CHAPITRE III
Avec ou sans la collaboration des jongleurs, nous savons maintenant que l'attention des moines était, depuis longtemps, portée vers les thèmes de dévotion populaires. Maints écrits composés dans un latin médiocre ressemblent à des compromis entre la vie de saint, conforme à la tradition savante ou vulgaire de l'Église, et le simple roman, destiné à amuser la foule. Que tel de ces écrits ait été parfois postérieur au roman, c'est ce que je suis porté à croire ; le pseudo- Turpin n'est, non plus que le Carmen de tvadicione Guenonis, le plus ancien document qu'on ait transmis de la popularité de Roland. Mais l'inverse a dû se produire fréquemment, et non pas seulement dans la forme d'une narration gauche et familière, mais aussi en des vers ordonnés et d'une métrique à peu près impeccable.
De ces vers, il nous reste un assez grand nombre. Les uns, comme tel poème d'Angilbert et d'Ermold le Noir, ou même de Gui d'Amiens ou d'Abbon,
sont de savantes compositions, dont la lecture a dû réjouir une élite. Les hommes à qui nous les devons possédaient une vaste culture, et ils s'efforçaient d'écrire comme Virgile ou Lucain.
C'est dans la mesure où ils n'y ont pas réussi qu'ils nous intéressent et nous appartiennent. L'apparition de Guillaume d'Aquitaine 'dans Ermold, la couleur épique dont on a barbouillé sa personne et son cheval, ses actes et ses paroles, tout cela nous ravit d'aise, parce que nous nous sentons de plainpied dans ce que les Allemands appellent ambitieusement le Sagenbildung. De même, ce devoir d'école, qu'a tout l'air d'être le fragment de La Haye, nous renseigne utilement sur un ordre de préoccupations, qui ne fut nullement étranger aux cervelles cléricales. L'épopée en travail est là ; mais elle est aussi chez les poètes de la cour palatine, qui pourtant devaient professer le plus profond dédain pour les « cantilenae » dont, par lointaines échappées, la mention s'insinue dans les livres d'histoire de ces temps-là.
Ces « cantilenae», heureusement il en subsiste quelques-unes, celles, par exemple, qu'Edélestand DuMéril a publiées dans ses deux recueils si précieux et si rares, et dont plusieurs ont cet accent qui ne trompe pas1. Je n'en connais pas de plus utiles à relire que celles où l'on déplore une mort fameuse, la mort de l'empereur Charlemagne par exemple, ou un désastre militaire, celui de Fontenay. Elles nous
frappent tout de suite par leur naïveté, leur pauvreté de forme et d'inspiration. Mieux encore. Elles font surgir dans notre esprit l'analogie passionnante des « déplorations » qui, introduites dans Alexis, puis dans Roland, et, d'après Roland sans doute, en une forme qui se stylise, dans les versions d'Aliscans2, glissent de là, en douceur, dans le genre romanesque. Ces « déplorations » nous peignent, devant un beau corps de guerrier ou d'amant à peine refroidi, le désespoir d'un parent, d'une femme ou d'une mère. Ce parent, cette amante tiennent à peu près le même langage, et cela pour une assez bonne raison, c'est que ce langage est le seul que tous puissent comprendre. Les «déplorations» latines ou françaises n'ont qu'un thème extrêmement limité. On y énonce le malheur qui s'est produit (c'est l'œuvre du contexte dans les chansons plus longues, et déjà dans Alexis) ; puis on associe les assistants — et même les absents — à la douleur qu'on éprouve 3. Après quoi vient l'éloge physique et moral du défunt 4. Si c'est un prince ou un guerrier, on ne manque pas d'énumérer les victoires qu'il a remportées, les peuples qu'il a réduits en servitude, ou simplement ceux qui obéissent à ses lois 5. La perte, ajoute-t-on d'ordinaire, est si grande qu'on ne peut songer à la réparer 6. Il arrive, enfin, que l'orateur ■ — ou le poète dans les œuvres plutôt lyriques — pousse l'exaltation jusqu'à appeler la mort à son tour, cette mort qui vient de se montrer si cruelle 7.
Ne croyez pas à une coïncidence imposée par les conditions naturelles du sujet. Elle ne se justifierait pas, et l'ordonnance que j e viens de signaler y contredit formellement. Ne croyez pas non plus à une suite de détails sans grand prix. Les « déplorations » qui emplissent les cantilènes latines constituent près d'un tiers de notre plus belle vie de saint du xie siècle, et je montrerai bientôt que cette vie a des parties épiques, qu'elle a influencé le plus grand de nos auteurs de « gestes ».
