contre l'abus trop certain qu'on a fait de similitudes assez vagues pour localiser et dater des aventures banales. Mais il lui arrive d'exagérer sa défiance. Quoi qu'il dise, les résidus de tradition historique 4 surnagent dans l'épopée, et ce n'est pas

démontrer le contraire que de dresser la « liste des personnages de chanson de geste qui sont des personnages historiques», d'en découvrir en tout et pour tout cinquante-cinq et, par des éliminations successives, de réduire ce nombre à cinq. Cette arithmétique facile est sans intérêt, parce qu'elle est sans portée. Il y a dans les Trois Mousquetaires plus de cinquante-cinq personnages d'une historicité indubitable, et nul n'ira chercher pourtant dans l'œuvre d'Alexandre Dumas des données d'histoire. Ce n'est donc pas là qu'à mon sens doit porter l'effort d'un adversaire des thèses, aujourd'hui bien démodées, de MM. Paris, Longnon, etc.

Il n'importe, d'ailleurs, si, dans l'ensemble, M. Bédier a fourni la démonstration qu'on attendait de lui. Or, c'est ce qu'il me paraît avoir fait de la façon la plus brillante et, dans une mesure que je préciserai, la plus décisive. Sans doute, sur tel ou tel point de son offensive, son ingéniosité a pu faiblir et sa clairvoyance se trouver en défaut. Mais on ferme le dernier tome de l'ouvrage avec le sentiment d'une victoire, remportée par le sens des réalités de l'histoire sur cette critique conjecturale qui, M. Bédier le prouve, a décidément égaré notre philologie plutôt qu'elle ne l'a servie.

M. Bédier avait, pour nous convaincre, à entreprendre une vaste enquête, impliquant à la fois des recherches minutieuses d'histoire et de géographie » une connaissance très précise de nos vieux poèmes,

des dons de dialectique 5 et de critique peu ordinaires. La tâche était assez lourde pour assurer le succès de son livre et asseoir une notoriété. M. Bédier l'a estimée insuffisante pour son ambition de savant. Il a voulu édifier à son tour. Il ne l'a pas tenté de façon proprement dogmatique, et dès le point de départ. S'il faut l'en croire — et pourquoi douter de sa parole? — il ne songeait pas, au début, à substituer une solution nouvelle à celle dont les tares s'imposaient à lui ; mieux que cela, il tâcha d'abord de se dissimuler ces tares. En 1907, il écrivait ceci : « Ceux qui me connaissent me croiront si je dis que, pendant ces deux dernières années, parcourant les divers cycles légendaires, j'y ai cherché non pas de quoi fortifier la thèse que je voyais se former dans mon esprit, mais de quoi la ruiner. >>

Cette thèse, nous la possédons maintenant dans son ampleur.

Ou plutôt, ce n'est pas tout à fait le cas, M. Bédier s'étant refusé le plaisir d'un exposé doctrinal6. C'est en douceur, mais avec une remarquable opiniâtreté et de surprenantes habiletés littéraires, dans les détails touffus d'une enquête qui porte sur les théories du passé, parfois au bout d'une page de discussion serrée, que l'éminent maître nous insinue, dans des formes

•souvent dubitatives, une explication qui, si elle n'était répétée à satiété, pourrait passer inaperçue. Cette -explication, c'est, d'ordinaire, le texte même de la •chanson étudiée qui la fournit. Il est rare qu'on ne trouve pas trace dans celle-ci d'une dévotion particulière à un de ses héros, comme aussi les éléments d'une localisation en rapport avec elle. Et nous voici transportés dans des lieux où affluèrent jadis les pèlerins, invités à passer le seuil d'un temple dont les •desservants conservèrent longtemps, et exposèrent •aux regards des fidèles, l'une ou l'autre relique du personnage guerrier, qui est le héros — béatifié ou non — de la chanson.

Ou bien il arrive qu'en identifiant les lieux où nous promène la fantaisie de l'auteur du poème, on constate qu'ils sont en corrélation avec l'itinéraire des pèlerins allant à Rome où à Saint- Jacques-de-Compostelle, ou même à un sanctuaire moins réputé. Comment ne pas déduire de là un rapport quelconque, même un rapport direct des lieux, qui doivent une certaine célébrité à la dévotion dont il s'agit, et de l'œuvre littéraire, qui en porte le reflet plus ou moins vif? Mais entre les moines qui guettaient la curiosité et exploitaient aussi la candeur des pèlerins, attirés par un culte local, et les jongleurs, dont c'était le métier de divertir ceux-ci, il est tout aussi naturel qu'un rapport ait existé, tout aussi légitime qu'on l'affirme, ou du moins qu'on le conjecture. Et, en effet, les jongleurs sont les « agents

que l'on patronne et qui servent ' ». Ils apportent, en échange d'un salaire et d'autres avantages, leur science littéraire, l'art de plaire aux foules, une langue accessible à celles-ci. C'est de ce côté-là, et non du côté de recherches d'archives, que doit désormais se tourner la critique, si elle veut aboutir dans ses enquêtes. L'hypothèse historique a fait son temps; l'hypothèse géographique lui succédera. Elle offre bien des supériorités, et en tout cas elle permet des vérifications, dont la base même manque à la première. On pourrait, en épousant la thèse de M. Bédier, généraliser l'observation qu'il fait pour Raoul de Cambrai et dire que dans beaucoup de nos chansons «l'imprécision historique fait contraste avec la précision géographique 8 ». Cette précision, M. Bédier n'en a pas un moindre souci. Qu'il nous conduise à Stavelot, à Saint-Riquier, en Normandie, à Roncevaux, sur la via francigena, il se montre également attentif à la description des lieux, à l'onomastique, bref, à tout ce qu'avaient négligé ses devanciers.

Voilà donc un sérieux profit que nous devons à cette méthode. Elle a permis à M. Bédier de consolider, généraliser, systématiser aussi les constatations partielles et timides de quelques-uns de ses devanciers. Là où ceux-ci n'avaient vu qu'amusaille, il a cru découvrir le fil conducteur. En somme, à une tradition orale fondée sur des souvenirs d'histoire, altérés par la succession des âges, il s'efforce, non sans bon-

heur souvent, de substituer une autre tradition orale, faite de la chaîne des réminiscences locales ou régionales 9. Que la tradition orale ait été un facteur essentiel de la création épique, il ne songe pas à le nier, et si grande (trop grande peut-être) que soit la part qu'il restitue aux écrits monastiques et autres dans la plus mystérieuse des élaborations littéraires, il ne perd pas totalement de vue cette transmission imprécise, mais multiple et certaine, des légendes héroïques qui, de tous temps et en tous pays, s'est opérée et s'opère encore. Il lui arrive même de s'incliner devant son irrésistible force de propulsion, de la préférer (au risque de paraître se contredire) à l'action livresque dont, à d'autres endroits, il proclame avec tant d'insistance la réalité. A propos d'une localisation précieuse que nous devons au manuscrit de l'Arsenal des Quatre Fils Aymon, il écrira ces phrases méritoires : « Pas une autre version, ancienne ou moderne, ne désigne avec quelque précision l'emplacement de Montessor. Mais la tradition orale s'est passée, comme on voit, du secours des livres, et nous constatons ce fait intéressant qu'elle a su, à elle seule, maintenir en vie une légende sur un même coin de terre durant sept siècles au moins10. >/Gaston Paris, s'il pouvait lire une telle affirmation, la ratifierait de grand cœur.

