CHAPITRE IV
Dans sa très curieuse vie de Jean de Gorze, Jean, moine de Saint-Arnould de Metz, divise la Francia en deux parties, celle de l'Est, qui fut, dit -il, le royaume de Lothaire, et qui est devenue possession de Henri, roi des Germains, dont « notre glorieux César », Otton, est le descendant, et celle de l'Ouest, qui appartient à Louis, fils de Charles1.
On ne saurait mieux dire. La France de Charlemagne allait du Rhin à l'Océan ; celle de Lothaire (843) s'allongeait des Alpes au cours supérieur de l'Escaut, englobant le Hainaut, le Brabant, Namur et Liège, le Luxembourg roman et germanique, la Lorraine, l'Alsace et quelques territoires de langue « thioise » à son extrémité septentrionale. C'était un amalgame de peuples qui, parlant des idiomes divers, vivaient en aussi bonne intelligence que les Lorrains, les Luxembourgeois, les Liégeois et les Brabançons des siècles féodaux, tous bilingues, ou du moins qui étaient rési-
gnés à une vie commune, bien que parlant les uns des dialectes français, les autres des dialectes teutons2.
Cet assemblage ne dura pas longtemps ; mais il devait correspondre à une sorte de nécessité politique, puisqu'on le reconstitue à peu près, au Xe siècle, en faveur d'une série de bâtards, puisde deux souverains plus ou moins indépendants 3 , et que Charles le Téméraire tentera de le refaire à son profit cinq cents ans plus tard. On lui a imposé des dénominations assez variables dans nos annales. Elles trahissent l'embarras des chroniqueurs, à court de vocable pour désigner des territoires qui ne sont ni la Belgique de César, ni la Gaule proprement dite. Le plus usuellement, ils les appellent Belgica. Gerbert, le futur Sylvestre II et l'un des écrivains les plus illustres du xe siècle, se sert du mot dans une épitaphe en quatrain qu'on date de 984 4. Richer a recours au même artifice 5 et lorsqu'Aimoin intercale une nomenclature des cités de la Gaule, qu'il place en tête de son histoire, dans les données géographiques empruntées aux anciens sur la Belgique des Romains, sa liste correspond à l'état politique exact du royaume de Lothaire, ce qui implique, dans son esprit, la même équation que chez Gerbert et chez Richer 8.
Mais d'autre part Gerbert lui-même penche pour le nom traditionnel de Francia, c'est-à-dire de pays des Francs. Il l'emploie dans l'épitaphe de Frédéric Ier, duc de Haute-Lorraine 7, aussi élégamment mythologique que celle déjà mentionnée. En quoi
136 LE FRANÇAIS A LA TÊTE ÉPIQUE, il se conforme à la terminologie officielle, à celle des scribes de Lothaire I" et de Lothaire II, c'est-à-dire des deux princes sous lesquels, selon la très juste remarque de M. Parisot , « la terre franque, toute mutilée qu'elle est, n'en conserve pas moins sa glorieuse prééminence» 8.
Et de fait, c'est là que bat le coeur de l'empire, tant que le globe symbolique des Césars romains reste dans les mains hardies et fermes des princes carolingiens. Avant eux, c'était la petite Francia, presque toujours morcelée, émiettée à l'infini sous les roitelets que Grégoire de Tours, Frédégaire, leLiber Historiae.lesGesta Dagoberti, etc., ont montré rivaux d'ambition, souvent cruels et lâches, parfois capables d'une vraie pensée monarchique. A partir de Charles- Martel victorieux sur l'Amblève, c'est-à-dire au cœur de la future Lotharingie, la situation change ; les espoirs de domination occidentale s'éveillent Vainqueur des Sarrasins, protecteur du Saint- Siège, le Carolingien reprend la tradition impériale qui avait été interrompue pendant plusieurs siècles en Occident. Lui-même est Belge par ses origines ; c'est à Herstal, au confluent de la Meuse et de l'Ourthe, qu'est le berceau de sa famille. C'est là que sont ses biens domaniaux, ses réserves de chasse et de pêche, et c'est non loin de là, à Aix-la- Chapelle, que la capitale de l'Empire s'élèvera, belle et glorieuse, si glorieuse que, vers 1 120, la Chanson de Roland se souviendra encore de ce détail histo-
rique et nous montrera son véritable héros, Charles, « a Ais en la Capele », à Aix, « le meilleur siège de France » 9.
