Enéide, XII
10. Le passage de Roland auquel je fais allusion a été imité notamment dans le roman d'Alexandre, où on en retrouvé 1 idée et même les termes avec d'autant plus de surprise quil y constitue un simple anachronisme: «J'ai conquis Rome Pouille, Calabre, Afrique », dit le héros (comp. Roland v. 2 326, et 1 addition des éd. Paris et Stengel). Mais, avant lurold, ces sortes d'énumérations n'étaient pas inconnues Je veux parler de celles qui sont insérées dans les « déplorations». Voici par exemple ce qui est dit de l'empereur Henri II dans un chant peu postérieur à 1024 : Imperavit Suevis, Saxonibus cunctis Bavaros tmcesque Sclavos jecit pacatos...
et de l'empereur Conrad, dans un autre chant, inséré dans la biographie de Wippo :
Poslquam replevit Franciam (la Lotharingie) per pacis
„,.,. .A .. [abundan liant,
Mttigavit Alemannos et omnes regni lyrannos, Saxonibus et Noricis imposuit frena...
Ce qui est plus significatif, nous allons retrouver la Pouille et la Calabre dans le poème de Gui d'Amiens (mort en 1076) sur la bataille de Hastings (Chroniques anglo-normandes éd. F. Michel, t. III, vers 250, sv.) :
Apulus et Calaber, Siculus quibus jecula ferèns, Normanni...
Au surplus, on peut se demander, avec M. Tavernier si l'énumération de Roland n'est pas empruntée à Einhard (Vita Caroli), où figurent, dans une suite caractéristique la Bretagne, l'Aquitaine, la Lombardie, la Romagne la Pouille et la Calabre, l'Espagne, la Bavière, la Bohême' la Hongrie, la Saxe, l'Ecosse. Quant à voir, dans la laisse énumérative que nous venons d'étudier, un rappel des passages virgiliens (notamment VIII, 722, sv.) où toutes les conquêtes
d'Auguste sont énumérées, ou encore de procédés analogues chez Lucain (Pharsale, II, 583 sv. ; V, 660, sv. ; X, 26, sv.), je m'y décide plus difficilement, bien qu'il ne soit pas indifférent de constater que c'est là un procédé constant de l'épopée latine.
11. Qu'on me permette de rappeler qu'à deux reprises j'ai réuni des textes attestant la destination plutôt aristocratique de la « geste » [dans le Bulletin (belge) de Folklore, 1. 1 (1891) et dans mes Etudes Critiques (1912)]. M. Faral, qui est d'un avis opposé, ne me paraît pas avoir infirmé ma manière de voir. Ce que l'on peut lui concéder, c'est que la « geste », peu à peu détrônée par les romans, devint, au xme siècle, un amusement populaire. M. Bédier n'est pas, au surplus, farouchement opposé à la thèse que je continue à défendre. Sans doute, il s'étonne, si c'est à la classe guerrière que s'adresse la geste, qu'on ne trouve pas dans celle-ci des dédicaces, des mentions flatteuses, par exemple celle « d'un haut seigneur qui aurait protégé le poète, encouragé son entreprise », que le poète ne recoure pas à la flatterie << qui aurait consisté à rattacher à la lignée de Renaud de Montauban, ou de Girard de Roussillon, ou d'Ogier, telle ou telle des familles illustres du xiie et du xnie siècle ».
Que cette objection soit peu opérante, c'est ce qu'il est à peine besoin de démontrer. Dans combien de textes épiques la présence anachronique d'un personnage ne se justifierait d'aucune façon, si ce désir de plaire et de flatter ne l'y avait introduit ! Et peut-on oublier, pour ne citer qu'un fait, cette basse vengeance d'un trouvère excluant de son œuvre, d'après Lambert d'Ardres, un personnage qui lui avait été avare de ses deniers ! Mais c'est à M. Bédier, mieux informé, que j'entends demander la réfutation d'une doctrine aussi fragile que celle que je combats. A propos de Raoul de Cambrai et de la légende que nous a gardée le poème portant son nom, ce savant écrit : « Peut-être notre légende... représentet-elle aussi, par quelques-uns de ses traits, les préoccupations généalogiques de certaines familles de barons» (II, 411). Voilà une suggestion précieuse. Il est fâcheux que, tout entier à ses rapprochements clérico-jongleresques, M. Bédier l'ait un peu négligée dans la suite de ses travaux !