Mais on devine bien que ce n'est là qu'un incident, et comme une parenthèse, dans la démonstration à laquelle sont consacrés les quatre volumes de M. Bé-

dier. L'essentiel de sa thèse est ailleurs, et j'ai déjà dit en quoi il résidait. La collaboration des moines et des jongleurs, tel est, selon le savant maître, le grand secret de la production épique. En quoi a pu consister exactement cette collaboration, nul ne le saura jamais. L'imprécision où se cantonne M. Bédier lui était imposée par l'usage mesuré de ses sources. A proprement parler, celles-ci sont d'ordinaire muettes sur l'œuvre commune des moines et des jongleurs11 ; ce ne sont jamais des témoignages formels qu'on nous apporte. En vérité, c'est fâcheux, car on nous invite à suivre des raisonnements, dont la chaîne est parfois un peu longue. Les hypothèses succèdent forcément aux hypothèses, ornées d'ailleurs de toutes les grâces de la vraisemblance 12. Les moines de Saint-Faron élèvent-ils, au xne siècle, un monument fastueux à un héros du IXe, « c'est qu'ils avaient su se former un public habitué à entendre aux portes de leur monastère un Chevalier Ogier, plus archaïque que celui que nous avons, et un Moniage Ogier. C'est un de ces monuments qu'on ne construit qu'après fortune faite ; et ils l'ont bâti pour attirer à leur église de nouveaux visiteurs. » N'allez pas conclure de là à l'antériorité de la chanson 13. Vous feriez fausse route. Car la chanson actuelle a plus d'une obligation à ces religieux. Elle leur doit le personnage de Benoît, l'écuyer d'Ogier ; elle leur doit le personnage non moins précieux de l'abbé de Saint-Faron, dont l'éloge serait ici inconcevable sans une corrélation

qui, il est vrai, n'est mentionnée expressément nulle part. Et si le cheval d'Ogier, Broiefort, se retrouve dans un monastère, croyez-vous que c'est l'effet du hasard? Au contraire, «ne serait-ce pas que, dans quelque forme de la légende, Ogier et Broiefort travaillaient à embellir le moutier de Saint-Faron, comme Renaud de Montauban se fait l'ouvrier de fSaint-Pierre, à Cologne, comme Girard et Berthe portent du sable à Vézelay pour la gloire de Madeleine, comme Guillaume construit le pont sur le Verdus u. p Conjecture sans doute, mais bien séduisante.

Non moins séduisante, du moins à premier examen» celle qui suggère à M. Bédier le besoin de relier ses recherches topographiques sur la région où s'est déroulé le drame historique dont Roland est un des héros, avec les données du poème, qui, fort maigres à cet égard, sont, au contraire, très abondantes au point de vue de l'histoire. Entre l'itinéraire des pèlerins de Saint-Jacques et le manuscrit d'Oxford, il n'y a pas de corrélation originelle bien précise. Pourtant, c'est cet itinéraire qui a permis à M. Bédier quelques constatations de vif intérêt. Ses devanciers s'en étaient passés pour expliquer la naissance d'un poème qui a été écrit dans le nord et non dans le midi de la -France, en français et non en dialecte pyrénéen.

Ce qui, en apparence, les justifiait d'agir ainsi, ■c'était que la géographie du poème n'avait nulle précision. Il n'était pas nécessaire d'avoir parcouru la vallée de Roncevaux pour l'écrire, ni d'avoir médité

sur les lieux mêmes qui furent témoins des événements dont il nous conserve un récit très libre. Mais le manuscrit d'Oxford n'est pas isolé dans la tradition chevaleresque, et il convient de le rapprocher des autres versions de la chanson, françaises et étrangères, comme aussi du poème latin sur la trahison de Ganelon et du pseudo-Turpin. Ce rapprochement a pour conséquence de préciser singulièrement les données un peu courtes et vagues de l'œuvre, que Turold « declinet », de les multiplier aussi ; et c'est sur quoi se fonde M. Bédier pour assigner à ses recherches topographiques une importance dont ne se doutaient pas ses devanciers.

Mais il n'y a pas, dans Roland, que les éléments d'un problème toponymique ; il y a aussi les éléments d'un problème historique. Ou plutôt ces éléments se ramènent, en dernière analyse et si l'on va tout au fond du creuset, à un seul, et c'est le passage d'Einhard où Roland est mentionné. Comment donc rejoindre ceci et cela? Comment, d'un héros de la marche de Bretagne qui n'a passé à Roncevaux que pour y mourir, faire un thème de préoccupations dévotes assez puissant pour que l'imagination jongleresque et l'industrie cléricale, localisées là-bas et gagnant ensuite de proche en proche jusqu'à Bordeaux, accaparent cette mémoire étrangère et réussissent à l'immortaliser? Qu'à cela ne tienne! Les pèlerins venus du nord suffiront à cette tâche : «Comme Charlemagne, ils s'arrêtaient à ces étapes

nécessaires, Bordeaux, Sordes, Dax, Saint- Jean- Pied-de-Port. Ils campaient à Blaye, bivouaquaient à Roncevaux. A Blaye, les clercs de Saint-Romain leur montraient la tombe de Roland ; à Roncevaux, ils vénéraient le lieu de son martyre. »

Mais ces clercs, comment, après plus de trois siècles, avaient-ils, à leur tour, gardé le souvenir de Roland? Par quelle transmission providentielle étaient-ils informés de son nom, de ses exploits et de sa mort?