On s'est demandé quel avait été le régime intellectuel des peuples de cette terre des Francs, tantôt appelée France, tantôt Belgique, tantôt, et le plus justement, Lotharingie 10. Certains historiens ont soutenu que les incompatibilités de race et de langue, cause principale de la dissolution de l'Empire, lui avaient été funestes et avaient hâté son morcellement u.
Déjà M. Monod l'a reconnu, il n'y a jusqu'à 850 nulle trace d'hostilité, fondée sur les différences mentales, entre les Romans et les Germains plus ou moins assimilés. Ce n'est que vers la fin du IXe siècle qu'il croit découvrir une espèce de sentiment national, d'ailleurs tout différent de celui de maintenant. « Il ne faut pas, écrit-il, transporter dans ces époques, si différentes de la nôtre, les sentiments de notre temps.» Nous croyons que le distingué historien aurait pu être plus affirmatif. Il est d'ailleurs, ce que M. Monod a négligé, d'autres, raisons, puissamment actives, qui rendaient difficile une tentative de désunion fondée sur des complexions raciques opposées les unes aux autres. La communauté des intérêts économiques d'abord, qui devait, plus qu'un simple rêve d'ambition, favoriser à plus d'une reprise la restauration de l'État hybride, dont les destinées, avec la couronne impériale, furent confiées à l'aîné
des fils de Louis le Pieux. Ensuite l'indifférence générale de ces temps reculés pour les querelles de langues qui sont une des sottises de notre époque «éclairée». L'unité de culture, enfin. Car ce n'est ai le roman, ni le tudesque, qui sont la langue de l'Église, de l'administration, de l'enseignement, des gens cultivés en Lotharingie du ixe au xne siècle, sinon au delà. C'est le latin, et le latin seul.
En latin sont rédigés les livres de piété, les vies de saints, les annales des princes et des monastères, les lettres d'un Gerbert ou de tout autre prélat revêtu de charges politiques ; en latin sont composés les poèmes sérieux ou plaisants qui constituent toute la littérature de ces contrées si belles et si riches, arrosées par la Moselle, la Meuse, la Sambre et l'Escaut.
Voulez-vous qu'après nous être enquis des formes de la pensée littéraire française jusqu'au XIe siècle, et après y avoir découvert la trace très nette de la pensée antique, nous allions maintenant l'interroger de plus près dans la Francia, dans ces provinces de KEst et du Nord-Est qui resteront, même après l'éparpillement féodal, un morceau de France tout palpitant?
Sans doute, elles sont devenues les sujettes, d'ailleurs souvent turbulentes et insoumises, de l'Empire germanique. Mais leur âme n'appartiendra jamais à ce maître lointain qu'elles ignorent. En lisant les lettres de Gerbert, on pense involontaire-
Tnent au héros d'un roman écrit d'hier, et qui, « au service de l'Allemagne .», garde un cœur bien français. Le plus grand prélat de son temps, né en Aquitaine et futur archevêque de Reims, s'écrie, en une apostrophe douloureuse, dont notre époque est peutêtre mieux faite que la sienne pour comprendre toute l'amère éloquence : « O temps, ô mœurs, où va-t-il falloir vivre? Si je reste fidèle à ma patrie, je trahis la foi la plus sacrée; si je suis son impulsion, je dois m'exiler. Il vaut encore mieux m'exiler en gardant ma foi que d'exercer mon pouvoir en France (in Latio) et manquer à ma parole12. »
In Latio, voilà la France pour lui, et c'est d'un mot définir la culture de sa race, et aussi dévoiler le secret de ses prédilections. Dans une autre lettre, adressée en 984 ou 985 à un moine d'Aurillac, Gerbert oppose les Latini aux barbari. Et que sont pour lui les barbaril Ces Allemands dont le chef suprême est son protecteur et son suzerain. Sa sensibilité, toutes les forces de son intelligence, toute son éducation savante se révoltent en lui contre une sujétion que la parole donnée lui inflige, qui fut celle des évêques liégeois, les uns venus de l'Est, les autres Français pour la plupart13, tous Latins de culture et peu à peu enchaînés par les liens d'une civilisation commune, d'une même langue aussi avec les rois de la Francia.