On pourrait aller plus loin et soutenir qu'il n'est pas d'épopée sans « déploration >>, pas plus qu'il n'était, jusqu'à Hernani, de tragédie sans songe. L'auteur de Roland n'a pas trouvé suffisant d'en écrire une pour le passage de l'œuvre qui la comportait, c'est-à-dire pour celui où la découverte du cadavre fait *pasmer» l'Empereur et où
Cent mille Franc en ont si grant dolor (douleur) N'en i ad cel (celui) qui durement ne plort (pleure) 8.
Il a mis dans la bouche du héros une sorte d'anticipation de la belle oraison funèbre que son oncle prononcera plus tard. L'énumération des conquêtes de Roland, habilement introduite dans ses adieux à son épée Durandal, eut tant de succès qu'elle trouva des imitateurs.
Mais faut-il louer Turold de l'avoir introduite? Et, tout d'abord, est-elle bien de son cru?
On peut en douter. On peut, sans être en proie à un
accès de latinomanie, rappeler que Turnus parie aussi à son épée (ou du moins à sa lance )dans Virgile 9, et que plusieurs des développements de cette belle page d'éloquence n'étaient pas inconnus à dès devanciers de notre auteur 10. -,
Et puisque j'ai nommé Virgile, que j'ai fait allusion à l'Enéide, me sera-t-il permis de pousser encore la comparaison? Les scènes de « déplo rations » ne constituent que de brefs épisodes de son poème et de celui de Turold. D'autres épisodes appellent notre attention qui sont bien plus étendus, plus fréquemment répétés. Ils sont l'essentiel même des deux poèmes, et je ne vois pas,"en dépit de l'éloignement des temps et de la dissemblance des langues, qu'ils aient été conçus et traités différemment.
Vous devinez qu'il s'agit des combats, de la portion la plus vivante, et la plus émouvante aussi, des deux chansons.
Le mobile religieux n'en est pas exclu. Le panégyriste de Louis le Pieux s'est chargé de nous l'apprendre. Des quatre chants desonpoème«inhonorem Hludowici », Ermold le Noir en consacre un à une expédition d'Espagne contre les Maures, et cette expédition offre bien des traits de ressemblance avec celle de Charlemagne. Zadun est un autre
Marsille et Guillaume de Toulouse, ce héros de nos épopées, lui est opposé comme il Test aux rois sarrasins dans maints poèmes de sa « geste » ; Louis le Pieux tient à peu près le langage que Charlemagne fait entendre dans Roland, et qui est celui d'un roi chrétien plus encore que d'un chef d'armée (I, 288-91) :
Accipite hoc animis consilium, proceres.
Si gens ita deum coleret, Christoque placeret, Baptismisque foret unguine tincta sacri, Pax firtnanda esset no bis...
(Voilà mon avis, seigneurs. Si cette gent voulait accepter notre culte, croire au Christ et recevoir l'onction du saint baptême, la paix serait assurée.)
Seignurs barons, dist l'emperere Charles,
Li reis (le roi) Marsilie...
...recevrat la nostre lei (loi religieuse) plus salve
Chrestiens ert, de mei l 'en drat (tiendra) sesmarches.
Et ce sera la paix ; car, comme dit Naymes : Ceste grant guerre ne deit munter a plus (a assez duré) .
Vain espoir; l'accord est impossible et c'est dans les combats que se décidera le sort de la chrétienté.
Ces combats, n'est-ce pas la moitié de Roland, des trois versions conservées d'Aliscans, des principales «gestes» des xue-xive siècles? En eux se concentre l'intérêt ; c'était eux dont le public de guerriers11 redemandait le récit au jongleur, sans se lasser jamais.
Il y retrouvait ses émotions les plus fortes, ses plus chers souvenirs aussi. Une certaine sensibilité s'y mêle à des passions violentes et brutales. Ces hommes qui pleurent comme des enfants, et qui pleurent facilement, sont aussi ceux qui n'engagent point la lutte sans penser à la patrie absente, à leurs épouses, au toit qu'un peu de fumée couronne là-bas, dans la vallée où l'on prie pour eux.