M. Bédier a prévu l'objection. Et les chroniques, nous dit-il, qu'en faites- vous? Est-il plus étonnant qu'on les ait consultées dans la vallée pyrénéenne qu'à Saint -Martin de Tours, à la Novalese, à Conques, et où sais-je encore? Nous ignorons dans quelle église a été lue la page de la Vita Caroli où Einhard a inscrit le nom de Roland. Il n'importe... « Ce qui est sûr, c'est qu'avant que le poète de la Chanson de Roland ait écrit 15, les chanoines de Saint-Romain ont montré la tombe, réelle ou supposée, de Roland, et les clercs pouvaient avoir lu la Vita Caroli. — Ce qui est sûr, c'est que dans le temps même où écrivait le poète de la Chanson de Roland, ou peu après, en 1120 au plus tard, d'autres clercs, ceux de Sordes, attribuaient à Charlemagne leur origine, et que, pour autoriser cette fable, ils avaient lu une chronique, puisqu'ils ont su dater de l'an 778 l'un de leurs faux diplômes ; et cette chronique a pu être la Vita Caroli. — Ce qui est sûr, c'est qu'en bien d'autres églises, et par exemple en cette maison d'Ibaneta qui

a fini par s'appeler YHospitale Rotlandi, d'autres clercs encore ont pu lire la Vita Caroli. »

Évidemment, aucune de ces possibilités n'est exclue, et M. Bédier était en droit de nous les proposer. Avouons toutefois qu'elles jurent un peu avec le ton d'assurance des trois affirmations, dont elles sont la suite logique et le support nécessaire. Mais, en l'absence de documents, mettant hors de conteste la collaboration effective des clercs et des jongleurs, nous devons bien nous contenter de ces approximations séduisantes ; nous aurions d'autant plus mauvaise grâce de ne pas les bien accueillir que nous avons été plus longtemps et plus aveuglément indulgents pour les fantaisies érudites des devanciers de M. Bédier. Avec lui, du moins, on sait à quoi s'en tenir, et la sorte de bonhomie, à la fois railleuse et engageante, du ton de sa polémique correspond bien à l'agréable sincérité d'une pensée qui se livre.

Cette pensée, j'espère qu'on la connaît maintenant dans ce qu'elle a d'essentiel. Il reste à nous demander si elle dégage des vérités complètement neuves ou si, au contraire, elle n'est que la corroboration documentée de vues déjà émises auparavant, et qui n'avaient passé inaperçues que parce que, tous autant que nous étions, nous subissions le charme prestigieux d'une doctrine, dont le plus éminent philologue français de la fin du xixe siècle s'était fait l'ardent champion.

La modestie de M. Bédier nous permet de poser

sans nulle inquiétude cette question délicate. Luimême a mis une insistance, qui n'est pas de l'adresse ou de la coquetterie, à se référer à ses devanciers. A la dernière page de son livre, il a tenu expressément à nous dire que c'est « à l'exemple de M. Philippe- Auguste Becker », donc d'un érudit allemand, qu'il a « délimité dans le xie et le xue siècle » le champ où désormais nos recherches doivent se cantonner. A ce même endroit, il a, et très sincèrement, écrit ceci : « Que de questions j'ai posées sans les résoudre, que de questions j'ai entrevues peut-être sans oser même les poser ! » On est donc tout à l'aise avec lui pour restituer à ses devanciers ce qui leur est dû.

En vérité, c'est à la fois beaucoup et peu de chose. La thèse de M. Bédier est bien à lui, en tant qu'elle revêt un caractère de généralité. Les contacts entre jongleurs et gens d'église avaient été souvent conjecturés, mais on n'y attachait qu'un faible intérêt. On se rappelait bien le passage de Girard de Viane où l'auteur dit tenir d'un pèlerin

Les aventures que a repaire oï

Et les grans poines (peines) que dans Girars sofri.

Et on se rappelait aussi la distinction établie par plusieurs sermonnaires et casuistes entre bateleurs»

sauteurs, mimes, etc., et les jongleurs qui, sans peutêtre ignorer les moyens employés par les premiers pour gagner leur vie, cantant cum instrumentis et de gestis ad recreationem et forte ad informationem16. On n'avait pu oublier l'histoire de ce jongleur qui se fit moine à quarante ans, comme aussi celle de ce moine qu'attira la jonglerie17. On avait bien en mémoire le passage d'un traité de Thomas Cabham, inséré dès 1860 par Guessard dans la préface de Hiton de Bordeaux, et où il était parlé avec indulgence des jongleurs qui « cantant gesta principum et vitas sanctorum ». Mais on avait un souvenir aussi net des imprécations lancées du haut de la chaire contre les jongleurs,, de la façon méprisante dont le moraliste liégeois, qui a écrit les vies de saint Paphnuce et de sainte Thaïs, parle des « beaz vers de Fulcon » et de ceux qui les récitent, des prescriptions sévères du Concile de Trêves, etc. Bref, dans la contradiction et l'imprécision des sources, on était porté à conclure que moines et jongleurs avaient plutôt fait mauvais ménage.

Pourtant, bien avant la publication du premier volume des Légendes épiques, l'attention avait été attirée par des spécialistes sur les relations qui ont dû exister entre les jongleurs et les pèlerins, amusés de leurs récits, mais surtout attentifs à leurs culbutes et à leurs tours d'adresse18. Dès 1887, M. Rajna signalait la grande vraisemblance qui s'attache à une étymologie expliquant Montjoie, ce nom familier à

notre épopée, par l'allégresse des pèlerins qui, se dirigeant vers les sanctuaires d'Italie, atteignaient enfin ce point élevé (Mons Gaudii) 19. En 1894, le même savant étudiait les épisodes du Waltharius, qui ont été insérés de si étrange façon dans la chronique de Novalese, et il ne répugnait pas à l'idée que les poèmes sur Guillaume d'Orange, où l'on retrouve un de ces épisodes sous la forme la plus caractéristique, avaient des obligations aux moines d'Aniane, intéressés à une production littéraire qui secondait leur mercantilisme. Il marquait d'un trait rapide, mais juste, la relation d'ailleurs incontestable qu'il y a entre le passage en Italie de nos traditions chevaleresques et les routes fréquentées par les pèlerins, attirés par les sanctuaires de la Ville Éternelle. Toutefois, il se refusait à renverser les rapports, comme M. Bédier l'a tenté, et à remonter des jongleurs aux moines ; pour les fragments du Waltharius insérés dans la chronique de Novalese, comme pour les imaginations communes à notre épopée et à nos textes latins, il entendait remonter de ceux-ci à celle-là ; pour lui, la source ecclésiastique « non f aceva di securo se non riversare le acqu 1 venutele da un poema ». Et, bien entendu, ce poème était français.