Ces rois eux-mêmes, dès le vne siècle, sont, on ne l'ignore pas, désireux de légitimer leur pouvoir sous le couvert de la pourpre romaine. Ils ont beau sentir,
dans leurs artères, la poussée violente du sang barbare ; leur pensée unique est de s'insinuer, par l'Eglise, plus tard par les poètes et les légistes, dans le vêtement rigide et somptueux d'une civilisation supérieure.
Rien de plus intéressant à noter que la naissance et les progrès d'une légende qui va contribuer à isoler les Francs des autres barbares et à les naturaliser peu à peu sur ce sol conquis par leurs f ramées. Tout d'abord, ce sont des brutes redoutables, et, pis encore, des êtres sans foi ni loi14. Ainsi les jugent Flavius Vopiscus, Salvien et tous les auteurs de la période douloureuse de l'implantation en Gaule. Puis le ton se modifie peu à peu. Prudence, courtisanerie, constatations sincères, il n'importe. Dès les temps de Grégoire de Tours l'opinion s'accrédite qu'ils constituent une race d'élection, et, soit qu'on les loue de façon absolue, soit qu'on les oppose avantageusement aux autres barbares15, une légende s'accrédite en leur faveur qui leur assigne une origine plus noble. Déjà au ve siècle elle semble avoir pris une forme concrète dans cette fable d'une origine troyenne, qui devait connaître une si grande fortune, et, de la compilation de Prosper Tiro, aller jusqu'à Ronsard 16. Nous la retrouvons chez des chroniqueurs comme Frédégaire, dont l'interpolation relative à cette légende est caractéristique, dans les Gesla regum Francorum, compilation indépendante écrite vers 725. Francus, héros éponyme, apparaît.
chez cet Ethicus Ister qu'on a beaucoup étudié, sans qu'on ait réussi à débrouiller encore de façon complète la genèse de son œuvre, ni à établir l'identité de sa personne. Après 750, les témoignages se multiplient de telle façon qu'il devient superflu de les aligner. On nous permettra pourtant de noter que le plus beau poème de la Francia rattache celui qui deviendra le traître Hagen, dans l'épopée allemande, à Priam et à ses héritiers. C'est déjà la Rome d'Enée qu'on veut, semble-t-il, flétrir dans le crime de Hagen; mais ce Hagen est encore digne de notre respect dans Waltharius 17.
TI
En écrivant ce nom, me voici conduit sur un terrain bien délimité. La Francia lotharingienne n'est pas seulement le berceau du royaume franc ; elle est la terre natale de l'épopée franque. C'est en deçà du Rhin, entre la Meuse et les Vosges, qu'ont été composées, dans un latin tantôt incorrect, tantôt pédantesque, mais toujours savoureux, les histoires plaisantes ou tragiques dans lesquelles l'admiration du geste héroïque, le désir insatisfait de l'aventure, le plaisir malin, parfois féroce, de railler les travers humains, manifestent à notre pensée attentive le génie nouveau de la France littéraire.
Car la littérature française est née le jour où Gérald écrit son Waltharius 18, où des inconnus ra-
content, l'un l'aventure du miles qui sert un prince étranger, rentre chez lui, trouve la fortune et le bonheur, un autre, ses propres mécomptes qu'il a la fantaisie ébouriffante de transposer en une fable d'animaux, tandis qu'un troisième nous donne le premier Renard, le prototype ou le modèle des branches françaises et aussi du récit flamand de maître Willem. Tous les genres de narration sont donc représentés dans cette petite galerie, qui attend son amateur d'art pour en rassembler les morceaux et les mettre, enfin, dans leur place et surtout dans leur lumière. Tâche difficile, dont je n'espère pas triompher seul, la critique allemande ayant jugé de bonne prise tout le lot avec notre unanime et tacite consentement, fruit d'une indifférence qui a trop longtemps duré.