Déjà Virgile (pour taire ce qu'en a dit si délicieusement Homère) a exprimé ce sentiment ; il en met l'expression dans la bouche de Turnus {Enéide, X, 280) .
...nunc conjugis esto Quisque suae tectique metnor.
(Pensez à vos femmes et à vos demeures.) Lucain dira la même chose, un peu plus tard (Pharsale, IX, 230) ; le poète du Carmen saxonicum, avant Turold, aura la réminiscence fidèle et, dans son balbutiement latin, il écrira à son tour :
Pars fugit ad villam, memor uxorisque domusque,
ce dont se souviendra l'auteur de Roland, lorsqu'il nous montrera les Français angoissés par le souvenir de leurs demeures et de leurs femmes :
Dune les remembret des fins (fiefs) et des honors (biens) E des pulceles et des gentilz oixurs (épouses).
Comme si ce n'était pas assez d'un seul contact de mémoire, il revient à la charge et il exprime le regret de « tant de bons Français », qui (1404)
Ne reverront lor mères ne lor femmes.
Or, déjà Sinon {Enéide, II, 137, sv.) avait su émouvoir les Troyens en exprimant un regret identique :
Nec mihi jam patriam antiquam spes ulla videndi, Nec dulces natos, exoptatumque parentem.
Mais la bataille va s'engager. Sans doute l'enjeu n'est pas le même. Les ambitions des héros grecs et romains ne sont pas celles d'un Charlemagne et d'un Guillaume d'Orange. Sauver la loi de chrétienté, ce n'est pas seulement imposer la loi du vainqueur ; c'est aussi initier les vaincus aux mystères d'une religion nouvelle et assurer leur salut dans l'autre vie. La première croisade a eu Heu et, comme déjà M. A. Luchaire et d'autres l'ont noté, elle a été précédée de ces expéditions d'Espagne, qui étaient inspirées par le fanatisme religieux au moins autant que par l'appétit de conquête. Déjà au ixe siècle, savons que la poésie reconnaît ce motif dans les plans de guerre de Charlemagne et de ses successeurs.
Le trouvère a donc la mémoire fidèle. Mais attendez, et vous constaterez que le poète de Roland ne l'a pas moins fidèle, lorsqu'il s'agit des détails descriptifs que suggère le récit du combat. Au VIIIe livre de l'Enéide, on voit s'ébranler (604, sv.) l'armée renforcée des Toscans qui se préparent à la lutte; du front des coteaux, l'œil peut aisément les compter :
Celsoque omnis de colle videri Jam poterat legio...
Au IXe siècle, un peu servilement, Angilbert, décrivant cette fois l'armée de Charlemagne, écrira :
Celso de colle videri Namque potest legio omnis et hinc exercitus omnis Castra ducum et comitum radiantiaque arma virorum 12.
Ces armes qui brillent au soleil ne vous rappellentelles rien? Si fait, Virgile (VIII, 616) les a déjà admirées :
Arma sub adversa posuit radiantia quercu
et ce n'est pas le seul endroit où, chez lui comme chez Turold (1031) :
luisent cil elmes (heaumes), etc.
Mais voici qu'on va en venir aux mains. Dans la chanson de Guillaume comme -dans celle de Roland, le premier devoir des chefs est d'observer les mouvements de l'ennemi et d'évaluer les forces engagées par lui. Olivier prend ce soin dans notre chef-d'œuvre épique. Il sera « l'observateur». Il fait l'ascension d'un mont (s'est desur un fui muntet) ; il regarde à droite (suz destré) et voit venir les païens (1 017-9 » 1028-30 ; 1038, sv.). Alors il redescend et s'adresse à ses guerriers :
Vint as Franceis, tôt lor a acontet.
De même dans la plus ancienne version à'Aliscans (184, sv.).
Le cheval broche, si ad le tertre munie,
Garde...
Vint as Franceis, si lur ad tut cuntet.
Poursuivons ce rapprochement suggestif. Angilbert nous décrit la mêlée en des termes familiers à nos souvenirs classiques ; il nous montre les « fulgentes catervae « (et c'est du Virgile, VIII, 530) rassemblées de partout en hâte. Les armées se heurtent. Des cris retentissent.