Dès 1896, M. Jeanroy écrivait, à propos des événements qui sont, selon lui, à la base du Couronnement de Louis : « Le narrateur qui a apporté en France la connaissance de ces événements (c'est probable-

LE FRANÇAIS A LA TÊTE ÉPIQUE. 6l

ment quelque pèlerin) l'avait recueillie sur les lieux mêmes 20. » Déjà en 1895, un autre savant, M. Camille Jullian, avait, dans son Histoire de Bordeaux, donné sur ce thème, entre autres indications suggestives, celle-ci : « On peut suivre Charlemagne à Belin, à Saint-Seurin, à Blaye, c'est-à-dire aux stations de repos ou de prière, sur la grande route suivie par les pèlerins de Saint-Jacques. Qui sait si les pèlerins n'ont pas été les artisans principaux de ces légendes, les vrais rhapsodes de ces épopées, les attachant, pour ainsi dire, le long de la voie qu'ils parcouraient, aux sanctuaires où ils s'arrêtaient 21. »

En 1899, le même savant, dans des « Notes galloromaines» où l'on ne s'attendrait pas à faire cette découverte, écrivait ces lignes révélatrices : « Le premier poète de Roland, pieux pèlerin du passé, s'est soucié d'être exact, de suivre les bonnes routes, de connaître les traditions des abbayes et de voir les monuments». Et il soutenait que ce poète était « beaucoup moins dépourvu qu'on ne le pense de précision scientifique», mérite qu'il partage, du reste, avec l'auteur du pseudo-Turpin. Il se bornait, comme à regret, sur un sujet qui n'a cessé de le passionner et glissait dans une note cet aveu mélancolique : « Que de choses à dire sur ces productions, monstra litteraria sans doute (pour parler comme M. Paris), mais, pour être plus affirmatif encore que lui, non pas haud inutilia, mais mire utilia historicis vei géographie is ! »

Mais c'est surtout en Allemagne qu'on rencontre les anticipations les plus nettes et aussi les plus solides de la nouvelle doctrine. M. Ph.-Aug. Becker les a multipliées dans ses livres, qui sont, au surplus, ce que la critique d'outre-Rhin a écrit de plus sensé et de meilleur sur nos anciens poèmes. Dès 1896, cet érudit posait nettement la question des relations entre moines et jongleurs. Sans doute, il la restreignait aux proportions plus modestes d'une recherche spéciale, celle des sources de la geste d'Orange, ainsi que de la filiation des textes qui nous en sont restés. Mais sa critique, presque toujours beaucoup plus fine et plus sensée que celle de ses confrères d'outre- Rhin (en général médiocres analystes de nos premiers auteurs, s'ils s'en sont institués les éditeurs patients et sagaces), proposait sur plus d'un point des solutions qui ne demandaient qu'à être étendues à d'autres ouvrages.

C'est M. Ph.-Aug. Becker qui, le premier, ayant à se prononcer sur le parallélisme saisissant de deux traditions, l'une monastique, l'autre jongleresque, sur Guillaume de Gellone, n'a pas hésité à admettre une relation entre elles et à soutenir que ce personnage « fût, comme tant d'autres, retombé au néant, ou, ce qui revient au même, son nom n'aurait survécu que momifié en quelques phrases des annales carolingiennes, si par hasard les moines qui possédaient sa tombe n'avaient entrepris d'en faire la tombe d'un saint ». Entre autres suggestions curieuses

qu'on trouve dans le premier livre de M. Ph.-Aug. Becker, je note celle-ci, que telle ou telle relique peut fort bien avoir mis en branle l'activité légendaire (Sagenbildung) , au lieu qu'elle soit passée de l'épopée sur l'autel des moines22, et je reviens, entre autres passages significatifs et gros de conclusions neuves, à celui où le critique allemand admet « un rapport étroit entre la tradition monastique relative à Ogier et le poème auquel est attaché son nom 23 >>. Ce n'est pas se montrer injuste envers M. Bédier que d'observer qu'il y a ici le germe d'un des plus convaincants chapitres des Légendes épiques.

La suite des travaux de M. Ph.-Aug. Becker mériterait d'être prise en aussi sérieuse considération ; mais qu'ajouter à l'hommage qu'à chaque occasion leur rend son continuateur français? Il serait non moins juste de s'associer à l'éloge que fait M. Bédier des études de M. Tavernier sur Roland, études dont l'intérêt déborde singulièrement le cadre volontairement restreint des enquêtes entreprises par cet érudit 24. Dès 1904, M. Tavernier notait que la plupart des noms géographiques qu'on relève dans Roland « sont dans un rapport de parenté avec la route des pèlerins de Saint- Jacques de Compostelle ». Et il ajoutait : «Une comparaison attentive des cinq premiers livres du pseudo-Turpin et du quatrième livre du Codex de Compostelle avec les noms de lieux... est devenue nécessaire. M. Baist a fait voir que de nombreux noms de villes remettent en mémoire les

combats qui mirent aux prises, au XIe siècle et au début du XIIe, dans ces régions, chrétiens et mahométans. »

Voilà bien des antécédents et je n'affirme pas que ce soient les seuls. Si je les allègue, ce n'est pas pour tenter de réduire la part d'originalité qui revient légitimement aux travaux de l'auteur des Légendes épiques. Au contraire, c'est pour établir une corrélation d'idées et de recherches tout à fait flatteuse pour lui, pour y découvrir aussi une sorte de confirmation anticipée de ses conclusions, la preuve, en tout cas, que celles-ci correspondent bien à des directions nouvelles de la critique en France, en Allemagne et en Italie.

Ce qui distingue M. Bédier de ses prédécesseurs, c'est d'avoir multiplié et systématisé des observations qui avaient déjà été faites fragmentairement, de leur avoir assigné l'ampleur d'une doctrine. Pourtant, quand on lit avec attention ses quatre volumes et qu'on y collectionne les passages où il est question d'une collaboration plus ou moins directe entre moines et jongleurs, on constate qu'à négliger ce qui est purement hypothétique, ou encore ce qui est déduction syllogistique, nous éloignant du document tout sec pour nous mener, par des sentiers détournés, à une conviction de pure raison, on ne

trouve qu'un petit nombre de faits précis et certains, susceptibles de nous communiquer la sensation du réel.

Parmi ces faits d'observation, si je puis ainsi dire, le plus considérable, et celui où l'intérêt des recherches de M. Bédier s'affirme le plus brillamment, c'est la reconstitution des voies de pèlerinage à l'aide des itinéraires, ou guides, destinés aux «romieux», combinés avec la toponymie de nos chansons (ou des vies de saints qui se rattachent à leur genèse). Aux indications rapides de MM. Rajna et Jeanroy, à l'étude spéciale de M. Camille Jullian, M. Bédier a ajouté des précisions dont on ne louera jamais assez le mérite scientifique et la force convaincante. Par exemple, il nous conduit par Mortara, Pavie, Lucques, etc., sur cette via francigena que parcouraient pèlerins et jongleurs ; à Tortone, il rend vraisemblable qu'on puisse fusionner une légende cléricale avec une légende française, popularisée par les humbles artisans d'un art si français ; il montre les moines de Meaux instruits peut-être des hauts faits d'Ogier, qu'ils avaient un grand désir d'exalter, par d'autres jongleurs revenus d'Italie ; en un mot, il apporte, dans un éparpillement à quoi la nature de ses recherches l'obligeait, une importante contribution à l'histoire des relations littéraires entre la France et l'Italie.