Restituer à la France l'épopée héroïque, l'épopée animale et le roman d'aventures des xe-xie siècles, c'est, en même temps, nous délivrer de ce cauchemar : le mystère des origines françaises de nos plus belles œuvres des xne-xnie siècles. Si, dès les temps qui ont précédé les premiers textes épiques en langue d'oïl, nous possédons en droite propriété des écrits latins qui leur ressemblent comme des frères aînés, dont le thème, la manière, le style, parfois le vocabulaire, transparent sous le latin, sont déjà ceux des productions venues après, il n'est même plus besoin, comme on l'a tenté à grand renfort de textes et d'arguments, de renverser ces « idoles » que n'a pas
connues Bacon dans son Novum Organum et qui s'appellent tradition populaire, cantilènes, prototypes perdus, apport étranger, germanique ou celto-irlandais, etc., etc. De même qu'au xne siècle (et déjà en partie au xie) le drame liturgique, développement organique des parasites de la liturgie, engendre le drame religieux en langue vulgaire (attestant encore ses origines par les rubriques latines et les autres vestiges de son enfantement laborieux), de même, à cette date décisive de la pensée française, sous le rayon réchauffant d'un latinisme plus actif, que prouvent les mille imitations de l'antique dans l'art et les lettres, la geste nationale et le roman, son frère utérin, longtemps confondu avec elle dans le goût de nos aïeux, rejettent, non sans peine, l'habit romain. Us le rejettent, mais ils gardent toutefois ce qui constitue l'essence même de la narration de Virgile, de Lucain, de Stace et de leurs médiocres successeurs. Œuvres de gens de lettres (plus ou moins d'Église et en tout cas dévoués à sa cause) , Roland, la Chanson de-Guillaume, le Pèlerinage sont, parmi tant de poèmes perdus, la version respectueuse de ces narrations dont le Waltharius est un attrayant spécimen. Tout les en rapproche et rien n'y contredit l'aveu d'une consanguin éité, dont il a fallu le lourd amas de nos préventions scientifiques et l'influence de la critique teutonne pour la cacher si longtemps à nos yeux. Je m'occuperai d'abord du Waltharius. C'est une histoire de guerre et d'amour, comme nos meilleurs
romans. Hildegonde est la sœur jumelle d'Aide, timide et fière comme elle, mais mieux partagée par le destin. Hagen n'est pas Ganelon, — il le deviendra outre-Rhin, — mais ce n'est pas non plus un caractère aussi noble que celui de Gautier. Le voilà bien, le héros sans tache et sans peur, que toute notre épopée va refondre dans son creuset et imposer au monde. De Gautier à Roland il n'y a même pas la distance d'une terre natale à l'autre. Car si l'un est de la Marche de Bretagne, l'autre est de la Marche d'Espagne. Ce sont des frères de race et d'armes. Otage, comme Roland est victime, il s'échappe avec sa fiancée du palais d'Attila, il traverse la Germanie, et, après avoir franchi le Rhin, il se prépare à rentrer dans le manoir de ses ancêtres. Sans doute, comme à Roland, dans les défilés de Roncevaux
Dune (alors) lui remembret des fi us (fiefs) et des honors Et des puceles et des gentilz oixurs (épouses).
Il s'engage donc dans l'épaisseur de ces gorges vosgiennes, où il respire déjà le souffle embaumé de la terre patriale ; mais il a compté sans la trahison, lui aussi : Gunther. le maître et l'ami de Hagen, a eu vent du retour de l'Aquitain, des trésors qu'il emporte, de la belle fille qui l'accompagne. Son avidité de Burgrave rhénan (il est à Worms, sur le fleuve des légendes) l'emporte sur tout sentiment de droiture ; il emmène douze guerriers, les douze pairs de l'infamie, comme il y a dans Roland les douze pairs de la
loyauté. Le reste du poème est le récit des douze combats singuliers, Gautier triomphant successivement, comme un vrai héros d'épopée, de chacun de ses adversaires. Hagen, qui s'est tenu à l'écart, Hagen, le compaing de Gautier, comme Olivier l'est de Roland, Hagen cède enfin à la sollicitation pressante du roi son seigneur :
Pur son seigneur deit hum suffrir destreiz 19.