...it clamor et agmine facto...
avait déjà écrit le poète romain ;
Granz est la noise (le bruit)
dit à son tour Turold, qui énumère soigneusement les hauberts (osbercs) à triple rangée de mailles, les heaumes (elmes), les lances (espiez), les épées et les écus (994, sv.) :
Bien s'adubent d'osbercs sarrazineis ;
Tuit li plusur (la plupart) en sunt dublez en treis ;
Lacent lor elmes, mult bons saraguzeis.
Ceignent espees del acier vianeis.
Escuz ont genz, espiez valentineis.
C'est très gentil, à lui, de nous apprendre que l'Espagne a fourni les armes défensives et même les
espiez, que les épées sont de Vienne. Mais c'est de la couleur locale un peu facile. Le reste... oh ! le reste, le voici dans un ramassement de mots qui répond bien à la sobriété latine :
Loricas, enses, galeae, tôt scutae virorum.
Il n'y manque que les espiez, dont on parle peu au ixe siècle, et cette fbis c'est Angilbert que je cite. Reste le détail de la triple armature des combattants qui reparaît souvent (voy. les vers 994-5). Est-il original? Écoutez plutôt ceci :
Hic galeam tectis trepidus rapit, Me frementis Ad juga cogit equos, clipeumque auroque trilicem Loricam induitur, fidoque accingitur ense.
Rien n'y manque, pas même la cotte à triples mailles, cette cotte aux mailles d'or parfois (IX, 6gy),l'osberctresliz, comme on dira au xne siècle, et c'est notre maître à tous, Virgile, qui parle (VII, 638-40). Et, pas plus que le reste, la grande clameur, à l'instant où le combat s'engage, n'est omise par lui (IX, 664) :
It clamor totis per propugnactda mûris.
Ainsi préliminaires du combat13, préparatifs des guerriers qui s'arment, provocations éloquentes ou injurieuses, et même coups échangés se ressemblent, ce qui n'a rien d'extraordinaire, si l'on veut, puisqu'il n'y a pas deux méthodes générales pour s'entre-tuer
à l'arme blanche, mais ce qui nous frappe tout de même, étant donnés l'ordonnance de la description et le choix des détails et des mots.
J'ai dit : les coups échangés l4. Car s'il n'y avait à noter que la succession des combats singuliers à Rome et en France, on n'aurait pas lieu d'être surpris. Mais quelques-uns de ces combats singuliers ont le même caractère, la même issue. Régulièrement, comme chez Homère et chez Virgile, on voit l'ennemi, qui a obtenu un succès éphémère, abattu à son tour. Ces succès sont parfois douloureux (pensez, devant Troie, à Patrocle ; en Italie, à Pallas ; dans le val de Roncevaux, à Engelier, Samson, etc., que Roland venge avant de mourir) ; ils n'ont jamais d'heureuse suite. Les courts épisodes qui les concernent alternent, des deux parts, avec des mentions plus brèves :
Coedicus Alcathoum obtruncat, Sacrator Hydaspen, Partheniurnque Rapo...
{Enéide, X, 752-3.)
Puis ad ocis le duc Alphaien, Escababi i ad le chef tranchet, VIL Arrabiz i ad deschevalcet (désarçonné).
(Roland ,~i 511-13.)
Dans Virgile (X, 445 ; XI, 115, 438 ; XII, 13, 316) les héros se réservent tel ou teFadversaire digne d'eux et promettent à leurs amis de les abattre.
Dans Roland, ces rodomontades ne sont pas rares :
Se truis (trouve) Rollant, de mort sera finet (achevé) (902) ,
dit un « amurafle » à Marsille. Turgis de Tortelose n'est pas moins ambitieux (923-4) ; et voici le tour d'Escremiz de Valterne (935-6) :
Se truis (trouve) Rollant, remporterai la (sa) teste, Ne (ou) Olivier...
Mais ce n'est pas fini...
A ces provocations, généralement punies de mort, correspondent, du côté chrétien, les appels héroïques. Faut-il encore citer Virgile? N'est-il pas plus intéressant de se demander les mobiles qui déterminent tant de braves, dans la série des poèmes qui va du Ier au xne siècle, ceux qui ont entretenu sinon la fièvre du patriotisme, du moins l'humeur guerrière ?
Parmi ces mobiles, le sentiment du devoir féodal est sans doute le premier, le plus noble et le plus fort (1 1 17-19) : j
Por son seignor deit (doit) hom suffrirgranz malz (maux) Et endurer et forz freiz (froids) et granz chah (chaleurs) Si'n deit hom (et on doit) perdre del sanc e de la char
[(chair).