Est-ce tout? Non pas. Mais c'est peut-être, si on l'envisage dans son ampleur, la portion la plus

solide de sa démonstration. Je n'insiste pas sur des « indices » qui tendraient à faire admettre « que des jongleurs venus des diverses régions de France occupaient la via Aegidiana» et qu'ils remportèrent du Puy, avec le nom même qu'allaient porter leurs confréries ailleurs, des traditions poétiques, dont Guillaume était le héros. Je n'insiste pas non plus sur l'interprétation, évidemment excessive, d'un passage du Guide des pèlerins de Saint- Jacques, où il est simplement dit que saint Guillaume, inhumé à Gellone, conquit Nîmes et Orange et finit pieusement. Conclure de là que pour attirer les pèlerins à Gellone « on leur racontait l'histoire de la prise d'Orange et du Charroi de Nîmes », c'est beaucoup s'avancer 25. Bien entendu, M. Bédier, à d'autres endroits, s'efforce de nous imposer la présence du jongleur, là où les textes ou bien sont muets, ou bien ne comportent pas nécessairement cette présence. C'est ainsi que, dans une très ingénieuse étude sur Girard de Roussillon, il commence par une réfutation détaillée des thèses de M. Longnon et d'autres critiques, dont les identifications historiques avaient paru longtemps acceptables. Puis, par un procédé qui lui est familier, il nous transporte brusquement du Xe siècle au xue et, à l'aide des données de la Vita Girardi, il s'efforce de localiser la légende épique à Vezelay, de nous montrer son auteur puisant dans la Vita (et peut-être aussi dans des constructions et des ruines environnantes, capables d'évoquer la mémoire du

personnage) les bribes d'historicité dont il avait besoin, mais surtout suggestionné par le culte de Marie-Madeleine, peu à peu implanté et popularisé là, et revêtant, à la fin, une telle importance aux yeux des moines que les héros de la chanson « ne sont pour eux que des comparses», que le sens de cette chanson même se modifie profondément. Car Girard, « comme la Madeleine avait été une grande pécheresse, avait été un grand pécheur, et, comme elle, un repenti ». Et voilà ce roman de chevalerie qui devient une histoire édifiante, avec la collaboration empressée des jongleurs ; car, nous dit-on, si même les localisations de la légende primitive à Pothières et à Vezelay « sont des inventions tardives et utilitaires de moines..., il restera ce fait considérable que, dès la seconde moitié du xne siècle, les jongleurs ont emboîté le pas à ces moines, ont accepté et propagé leurs fables intéressées ».

Comment cela s'est-il fait? Nous l'ignorons. Nous ignorons aussi quels étaient ces jongleurs, dont le zèle s'associa au commerce des moines. Tout ce qu'il est possible d'affirmer, c'est que, « lorsque vers l'an 1050 les moines de Vezelay eurent besoin d'expliquer la provenance de leurs reliques de sainte Marie-Madeleine, ils songèrent aussitôt» à Girard de Roussillon et à Berthe, sa femme, bienfaiteurs de l'abbaye, « et ce jour-là, Girard et Berthe entrèrent pour la première fois dans la légende. Ils y auraient gardé un rôle modeste et sacrifié si les moines de l'abbaye de

Pothières, qui possédaient leurs tombeaux, n'avaient voulu en tirer gloire et avantage. L'idée même d'une telle tentative ne s'explique que s'ils espèrent attirer un certain public qu'ils savent». Vous devinez la suite. Ce public, ce sont les pèlerins allant à Vezelay, peut-être à Rome, « que des jongleurs de profession guettent à l'étape ». Dans ce dernier membre dé phrase, grammaticalement subordonné, gît toute la pensée de l'étude. L'auteur tenait en réserve les jongleurs pour les sortir au bon moment. Mais où les a-t-il pris? Il n'importe ; la savante logique de toutes les déductions précédentes ne pouvait se passer d'eux ; ils sont le dernier chaînon, rien de plus, au lieu que dans l'histoire littéraire ils tiennent toute la place.

Avouons notre surprise et demandons-nous comment concilier ce point avec une doctrine qui entend restituer, précisément, à l'inspiration poétique une place usurpée trop longtemps par des servitudes d'un traditionalisme mal fondé. Ecoutez comment cette doctrine est formulée : «...un accident infiniment plus fréquent dans l'histoire de la poésie, c'est qu'un poète mêle des histoires qui lui paraissent belles, sans nul souci des noms des personnages à qui elles étaient primitivement appliquées... Ce qui se mêle et ce qui s'applique réciproquement dans l'imagination des poètes, ce ne sont pas des noms propres, ce sont des thèmes poétiques ». Et à propos de l'auteur de Roland : « ...certes, son œuvre, comme celle de

Racine, ne s'explique que par la collaboration et la complicité de son temps, et c'est pourquoi je me suis appliqué de tout mon effort à le replacer en son temps, à évoquer à cet effet certaines circonstances historiques... Mais ne tombons pas dans les théories qui veulent partout mettre des forces collectives, inconscientes, anonymes à la place de l'individu. Un chef-d'œuvre commence à son auteur et finit à lui >>.

Voici maintenant qui nous permet d'envisager de la façon la plus naturelle et la plus directe un autre aspect de la doctrine de M. Bédier. Par là même qu'il concentre la vie épique sur les routes fréquentées par les pèlerins et autour des sanctuaires où veille la pensée monastique, il nous impose, qu'il le désire ou non, une conception de l'œuvre d'art, sensiblement différente de celle qu'avait adoptée la science jusqu'ici. Non qu'il y ait, même chez Gaston Paris, un système de la composition littéraire de nos épopées. La philologie du xixe siècle, si parlante et si précise lorsqu'il s'agit de déterminer ie temps et le lieu où le poète a créé, semble s'être désintéressée trop souvent de la personnalité de celui-ci. Quand on consulte avec attention le précieux répertoire dressé par M. Faral, on constate que les notions les plus vagues et souvent les plus contradictoires n'ont

yO LE FRANÇAIS A LA TETE EPIQUE.