Dans un duel effroj^able, il mutile le héros qui le mutile à son tour. Puis, réconciliés dans la douleur, ils boivent à la même coupe le vin que verse Hildegonde et gabent, comme leurs pareils du Pèlerinage dans le palais de Hugon.
Comme cette trop brève analyse suffit, je pense, à l'établir, le Waltharius a tout ce qu'il faut pour reprendre sa place dans la longue et fastueuse série de nos poèmes épiques. Cette anecdote tragique, qui met des Francs en scène, n'a pu être imaginée et racontée que par un Franc. En la localisant à l'ouest du massif vosgien, en y faisant figurer un Messin (Camalo M demis metropolitanus) dont on retrouvera peut-être la trace dans les annales de la cité, il savait ce qu'il faisait. Déjà Mullenhoff, qui écrivait en 1858, reconnaissait en son héros, malgré son nom germanique, le représentant de la Gaule romaine. C'est aussi le sentiment de Symons en 1888, comme c'avait été, dès 1873, celui de Scherer 20. Les esprits les plus conscients de la philologie germanique s'étaient donc
tacitement accordés pour préparer les restitutions nécessaires ; mais on ne pouvait leur demander cette preuve de suprême abnégation de renoncer à la propriété d'un mythe, où figurent au moins deux héros, assez déplorables, des Nibelungen.
Les plus récents éditeurs du poème n'ont pas eu l'heureuse pensée de reprendre l'examen de la question de sa paternité, et ils se sont bornés, comme l'observait récemment M. Jacques Flach, à endosser successivement cette hypothèse absurde d'un écolier écrivant ce chef-d'œuvre à Saint-Gall. Pour cela il leur a suffi de maintenir l'interprétation tendancieuse d'un passage des C astis Sancti Galli, où il est dit qu'un des Ekkehard aurait rédigé « metrice in scholis» un devoir d'élève sur la vie de Waltharius, et même l'aurait rédigé si maladroitement que son pieux biographe est obligé de le reconnaître : « vacil- Iwiter, quidcm, écrit-il, quia in affectione... erat puer ». C'est ce pensum qui serait notre Waltharius ! On se demande à quelle pensée obéissent ceux qui défendent une pareille thèse ; on se le demande surtout lorsqu'on constate que l'œuvre, dans ses trois plus anciens manuscrits, porte une autre signature, celle du moine Gérald, qui la dédie humblement à un prélat du nom d'Erckembald. Tout cela n'a pas empêché qu'en l'honneur du «Deutschtum*, sans doute, la glorification d'un Aquitain, écrite en un latin tout pioche du français, n'ait été attribuée à un adolescent de Saint-Gall !
Mais il y a pis. Dans ce poème signé qui nous transporte dans les Vosges et met en scène deux Français fuyant l'esclavage chez les Avares, l'auteur a cru, à un certain endroit, utile d'ajouter à la précision relative de son nom, la précision plus nette de la langue que parlent les personnages. Les vers 765-66 ont été tournés et retournés dans tous les sens, et l'on est régulièrement parvenu à leur faire dire le contraire de ce qu'ils signifient. Ces vers sont placés dans la bouche de Gautier, insulté par un de ses adversaires, qui, le voyant ruisselant de sueur et tacheté des feuilles tombées des arbres et qui se collent à sa peau, croit spirituel de le comparer à un faune, hôte familier de ces bois (saltibus assuetus faunus, 763). Et Gautier de rire :
Celtica lingua probat te ex Ma gente creatum, Cui natura dédit reliquos ludendo praire.