C'est une variété du courage, le courage renforcé par un instinct de solidarité et une vertu d'obéissance vraiment sans égale. Mais est-ce tout? N'y a-t-il pas, à côté de l'honneur, le point d'honneur? Ou, si l'on
aime mieux ,1a gloriole à côté de la gloire? Il y aurait une jolie dissertation à écrire — je m'en abstiendrai ici — sur la peur des mauvaises chansons dans notre épopée. Cette peur est pour les moins braves le commencement de la valeur ; pour les braves, elle est un viatique, parfois un excitant, ou même l'excuse de tel acte fou, de telle desmesure comme celle de Roland sourd aux appels du bon sens, de ce bon sens qu'Olivier personnifie :
Or guart chascuns que granz cols (coups) i empleit
[(frappe), Que malvaise chanson de nous chantet ne seit (soit) I5.
Voilà le vrai mot lâché. Guillaume d'Orange l'a, "comme son neveu Vivien 16, sur les lèvres à son tour ; les « ledes paroles >> de la Chanson d'Antioche ne sont pas autre chose, et dans Renaud de Montauban, ce sont aussi des chansons qu'on redoute. Dans Gille de Chin, ce sont de << vilains contes»; mais l'expression usuelle — et brutale, celle-là — c'est : être montré au doigt, et elle est très claire 17.
Eh bien, l'antiquité n'est pas moins prodigue de ces témoignages, non seulement dans sa poésie, mais — ce qui en dit davantage — dans ses annales historiques18. Encore une fois, la tradition est renouée sans effort.
L'est-elle moins dans la teneur des discours qu'échangent les combattants?
On n'a pas assez remarqué la place vraiment
exorbitante qui est faite aux discours, dialogues et monologues dans nos chansons, et particulièrement dans l'œuvre de Turold. La statistique des mille premiers vers nous apprend que sur ce nombre il en est 655 où le poète cède la parole à ses héros. Charlemagne a, pour son compte, 52 vers ; Roland n'en a que 48 ; Naimes en obtient 26 ; mais le plus avantagé est Ganelon, qui parle vingt-six fois et se voit attribuer le chiffre exorbitant de 189 vers, soit 19 p. 100 du total. On serait porté à croire que la principale différence entre l'épopée latine et l'épopée française gît dans la discrétion relative que montre la première, et l'abus que fait la seconde, des développements oratoires. Il ne faudrait pas toutefois s'exagérer cette discrétion. Elle cesse lorsque le combat commence. J'ai eu la curiosité de noter les discours du livre X de l'Enéide, qui est celui où nous assistons à la lutte la plus acharnée entre les Troyens et les guerriers de Turnus. Il débute par une brève harangue (haec paucis...) de Jupiter (6-15) à laquelle Vénus répond longuement (18-62). Puis c'est le tour de Junon (63-95) ; enfin, comme au Parlement avant un vote, le président de l'assemblée résume et clôt le débat (104-113).
Sommes-nous hors d'affaire? Oh ! que non. Car voici qu'après une invocation du poète et un avertissement de Cymodocé à Enée, la série des harangues se poursuit, sans discontinuer. C'est, après une prière d'Enée (252-55), l'allocution vibrante de Turnus à
ses soldats (279-84) ; l'appel vigoureux de Tarchon aux rameurs du bateau qui le porte (294-98), puis Enée interpellant Achate (333-35), l'épisode de Pallas où les discours sont multipliés, les uns suppliants, les autres de provocation guerrière (439-509) ; Enée et Magus échangeant des menaces, comme nos chevaliers du xue siècle (520-31); Tarquitus implorant vainement le héros (558-60) ; Enée et Liger s'insultant comme ces mêmes chevaliers et dans des formes à peu près identiques (575-601) ; Jupiter, spectateur amusé du drame, raillant d'abord Junon, dont les supplications mielleuses finissent par le toucher (606-32) ; enfin Turnus interpellant l'espèce de fantôme qu'il prend pour son adversaire (649-50) et, en désespoir de cause, s 'adressant au père des dieux (668-79).
Ce n'est pas tout ; car les épisodes suivants, celui de Mézence particulièrement long, fournissent au poète-orateur le prétexte nécessaire à de nouvelles exhortations, ou bien à de nouveaux cris de rage, ou encore à des appels adressés à la divinité.