cessé d'avoir cours sur ce point essentiel 26. Qu'est-ce qu'un jongleur? Qu'est-ce qu'un trouvère? Quelle est la relation exacte du premier avec le second? Comment s'exerçait l'activité professionnelle de l'un et de l'autre? Tout cela, nous l'ignorons, ou à peu près. En tout cas, M. Bédier a courageusement admis les conséquences de son système. Ces jongleurs, qui, le long des routes ou à proximité des monastères, se mettent au service des moines et chantent la gloire de Charlemagne, de Guillaume, etc., sont évidemment de pauvres diables, non des personnages considérés, établis, riches d'honneur et d'estime. « Ces poètes étaient presque des illettrés : d'où leur seraient venus le goût et le pouvoir de s'intéresser à un passé lointain et de célébrer un Roland, un Ogier, un Girard? Comment auraient-ils pu même connaître leurs noms? » Et encore : « Nos romanciers étaient gens de médiocre culture et il est inadmissible, nous le reconnaissons pleinement, qu'ils aient. extrait des chroniques latines les matériaux de leurs romans.» Dans le relevé de leurs connaissances historiques, dit ailleurs M. Bédier, « est-il rien qui dépasse sensiblement le niveau du savoir que l'on peut raisonnablement attribuer à un badaud du xne siècle?» Ce niveau ne devait pas être élevé, on le conçoit. Mais comment les poètes, en raison de leur origine, se seraient-ils élevés au-dessus? Ils «sont restés ce peuple ; ils se sont intéressés aux traditions des églises dans la mesure où s'y intéressaient autour

d'eux les marchands, les chevaliers, les bourgeois, les pèlerins qui venaient vers ces églises 27 ».

J 'aurais mauvaise grâce, en rapprochant ces passages de ceux où l'auteur revendique pour le poète le droit à l'originalité, où il compare l'auteur de Roland à celui à'Iphigénie, de crier bien haut à la contradiction. En vérité, il y a des exceptions à toutes les règles, il y a des privilèges pour le génie, et M. Bédier était fondé à mettre dans un rang à part l'immortel inconnu qui nous a donné la version d'Oxford du Roland.

Mais c'est que Turold n'est pas seul à recevoir, dans ces quatre volumes, un traitement de faveur ! Je suis loin de m'en étonner. Au contraire, je ne puis que ratifier, d'enthousiasme, l'éloge de ce « poète d'imagination forte et grande» qui nous a donné l'une des versions de la glorieuse défaite de Guillaume, celle intitulée Aliscans. J'applaudis des deux mains M. Bédier, lorsqu'il apprécie ainsi l'auteur du « remaniement» du Coronement Loois, qui nous a été conservé : « Son travail ne représente pas l'opération d'un maladroit, d'un gâcheur de métier, mais l'effort réfléchi d'un artiste qui essaye d'organiser une matière trop riche et trop grossière, d'élaguer, d'alléger, de— composer ». Et je le suis de grand cœur, lorsque, dans des termes plus généraux, il écrit ceci : « Ces auteurs de chansons de geste n'étaient pas tous des illettrés; beaucoup étaient d'anciens clercs... » J'interromps la citation pour en signaler la portée.

D'anciens clercs, soit, et ceci me convient fort, car s'ils étaient clercs, ils n'ignoraient pas le latin et ils avaient pu, de leur éducation classique, recevoir la divine impulsion qui a fait un Dante en Italie, comme elle nous a valu un Turold, un auteur à'Aliscans, etc. 28.

Mais reprenons la citation au point où nous l'avons laissée : « ...Sans les supposer plus érudits que de raison et sans imaginer qu'ils aient pâli sur le texte des chroniques carolingiennes, ne peut-on pas croire que parfois la connaissance de quelques faits de la vie de leur héros ait pu, par l'intermédiaire des clercs, filtrer jusqu'à eux?»

J'ai souligné cinq mots, on devine pourquoi. M. Bédier ne pouvait pas, étant donné son point de vue, ne pas les écrire. Il me pardonnera de les effacer et de croire que les auteurs de Roland, d'Aliscans, du Coronement Loois, etc., se sont fort bien passés de leurs collègues de la cléricature pour compulser, le moment venu, quelque chronique, voire quelque chartrier. Ils avaient «la manière», étant, comme je le crois, les continuateurs de ces clercs qui habillèrent de latin nos premières imaginations épiques, mieux que cela, étant souvent clercs eux-mêmes, comme c'est assurément le cas de Turold.

Le tort, en cette matière, est de céder aux tendances généralisantes, de ne pas envisager chaque cas en particulier. N'est-il pas certain qu'à cette époque, bien plus qu'à la nôtre, il n'y a pas eu deux

écrivains dont la culture fût identique? Que chacun d'eux eut, comme ses confrères de la lyrique et du roman, ses attaches mondaines et, si j'ose parler ainsi en transposant, son cercle de relations? Le nier, c'est oublier délibérément qu'au temps où ont été composées nos meilleures chansons, il y avait des cours accueillantes aux auteurs de narrations. Wace, Benoît de Sainte-More, les auteurs anonymes d'Eneas et de Thèbes et, bientôt après, Chrétien de Troyes, Gautier d'Arras, Jean Renard et tant d'autres prennent la plume pour plaire à des princes et non à des moines ; lorsqu'on voit, dans plusieurs poèmes de sa geste, Guillaume d'Orange accompagné d'un jongleur qui enregistre ses exploits, on ne peut s'empêcher d'admettre qu'il y a là un écho du réel :

En tote France n'ad si bon chanteur

N'en bataille plus hardi ferëur,

Et de la geste set dire les chançuns...

Ainsi s'exprime l'auteur de l'archaïque et émouvante Chanson de Guillaume, récemment découverte, et son témoignage vient confirmer, d'une façon assez inattendue, celui de Henri de Huntingdon (et aussi ceux de Gaimar et de Wace), nous montrant Taillefer qui chante Roland sur le front des troupes et porte le premier coup à la bataille de Hastings. Que nous voilà loin du mercantilisme de pauvres diables, aux gages d'un portier de couvent !

Je ne puis donc admettre qu'une cloison étanche

ait jamais séparé nos jongleurs des écrivains professionnels, à qui va la faveur des princes et des seigneurs. Tout au plus, est-il vraisemblable que, fixés à des cours ou dans des châteaux, ces écrivains pouvaient et devaient nous offrir des œuvres plus achevées, d'une facture plus égale, écrites dans un style plus personnel. Et il est exact que, d'une façon générale, les variantes de nos romans, dans les manuscrits qui nous les conservent, offrent moins de jeu que celles des chansons, dont nous avons pourtant aussi des transcriptions parfois très soignées dans des manuscrits luxueux. Les auteurs de chansons n'étaient donc pas nécessairement des gens « de médiocre culture » ; ils avaient beaucoup couru le inonde, soit ; mais ils avaient pas mal retenu, et plus d'un aurait pu dire comme Garnier de Pont- Saint-Maxence, non sans quelque emphase :

Tuz li munz (monde) est miens envirun.

