Si Jendeu de Brie est, comme l'a conjecturé Gaston
Paris (Manuel, p. 69), l'auteur d'un Aleschans, de la Bataille Loqmfer et du Montage Rainouart, il prend place, dans l'histoire littéraire, à un rang élevé et, peut-on dire, de suite après Chrétien de Troyes et Benoît de Sainte-More.
33- Ce qui frappe plus particulièrement dans l'étude sur Roland, c'est la prédominance d'un sentiment esthétique, qui tend à faire la part assurément trop belle à l'originalité de l'auteur de ce poème et aussi à perdre de vue trop délibérément les antécédents du texte d'Oxford. Ce sentiment rend, à d'autres moments, M. Bédier bien téméraire. Par amour de l'unité, il « entrevoit », par exemple, un poème en cinq parties, qui aurait précédé le Charroi de Nymes, et voici comment il s'en explique : « Si l'on essaye de se représenter l'action de ce poème primitif, on voit qu'il ressemblait sensiblement à celui que nous avons et qu'il en était comme un double ; mais on voit en même temps qu'il était plus compliqué, plus chargé de matière, plus grossier, et que le remanieur s'est appliqué à y introduire plus de cohérence et d'harmonie. On peut en quelque mesure le suivre au ^ours de son travail. »
Que cela soit hypothétique, M. Bédier en a assurément pleine conscience. Mais ce qui est intéressant, c'est la concession implicite qu'il fait à ses adversaires, en formulant une proposition comme celle qu'on vient de lire. A un procédé, trop souvent élevé à la hauteur d'un dogme, il n'oppose pas le procédé simplement contraire. Sa méthode sait être ondoyante ; il ne croit pas nécessairement à des œuvres faites d'un jet et jaillissant de l'effort d'un cerveau unique ; il n'est pas insensible aux traces de remaniement, aux indices d'une complexité qui est de tous les temps et de toutes les littératures, et dont la fatalité, aux xiF-xiir* siècles, provient moins encore d'une méthode de travail et d'un manque de scrupule que de l'enchevêtrement d'une pensée mal disciplinée et d'imaginations confuses. Mais ce qu'il affirme c'est que, si « désordonnés »> qu'ils soient, les remaniements,' dont nous devons bien nous accommoder, ne sont pas nécessairement plus mauvais que les formes les plus anciennes de nos légendes. Et il est conduit par là à expliquer autrement qu'on ne l'avait fait, en général, les négligences de compo-
sition dont fourmillent nos chansons. Celles-ci, « primitivement tout au moins, n'ont pas été faites pour être lues, mais pour être chantées ou déclamées au public par des jongleurs forains devant des auditoires de fortune ».
34. Voir IV, 427-28 : « De tels faits (il s'agit de glorifications locales d'un héros) de cristallisations épiques observées en quelques lieux, et où l'on peut voir l'œuvre combinée des moines et des jongleurs, ne sauraient suffire à expliquer la formation des chansons de geste ; ce n'en est pas non plus la formation qu'ils prétendent expliquer ; c'en est seulement l'élément historique ».
35. Voyez Marignan, La tapisserie de Bayeux (annexe) et, pour Tavernier, Zeitschrift fur franzôsiscfw Sprache und Litteratur, t. XXVI (voy. notamment p. 7, 39, 155 et suiv.), et déjà Zur Vorgeschichtedes RoUndsliedes. On trouve dans ce dernier écrit, p. 104, no, 146, 164, de curieux rapprochements pour les réminiscences bibliques ; p. 122, 123, 129, 139, 182 pour le style spécial à un homme familier avec la lecture des écrits saints ; p. 90, 127, 150 pour des passages où l'on voit Turold s'exprimant comme un clerc officiant ; p. 138, 145. 146 148, où sont relevés les passages attestant l'emploi courant des pratiques de l'Église dans les circonstances solennelles de la vie, etc. Parmi les mots de nuance cléricale dont on note la rareté dans le reste de l'épopée, je citerai chrestientet, diable, discipline, enluminet, glorius, hérite, saintisnie, Satanas, siècles, signacle, tenebrus, tenebles, vertu (M Paris avait déjà reconnu que deux de ces mots, tenebles et siècles, étaient « empruntés à la langue de l'Église») ; des expressions comme as innocenz, etc.
36. Ce serait le lieu de regretter (mais est-on en droit de le faire?) que M. Bédier n'ait pas, avec son ingéniosité si souple, insisté davantage sur le travail poétique chez nos jongleurs, ses lois, ses modes coutumiers, ses exigences et ses lacunes. J'y reviendrai à propos de leurs modèles latins, ou du moins d'une filiation que je crains qu'on n'ait trop négligé. Pour l'instant, qu'il me soit permis d'enregistrer l'aveu de notre auteur, aveu dont la modestie me paraît exagérée : « Le travail poétique qui s'accomplit alors (et qui a pour effet de constituer littérairement la légende de Girard de Roussillon),
q6 le français a la tête épique.
il serait vain de prétendre en retrouver dans le détail les modes et les accidents divers. » Pourtant suit un timide essai de reconstitution de ce labeur, où l'on voit la place qui revient à la suggestion des ruines antiques, à l'imitation des thèmes d'autres légendes, à l'emploi de ce ressort tragique que constitue la desmesure chez Roland et ailleurs. M. Bédier conclut : « Toute la légende de Gérard de Roussillon tient en ces quelques données et combinaisons rudimentaires » (p. 86). Il insinue donc ici — mais pour n'en tirer nul parti — l'idée d'une comparaison entre auteurs et entre écrits, et n'est-ce pas là l'essentiel de la critique littéraire? Il admet, en outre, le facteur public, si j'ose ainsi dire, mais il n'y insiste pas. Enfin, il néglige la question d'une tradition littéraire, jamais interrompue, avec ses éléments constitutifs inaliénables- Or, c'est là à mon sens ce qui importe peut-être le plus dans l'appréciation de nos vieux poèmes.