Ainsi la tradition oratoire19 est ininterrompue, de la Rome des rhéteurs à la France du xue siècle. Où il est moins surprenant de l'observer, c'est au cours des épisodes, renouvelés d'Homère et de Virgile, où
nous assistons, dans Roland, à des conseils préparant l'action politique ou militaire. Conseils chez Marsille, conseils que préside Charlemagne, et où chacun des chefs, à son tour, exprime un avis. C'est dans un conseil tenu par les Sarrasins qu'on décide d'envoyer Blancandin, dont l'habile message va déterminer toute l'action du poème ; c'est dans un conseil des chrétiens qu'est désigné Ganelon, l'auteur de la trahison qui coûtera la vie au héros et à ses compagnons.
Déjà, dans V Enéide, nous avions assisté à de semblables délibérations, et nous avions vu quelque chose ressemblant fort àce« faldestoel... faittutd'or mier»s\ir lequel s'assied l'empereur pensif, comme Latinus est pensif lui-même20. Au constitue in médium... (XI, 335) qui fait se dresser Drancès, répond vigoureusement le Conseillez met corne savie hume ! de notre vieux texte français, qui amène l'intervention de Blancandin. Les messages sont reçus dans les mêmes formes de côté et d'autre, et lorsqu'on veut obtenir la paix, on recourt à la même insinuation (les présents et les otages), aux mêmes insignes symboliques. L'antiquité a transmis, avec le formulaire, les « branches d'olive» que portent les ambassadeurs de Marsille (v. 72) et ceux-ci les brandissent dans le même dessein que les hérauts grecs et romains :
Ço senefiet pais et humilitet-1.
C'est que l'Empire d'Occident, dont Charles- Martel et ses premiers successeurs portent noblement
le faix, n'est que la restauration du régime glorieux dont le poète romain a salué l'aube en ses vers immortels. La pensée en a survécu à travers les siècles ; ni la victoire du christianisme 22, ni la crise des invasions 23 n'ont pu l'obscurcir. Elle est pleinement réalisée, à nouveau, par les conquêtes de Charlemagne, comme aussi par l'accord de ses devanciers avec la papauté24. Même les ennemis des Francs ont une vague conscience de ce prestigieux rétablissement et Roland, à son heure suprême, le proclame non sans orgueil. Il n'est pas jusqu'à la trahison de Ganelon qui ne doive servir le dessein du poète. Les griefs du traître contre son beau-fils, et contre l'empereur qui l'a désigné pour une dangereuse mission, n'obscurcissent pas chez lui cette notion d'une souveraineté sans partage, concédée par Dieu au plus digne25. Un doute injurieux de Marsille sur la vigueur mentale de Charles lui attire cette courageuse réplique de l'homme avec lequel il va signer le pacte funeste :
...Caries n'est mie tels, N'est hom Ml veit et conuistre le set, Que ço ne diet que l'emperere est ber. Tant nel voi sai ne preiser ne loer Que plus n'i a d'onor et de bontet.
Sa grant valor, kil purreit acunter?
De tel barnàge l'ad Deus enluminet... 26.
(Charles n'est pas ce que vous dites. Tout homme qui le voit et sait juger proclamera qu'il est le « ba-
Il6 LE FRANÇAIS A LA TÊTE ÉPIQUE.
ron>> par excellence. J'aurai beau le priser, le louer, je n'atteindrai jamais le degré d'honneur et de bonté où il est. Et sa vaillance? Qui pourrait en donner une juste idée? Dieu l'a illuminé d'une telle vertu héroïque !)
Voilà un magnifique langage. C'est celui de la Sibylle guidant Enée à travers les méandres périlleux du Tartare, celui de l'ombre paternelle lui dévoilant la future grandeur de Rome et lui annonçant la venue de ce César-Auguste (VI, 792-3)
...divigenus ; aurea condel Saecula qui rursus Latio...
C'est ainsi que parlera aussi l'oracle de Faunus, interdisant à Latinus d'unir sa fille à un prince' indigène et lui ordonnant de la réserver pour cet étranger dont les descendants soumettront toute la terre (VII, 98, %v.)
Externi venerunt genep, qui sanguine nostrum Nomen in astra jetant, quorumque ab stirpe ne-potes Omnia sub pedibus...
L'impérialisme virgilien ressuscite dans le décasyllabe sobre et vigoureux de Turold.