Ce Français, qui est accoutumé aux « gabs », aux plaisanteries des gens de son pays, qui plaisantera lui-même, à la fin de l'œuvre, en regardant son corps mutilé et celui de son plus redoutable adversaire qui ne l'est guère moins, ce Français est tout naturellement porté à prendre pour un compatriote l'homme qu'il a devant lui et qui parle français (celtica lingua) et il se hâte de lui répliquer qu'à son langage il reconnaît bien l'humeur d'une race, inégalée dans l'art de se moquer des gens. Tel est le sens des deux vers, et le fait qu'Ekevrid est d'origine saxonne ne l'infirme
pas. Car l'auteur a eu soin de nous apprendre que ce Saxon (a Saxonis... oris generatus) avait dû s'exiler, ayant tué un noble de son pays (pro nece fada cujusdem primatis... exul). Rien de surprenant que, fixé dans le pays des Francs, au Xe siècle, cet exilé ait appris l'une des deux langues de la Francia, le français, qui n'était pas inconnu à un Aquitain de rang supérieur, bien que cet Aquitain parlât, lui, un dialecte d'oc. Et ce que j'avance ici trouve dansles textes d'alors la plus nette confirmation. Interrogez les annalistes qui ont écrit dans l'ancienne Lotharingie : Sigebert de Gembloux traduit français par Celtica lingua, comme Richer, dans maints passages de sa chronique, distingue soigneusement les Galli Celtae des Aquitani et des Belgae, la Celtica Gallia du roi Robert, du Lotharium, etc. 21.
Je m'excuse d'avoir introduit cette petite dissertation, qu'on trouvera longue, au milieu d'un exposé général. Mais il est bon qu'on soit édifié sur les étranges parti-pris d'une critique, qui ont trouvé des esprits complaisants chez nous.
Revenons maintenant à Gautier, à ce héros qui, d'Aquitain que le fait Gérald, deviendra Espagnol — tout comme Guillaume d'Orange — dans les versions allemandes de notre poème. Nous allons, grâce à la chronique de Novalese et au Liégeois Egbert 22, apprendre qu'il termina sa laborieuse existence à la façon de maint prince, qui est aussi celle de plus d'un héros de roman. Après ses exploits, comme-
morés par notre poète latin, après son mariage avec Hildegonde, il semble, en effet, qu'il ait, comme tant de ses pareils, été touché plus fortement de la grâce et fait son «moniage». Oui, vraiment, l'analogie de l'Aquitain Gautier avec l'Aquitain Guillaume va au delà de ce que cette glorification d'une même origine et d'une même bravoure pouvait déjà suggérer. Elle se développe avec la carrière du héros. Tous deux meurent en sainteté, mais non sans des aventures plutôt burlesques qu'on nous a transmises des deux parts et dont la similitude ne peut laisser hésitant un critique impartial23. Des deux parts, en effet, le chevalier devenu moine se rend sans doute insupportable à ses nouveaux compagnons, et une mission, à la fois vulgaire et dangereuse, lui permet, malgré son âge et les privations claustrales, de prouver la force de ses biceps, restée intacte, dans une rencontre qu'il fait au milieu d'une forêt. Attaqué par des brigands, il se laisse dépouiller par eux, selon les instructions formelles qu'il a reçues, jusqu'à l'instant où leur avidité, en s'attaquant à ses braies, menace sa pudeur chrétienne. Alors, libre de ses mouvements et fort de son poing, il les assomme l'un après l'autre.
Admettre un seul instant que nous avons affaire à deux versions indépendantes d'une même histoire inventée — ou réelle, — c'est sortir du plausible pour sauter à pieds joints dans la fantaisie. Au contraire, supposer, selon toutes les vraisemblances, que nous
n'avons dans le Waltharius qu'un fragment laborieusement rimé de la vie légendaire d'un héros que d'autres poètes ont chanté d'abord dans la contrée où il accomplit son principal exploit24, qu'ensuite ces agréables imaginations ont été transportées dans le déroulement agité de la vie d'un autre héros, non moins/néridional que le premier (et que ce ne peut être par hasard qu'on a célébré surtout dans le nord de la France, ainsi que l'atteste le dialecte de ses plus anciennes « gestes ») 25, voilà une suggestion qui se concilie avec le maximum de vraisemblances dont dispose notre "induction.