C'étaient, pour les romanciers proprement dits, des confrères, parfois des concurrents redoutables. Il ne manque pas d'attestations de la rivalité des uns et des autres. Eût-elle existé, cette rivalité, s'ils avaient en des vies aussi profondément distinctes, des mentalités préparées par des éducations dissemblables, e^fin des publics différents? Au surplus, nos romans, surtout au début, sont visiblement écrits sous l'influence des chansons de geste29; les allusions à Charlemagne, à Roland, etc., y four-

millent. Tel épisode du roman de Thèbes est certainement emprunté à la chanson de Roland 30. De celleci, combien de démarquages ont dû être faits ! Dans les trois versions qui nous restent de la mort héroïque de Vivien, j'espère avoir établi qu'on l'avait mis à contribution, et dans toutes trois de façon indépendante 31.

Il semble donc que, de 1120 environ (sinon dès une date antérieure) à la fin du xne siècle, se soient opérées des infiltrations qui nous échappent encore en partie, parce que nos recherches se sont d'ordinaire limitées soit à l'épopée, soit au roman, c'est-à-dire qu'elles ont subi la déplorable influence d'un préjugé dont j'ai montré plus haut qu'il n'avait même pas une valeur d'antiquité, puisque roman et geste sont tout un jusqu'au milieu du xixe siècle.

Que l'on note encore ceci : de même que nous possédons deux, parfois trois versions de la même histoire héroïque (c'est le cas pour tel exploit de Guillaume, pour la mort de son neveu Vivien, etc.), de même, les variantes d'un thème narratif à succès ne sont pas rares ; pensez aux deux Tristan conservés (sans parler des Folies Tristan et du lai du Chèvrejeuit) et à ceux de Chrétien et de La Chièvre perdus, aux versions multiples de la fable d'Ille et Galeron, aux deux versions de Flore et Blancheflor, etc., etc. Il y a plus. La comparaison de plusieurs versions d'un même thème épique, par exemple celui de la mort de Vivien, est singulière-

ment instructive. Littérairement, elles se valent. Si la chanson de Guillaume est plus spontanée, plus riche en beautés instinctives, elle est déparée par des gaucheries et aussi par des répétitions que les règles de l'épopée ne suffisent pas à* justifier ; les contradictions et les obscurités n'y sont pas rares. Dans Aliscans, on observe plus de logique, une meilleure ordonnance et un sens de la mesure bien plus affirmé. Dans la Chevalerie Vivien, on ne sait qu'admirer le plus, de l'accent héroïque et de la sobriété d'un style sans bavures. De part et d'autre, la personnalité d'un écrivain apparaît 32.

Cette personnalité s'affirme, il est vrai, davantage dans Roland. M. Bédier en a fourni une démonstration ingénieuse et, parfois, éloquente. Déjà en 1903, M. Tavernier écrivait : « Il y a là la personnalité d'un poète qui a rimé librement, R est le rédacteur, le compilateur et le poète tout ensemble. Sa part est si déterminante qu'on a bien le droit de l'appeler le poète de la Chanson de Roland. »

C'est un bel éloge. Il n'a pas paru suffisant à M. Bédier, qui, dans des pages impressionnantes, a traité avec un respect admiratif celui dont on ne sait encore s'il s'appelait Turold 33. A lire ici M. Bédier, on n'est plus tenté de se souvenir de ce qu'il a écrit, à d'autres endroits, sur cette tourbe des jongleurs, mettant leur verve intéressée au service de dévotions qui ne l'étaient guère moins. On le voit, enfin, attentif à ce qui

est l'essentiel dans une étude comme celle de nos chansons, et c'est à savoir la composition littéraire, bien sacrifiée dans ces quatre volumes34. C'est qu'ici il ne peut plus être question d'un « illettré», d'un homme « de médiocre culture >>. L'auteur de Roland sait le latin. Après M. Marignan, dont la belle initiative a été ou ignorée ou négligée ou méconnue, M. Tavernier, par des rapprochements innombrables, et dont beaucoup semblent décisifs, a démontré qu'il avait lu les premiers récits des croisades ; il a rendu vraisemblable qu'il' avait sur sa table de travail Y Enéide et la Pharsale 35. Était-il évêque de Bayeux et a-t-il joué un personnage considérable dans la vie politique de son temps? C'est une autre affaire. Ce qui est certain, c'est qu'il a donné une allure cléricale à son œuvre ; sa connaissance de la Bible et aussi de la littérature ecclésiastique serait difficilement concevable chez un laïque ; son vocabulaire est tout imprégné d'une culture qui manquait évidemment à des jongleurs, peut-être aussi à des auteurs profanes 36. Pour ces raisons et pour bien d'autres encore, Roland ne peut être le produit de l'imagination jongleresque, et on serait peu fondé à tirer argument du contenu de l'œuvre en faveur d'une théorie quelconque.

Clercs ou non, les auteurs des chansons conservées n'ont pas été, en plus d'un cas, les premiers produc-

teurs dans un genre qui avait atteint son apogée dès les premières années du xir8 siècle. Et si rien ne nous contraint à faire remonter les origines de ce genre aux vme et ixe siècles, tout nous conseille de ne pas exagérer, non plus, sa promptitude d'éclosion, en niant les étapes par lesquelles on a passé des premières ébauches épiques au chef-d'œuvre de Turold. M. Bédier est d'accord avec le bon sens et les lois d'analogie historique sur ce point essentiel, comme sur bien d'autres : « La question est de savon, écrit-il, si, pour susciter ces modèles et constituer cette technique, trois siècles, cinq siècles furent nécessaires, ou si ce ne fut pas assez des cent années de ce XIe siècle, qui, dans les divers domaines de l'action et de la pensée, fut l'âge créateur entre tous. » C'est à propos de Roland que ces mots ont été écrits. L'étude minutieuse que M. Bédier a faite de la geste d'Orange l'a conduit à des conclusions peu différentes. On sait que plusieurs des chansons de cette geste appartiennent à la première moitié du XIIe siècle. Or, notre auteur concède qu'elles sont loin de constituer des originaux : « ...Il ne faut pas oublier que les chansons du cycle narbonnais, en l'état où nous les avons, sont pour la plupart des remaniements de romans déjà remaniés ; qu'elles ont beaucoup erré à travers les provinces de la France, de la Picardie en Champagne, voire en Angleterre, bien loin des routes de Saint- Jacques. >> Combien de temps a donc dû s'écouler entre la pre-

mière élaboration de ces récits émouvants et la forme dans laquelle ils nous ont été transmis !

Il en est de même pour Raoul de Cambrai. La présence de trois des personnages de cette « geste » dans deux chartes, dont l'une de 1050 environ, et l'autre peu postérieure, préoccupe légitimement l'auteur des Légendes épiques. Il se demande si ces chartes ne seraient pas « des faux fondés sur la légende de Raoul de Cambrai (que cette légende ait été connue au temps de l'évêque Liébert par un roman en langue vulgaire ou par un écrit monastique). En d'autres tenues, Aalais ne serait -il pas un personnage fictifs II y a apparence que non... » M. Bédier ne se prononce pas formellement ; mais qu'il ait envisagé la possibilité d'un emprunt fait par un texte ecclésiastique à un texte poétique dès 1050 environ, ce n'est pas un trait négligeable ici.