Des conseils, des combats, des « déplorations », qui réveillent encore l'ardeur guerrière et les héroïques
souvenirs, c'est, avec un ou deux courts épisodes sentimentaux *', toute la première épopée française. Ses modèles antiques, ses prototypes médiévaux avaient singulièrement abrégé la tâche de ses pieux auteurs. A bien considérer, cette tâche est celle d'un metteur en œuvre, qui assemble des souvenirs et des documents, les trie, les dispose et les harmonise. Il n'en faut pas davantage pour créer le chef-d'œuvre, que le créateur s'appelle Turold, Dante Alighien, William Shakespeare ou Molière.
A Turold - et c'est un grand mérite — les éléments matériels étaient strictement mesurés. La langue qu'il écrit est bien fruste encore. Riche en belles sonorités, qui expliquent et excusent l'indigence de sa métrique, elle est pauvre en vocables, en images
surtout.
On a souvent étudié le style de nos premiers trouvères 28. Il nous déconcerte par la médiocrité de ses éléments. Quelques épithètes, qui reparaissent inlassablement, quelques métaphores et comparaisons d'une sobriété invariable, de rares antithèses, de plus rares métonymies, voilà, pour parler l'argot de l'école, en quoi consiste l'habit où s'enferme l'imagination d'un poète de 1120.
Encore est-il juste de reconnaître que c'est un habit d'Arlequin. Les pièces en ont été prises un peu partout. Elles étaient accrochées de-ci, de-là, dans un désordre qui n'a pas découragé la main patiente de l'artiste, dont le talent s'est manifesté d'abord en
Il8 LE FRANÇAIS A LA TÊTE ÉPIQUE.
un remploi savant, qui lui a valu de nombreux imitateurs.
Quelques exemples me paraissent instructifs.
La bataille va s'engager dans les gorges pyrénéennes. Elle est si inégale que Roland en prévoit le funeste dénouement. Néanmoins, il se raidit, il se redresse dans un noble élan de sa nature généreuse :
Plus se fait fiers que leon ne leupart (i ni).
Le vers est bien frappé ; il a trouvé plus d'un preneur dans la succession épique. La Chanson d'Antioche (II, 912) l'insère en le modifiant à peine ; l'auteur du Coronement Loois (186-87) le casse en deux morceaux, qu'il ramasse pieusement :
Vers l'orgoilios te deis (tu dois) faire si fier Corne leopart qui gent veuille mangier.
Benoît de Sainte-More en tire plusieurs exemplaires, dans son roman de Troie d'abord (15 558)1 avec une retouche insignifiante :
Plus fiers que liepart ne lion ;
dans la Chronique, ensuite., qu'on a eu le tort de lui refuser (II, 2 414, 8 408).
L'auteur d'Aliscans (344), avec une autre retouche, dira à son tour :
Dont fît plus fiers que lupart ne lion
et le reste des trouvères suivra.
Mais ce n'est pas Turold qui a improvisé la comparaison elle-même. Elle est aussi vieille que la civilisation orientale. A travers la Bible on entend rugir le lion du désert. I] est évoqué, à propos d'un guerrier, dans un poème de Paulin d'Aqùilée « fremens ut leo » ; Abbon y pense en caractérisant un guerrier (I, 569) et Gui d'Amiens en fait l'application à son héros, Guillaume le Conquérant 29.
Nam velox juvenem sequitur veluti leo frendens.
Voulez- vous un autre exemple? Au vers 2431, Charlemagne déplore, dans une forme vraiment poétique, le désastre de Roncevaux :
De France dulce il m'ont tolud la flor.
La douce France du poète a eu des répliques littéraires sans nombre. De toutes les épithètes de ces 4 000 vers, elle est, avec la « barbe blanche >> de l'empereur, la plus familière à nos imaginations. Hélas ! confessons qu'il a été bien avisé d'adopter une qualification qui est déjà celle dont, au Xe siècle, se sert Gérald dans ce Walthavius que j 'analyserai bientôt |: patriam dulcem, et qu'au siècle suivant, sinon vers la même date que celle de Roland, l'auteur du soi-disant Rodlieb emploiera à son tour (I, 64) :
A patria dulci quod debuit exiliari.