Le Waltharius qui a inspiré des poètes du Nord, proches de la Lotharingie, sinon — c'est le cas du plus ancien en date — - Lotharingiens eux-mêmes, le Waltharius qu'a connu Egbert de Liège, et dont la langue est familière à l'auteur de YEcbasis et à celui de YYsengrimus, œuvres nettement localisées en Lotharingie, le Waltharius en partie perdu, en partie sauvé dans la version de Gérald, a conservé longtemps, et justement, sa popularité littéraire. Est-ce le hasard qui veut que l'auteur des Nibelungen et l'auteur de la Chanson de Roland l'aient également eu sous les yeux? Le premier le cite plusieurs fois ; le second fait mieux : il met à profit le poème des douze combats de la façon la moins équivoque26 et si l'on n'est pas fondé jusqu'ici à retrouver l'époux de Hildegonde dans ce Gualter de l'Hum qui, revenu précisément d'Espagne, reparaît
avec une singulière insistance dans le texte d'Oxford, il n'y en a pas moins là une coïncidence, qui a impressionné toute la critique d'outre-Rhin et qui, en tout cas, doit frapper un esprit non prévenu.
Ce qui importe le plus à ma démonstration, ce n'est pas cette double dérivation, pourtant bien instinctive. C'est le vêtement littéraire de l'œuvre de Gérald, qui ressemble, de façon si étonnante, à l'habit de nos chevaliers français.
Des deux poètes, le goût descriptif est le même, comme s'ils avaient les mêmes héros. Ces otages, dont l'histoire forme le début du WaltJiarius, ne les trouvons-nous pas au début de Roland, où Blancandin offre la garantie de son propre fils — il n'en est pas de plus noble, ajoute-t-il — à Charlemagne dont il s'agit de détourner l'ambition conquérante des États de son seigneur? Les amours de Gautier et de Hildegonde sont à la fois graves et douces, comme celles de nos héros épiques. Les douze combats, qui constituent le nœud du drame, sont en tout réglés comme ceux de nos chansons. On y frappe et on y taille de la même façon. Il n'est pas jusqu'à la description des armes, qui n'offre avec Roland, par exemple, des analogies surprenantes. Les mêmes gabs (gasconnades) s'étalent ici (765-6, 1424, sv.) et dans l'épopée. Mais si on raille facilement, on meurt non moins facilement pour son roi (633,^1 109-10). Et comme il y a des visions nocturnes dans Roland, il y en a dans le Waltharius, et
qui sont peuplées du même fantastique. D'une part comme de l'autre, c'est d'une hauteur qu'on surveille l'approche des ennemis. UInclita Francia du vers 55 de Waltharius, c'est déjà le pays sans pareil, la Terre Majur — Sur tute gent... hardie, — des guerriers de Charlemagne, et de même que ceuxci regrettent la dulce France dans les déniés sauvages du pays basque, de même Heriricus fait vibrer les cœurs de ses « seniores » (c'est-à-dire de ses seigneurs) à l'idée de défendre leur douce patrie : « dulcern defendere patriam ». Le langage même de ce personnage, celui de son fils, celui des guerriers qu'il combat sont empreints de la même énergie familière qui rompt (trop rarement, hélas !) l'affreuse monotonie des pages descriptives de nos chansons. Au meon vol des serments de 842 et au vuel des textes postérieurs correspond le velle meum ; on parle à l'oreille (inquit in aure) ; on vante l'or recuit (auro recocto) ; on se sert de causa et de ratio pour dire ce que disent les mots français chose et raison (propos), et la liste, que je dresserai ailleurs, serait trop longue ici des vocables et des tours de notre langue dont use le pseudo-moine de Saint-Gall pour nous intéresser aux péripéties d'une action tragique dont un coin de France est le théâtre, et un fils de la Francia, l'auteur.
Ainsi cette épopée est déjà notre épopée. Elle n'est guère antérieure aux premières versions perdues de Roland, et nous avons vu que cinquante ans plus tard, de l'aveu de M. Bédier, ont été composés les prototypes de plusieurs de nos chansons de geste 27. Déjà elle nous offre le ton, le style et les formes littéraires qui vont triompher bientôt. Elle apporte, avec le fragment de La Haye, de date à peu près contemporaine, la preuve d'une fermentation épique, qui trouve dans la curiosité cléricale un adjuvant aussi précieux que nécessaire. Le clerc, qui a écrit Roland, descend en droite ligne du « peccator fragilis Geraldus nomine vilis » à qui nous devons l'histoire émouvante de Gautier, de Hildegonde et de Hagen.