Ce qui ne l'est pas non plus, c'est le témoignage que fournit le fragment de La Haye. Comme on devait s'y attendre, M. Bédier n'utilise qu'avec méfiance ce document, dont l'authenticité et l'âge présumé dérangent quelque peu ses raisonnements ingénieux. Je regrette qu'il n'ait pas pris la peine de l'examiner d'un peu plus près, non que je lui eusse conseillé d'imiter (il en est incapable) la pesanteur tatillonne de M. Grôber, dont la dissertation . sur le fragment est un modèle de critique savante et pédante à la fois, que nous retrouverons ailleurs37. Pourtant, tout n'est pas à négliger dans cette dissertation, et

je veux en retenir d'abord ceci : la langue du précieux document offre des analogies surprenantes avec celle de nos chansons. Nombreuses sont les tournures usuelles dans l'épopée, qui se retrouvent ici. Les personnages que cette épopée nous a rendus familiers figurent déjà dans ce texte38 et, parmi eux, il en est qu'on s'attendrait d'autant moins à y rencontrer qu'ils sont d'une apparition peu fréquente dans la geste d'Orange même.

Reste la question de la date du fragment. M. Bédier la résout d'un tour de main. Dans son tome IV, il imprime : « Le Fragment de La Haye, que l'on date aujourd'hui de 1040 au plus 4ôt. >> Dans son tome I, il affirme que « Pertz, puis Gaston Paris et Léon Gautier, sur la foi de Pertz, l'ont faussement daté du Xe siècle». Pourquoi, faussement? La «fine et pénétrante étude de M. Suchier» est-elle donc si convaincante, et cet Allemand aurait-il raison contre nos Français? Il est permis d'en douter. L'éditeur des Monumenta, M. Krusch, a donné une datation qui n'est pas nécessairement convaincante ; il l'a donnée en passant et sans y attacher grand intérêt. M. Demaison est encore moins précis, et il n'est pas téméraire de se demander si l'on n'en reviendra pas à l'avis de Pertz. Ajoutez que nous avons la version en prose d'un texte rimé. Or, Demaison la date de la «première moitié du xie siècle». Donc, l'original est antérieur, en toute hypothèse, et, par conséquent, ce n'est rien hasarder que de le dater de l'extrême

fin du Xe 39. Faire remonter à cette date, sinon à 950, les premières productions épiques en langue vulgaire, ce n'est point s'aventurer ni abuser du crédit que fait le lecteur 40.

En conclusion, la théorie du savant professeur du Collège de France s'impose à notre respect comme l'essai le plus complet et le plus satisfaisant qui ait été accompli dans une voie nécessaire. Que la vieille thèse, chère à nos maîtres (d'une continuité d'élaboration épique en langue vulgaire, depuis les événements jusqu'aux premières chansons conservées), soit devenue caduque, cela me paraît certain. Comme M. Bédier l'a spirituellement démontré, les contradictions violentes et répétées auxquelles nous mène cette thèse sont la meilleure preuve de sa fragilité : « Les critiques mêmes qui ont risqué les identifications les plus téméraires sont restés sceptiques à l'égard des identifications de leurs émules. Tel défendrait de son sang un Caribert de son invention, qui ne risquerait pas un liard au profit d'un Isembard, inventé par son confrère.

La réaction contre les excès de cette critique conjecturale s'annonçait depuis quelques années déjà. En Allemagne, les travaux de MM. Ph.-Aug. Becker et Tavernier l'ont préparée ; MM. Jullian et Jeanroy l'ont rendue sympathique à la science entière. M. Rajna avait déjà réglé son compte à la théorie des

cantilènes, qui, jadis, recueillait les plus flatteuses adhésions. Il n'a pas été indifférent que la théorie tout aussi hasardeuse des origines britonniques de notre roman trouvât des incrédules, puis des adversaires, non seulement en France, mais surtout en Allemagne, où MM. W. Fcerster, Golther, etc., lui ont porté de rudes coups. Ainsi, sommes-nous ramenés, en pente douce, à des vues plus saines.

Il ne s'en suit pas que la collaboration des moines et des jongleurs soit destinée à devenir une nouvelle panacée, que l'on substituerait à l'ancienne. J'ai tenté., dans les pages qui suivent, d'expliquer, à l'aide d'une autre méthode, la formation interne de ce merveilleux organisme qu'on appelle une « chanson ». Mais, en rétablissant dans ses droits la pensée érudite, même mise au service d'assez vilains calculs, en reconnaissant le rôle important des sources latines (hagiographiques, historiques ou mêmes profanes), M. Bédier a eu le très sérieux mérite de nous rapprocher d'une conception moins à-prioriste des origines littéraires de la langue française, de nous en dévoiler la médiocrité embryonnaire au xe siècle, dans ces vies de saints qui sont probablement les seules cantilènes qu'on ait chantées sous leur forme exiguë, fruste et pourtant si pleine d'émotion, de nous permettre de conjecturer un xie siècle tout bouillonnant de vie héroïque et aussi d'activité épique. Si ces trop rares documents ne suffisent pas à nous expliquer la soudaineté d'une élaboration littéraire, dontfil faut

aller chercher ailleurs les éléments les plus déterminants — et c'est ce que je vais essayer d'indiquer tantôt — ils n'en contiennent pas moins des sources d'inspiration, dont nos maîtres s'étaient obstinément refusés à reconnaître le jaillissement.

Mais ce n'est pas tout. Nous devons encore à MM. Bédier et Faral41, mais plus particulièrement au second de ces savants, d'entrevoir, enfin, par quelle transmission laborieuse et gauche certains thèmes littéraires, certaines imaginations et jusqu'à des procédés et des figures de style et des maximes, qui fleurissent dans le maigre parterre de nos vieux poèmes, et surtout de nos vieux romans, ont été offerts le plus souvent, non à des foules, comme on l'avait dit, mais à une élite qu'on peut supposer fort restreinte. Combien cette élite fut ravie, dans l'ignorance où elle était du latin, de pouvoir communier avec le génie antique, même sous des espèces rudimentaires et à travers d'humbles tâtonnements, c'est ce qu'attestent, dès le milieu du xiie siècle, les innombrables traductions et imitations de Virgile, d'Ovide, de Stace, etc. Il y eut là une véritable Renaissance, à certains égards plus spontanée que celle de la fin du xve siècle et d'un plus soudain retentissement.

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