Aucun de ces auteurs n'a, du reste, le mérite de la trouvaille, et c'est, une fois de plus, dans la latinité virgilienne qu'il faut en chercher l'origine :
120 LE FRANÇAIS A LA TÊTE ÉPIQUE. ...Dulcesgue relinquere terras,
dit le Romain dans l'Enéide.
Et, à plusieurs reprises, il use de cette expression qui est comme une caresse 30.
Mais sommes-nous en droit de revendiquer, au moins pour Turold, l'image par laquelle se termine le vers 2431?
Ce serait se méprendre encore. Il n'est pas de plus vieille transposition de sens, en latin, que celle du mot flos. On la trouve dans les fragments d'Ennius ; elle subsiste pendant toute l'époque impériale; elle reparaît chez Sidoine Apollinaire ; les écrivains chrétiens la reprennent fidèlement pour compte. Baudrii de Bourgueil, dans un poème funéraire, dit flos abbatum. Dans la « déploration >> de Charles le Bon, déjà mentionnée, elle atteste sa diffusion populaire :
Carole, gemma comitum, Dive, inclyte, flos militum.
Enfin, au XIe siècle, une autre pièce de cette espèce l'applique au vainqueur de Hastings :
Quid plus ? Veri christicoljp Flos fuit... 31.
Fleur de soldat, Fleur de chrétien, tout avait été dit, lorsque Turold prit la plume.
Combien de vers nous réserveraient de telles surprises, s'ils étaient soumis à une enquête analogue ! Dans le vocabulaire,, où un fort élément germanique subsiste, on assiste pourtant à l'intervention d'une terminologie d'Église, et cette terminologie, c'est, en partie, encore Rome à quoi il faut remonter pour en trouver la source.
Deux faits seulement. Le mot virtus a conservé plusieurs de ses acceptions anciennes. L'Église lui en a conféré une nouvelle, puisqu'il désigne les miracles accomplis par les saints. Parmi les valeurs d'emploi qui reposent sur une longue tradition, l'empreinte catholique s'est déposée sur la plus essentielle, celle qui attribue au mot l'acception du français moderne courage. La valeur vient de Dieu, et Turold le proclame solennellement. Ou plutôt il charge Olivier de le proclamer devant les guerriers prêts à soutenir l'offensive sarrasine :
Seignurs franceis, de Deu axez vertut.
Beau vers, noble idée. Or, déjà au^ixe siècle, et dans des formes identiques, elle est exprimée, non sans la même emphase, par Ermold le Noir 32 :
Gens est Francorum nulli virtute secanda ; Vincit amore Dei, exsuperatque fide.
Pour être plus explicite, la formule n'est pas meilleure que celle de Turold ; mais elle lui est antérieure de trois cents ans.
Autre cas. C'est celui d'une sorte de locution familière à nos épiques, et par laquelle ils désignent l'ensemble des seigneurs, qui groupés derrière la bannière royale, assistent à ses conseils et à ses plaids. Dans Roland, on la trouve, notamment, au vers 378 :
Mult grant mal font e cil duc e cil cunte
et, par un transfert assez hardi, l'expression est appliquée aux chefs sarrasins (vers 2 650) :
Cuntes e dux i ad bien ne sai quanz
(je ne sais combien il y en a).
Ne croyez pas à une création récente. Le IXe Panégyrique des empereurs romains porte (§2) : «comitibus et ducibus » et il est l'œuvre d'un rhéteur gaulois. Plusieurs siècles s'écoulent et, dans un poème attribué à Angilbert, qui vivait sous Charlemagne, au moment d'une entrée en campagne, il est dit que d'un lieu élevé on voit
Castra ducum et comitum^...
Ainsi pourrait-on, détail par détail, vérifier le savant travail de marqueterie qu'a exécuté le génie patient de Turold. Il n'a rien ignoré, rien négligé de l'effort littéraire de ses devanciers. Et si l'on admet, avec MM. Marignan et Tavernier 34. qu'il avait lu
les principales chroniques de la première croisade, on est confondu devant une érudition qui embrassait l'antiquité et le mo3'en âge latin, l'histoire et la légende. On l'est davantage de penser que cette érudition n'a pu étouffer en lui l'instinct créateur, c'est-à-dire le sens divinateur des combinaisons d'idées et de mots les plus belles. Mais, du même coup, on se voit contraint de déplacer l'axe de nos admirations et d'appliquer à cet auteur de geste 35 l'antique définition du vaies, qui était, à Rome, un savant inspiré.