Vers la même date, et dans les mêmes lieux, un moine lorrain, de Saint-Evre de Toul, nous confie, dans un curieux pastiche d'Horace, des bribes de sa propre histoire28. Il nous avoue manquer d'élan et de science pour les narrations sévères de ses devanciers et il plaide la cause de ceux qui, comme lui, préfèrent l'amusement d'un « papier menteur ». Il n'empêche qu'à vingt endroits il atteste sa connaissance minutieuse des procédés et des « motifs » de l'épopée dont il nous offre l'amusante caricature. Qu'il ait recours à l'allégorie, et que ses premières expériences de la vie deviennent la fuite d'un jeune
veau à travers les herbages de son pays, dont il décrit avec charme les plaisirs et les occupations agrestes, c'est ce qui n'étonnera aucun lecteur familier avec les imaginations littéraires du Moyen âge. Ce qui est plus important, ce sont les nombreux horsd'œuvre et allusions de ce court poème, où M. Bédier aurait puisé, notamment, un argument de force en faveur du rôle des dévotions populaires dans l'élaboration des légendes. A un moment 29, notre inconnu nous transporte à Bordeaux et s'attarde avec nous sur le parvis de Saint-Séverin, la nuit qui précède la fête du saint. On ne peut s'empêcher — surtout qu'il vient d'être question des Franci corniferi — de penser que le moine-voyageur a vu, comme dit Turold :
De sur l'alter (autel) Séverin le baron
... l'oliphan plein d'or et de mangons (pièces d'argent).
Li pèlerin le veient (voient), qui là vont (3 685-7).
Avec YEcbasis Captivi, où se dessine déjà la querelle du renard et du loup, la fable animale tend à s'enfler jusqu'à l'épopée, celle qui, dans Ysengrimus 30, écrit sur les frontières de la Lotharingie (à Gand, par maître Nivard), et dans le Reinaert flamand, va prouver la remarquable fécondité du génie bilingue de l'ancienne Francia dans la satire sociale.
Enfin, pour que la gamme soit complète, à l'heure même où un Français renouvelle ainsi un genre, que
l'antiquité gréco-latine n'avait jamais poussé au delà de l'apologue, un autre Français nous donnait notre premier roman d'aventures.
Je ne puis que prendre date ici pour une affirmation, que je ne risque qu'après une longue et minutieuse étude, dont on trouvera le détail ailleurs 31. Le roman qui, selon mes conjectures, a été écrit après 1120, et non au xie siècle, n'est autre que ce Rodlieb, dont s'est trop longtemps enorgueillie la science allemande. A peine avait-il été révélé au monde par l'illustre Jacob Grimm, dans un recueil, dont il se fait maintenant que toutes les parties nous permettent la même revendication 32, qu'on admira le latin aisé et la manière gracieuse et familière, quoique non privée d'élégance, de l'inconnu qui, à travers la langue des clercs, parle, en quelque sorte, le joli français de l'époque de la Chanson de Roland. Son héros est déjà un héros de Chrétien ou de Gautier d'Arras. Ses aventures ressemblent à celles d'un Perceval ou d'un Cligès, ou de cet Ille qui, voulant cacher sa honte d'être défiguré, fuit son amie et la Bretagae pour prendre du service chez l'empereur. Mais les détails de mœurs, le goût sentencieux, les préoccupations gastronomiques et l'érudition variée de l'écrivain dénotent son éducation cléricale, et on ne risque pas de se méprendre en le rattachant à ces clerici vagantes dont nous savons qu'ils furent les meilleurs messagers de la pensée française dans le monde et que narration, lyrisme et théâtre, où brille leur
verve insouciante et où se trahit parfois leur cynisme, leur doivent le plus fécond des renouvellements 33. Au point où ils nous mènent, l'histoire littéraire latine de France tend à se clore pour les génies populaires et à faire place enfin à l'histoire littéraire française.