‹ Le français a la tête épiqueChapitre 28 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ne peut-on s'arrêter ici? Ne peut-on soutenir qu'avec une tradition littéraire ininterrompue, du Ier au xic siècle, l'apparition des premières narrations héroïques, qu'un hasard nous a conservées, ne constitue qu'un phénomène normal, qu'elle correspond à des progrès sociaux, à une diffusion plus large des idées, à un usage généralisé de la langue d'oïl ou plutôt de ses grands dialectes?

On peut, certes, le soutenir. Et pourtant, il reste à dégager et à caractériser les éléments de différenciation sur lesquels repose l'individualité même de nos chansons. Si celles-ci n'étaient que la combinaison, plus ou moins harmonieuse, des thèmes et des procédés littéraires hérités de Rome, elles ne vaudraient pas la peine qu'elles ont coûté à la critique. Pas plus, d'ailleurs, qu'elles n'auraient joui aussi longtemps d'une vogue universelle. Ce qu'on note en elles, en dépit de bien des tares et des faiblesses, c'est le souffle miraculeux d'un temps et d'une foi,

qui ne sont ni le temps ni la foi de Virgile et de Lucain.

Le christianisme a passé par là. Il n'est guère perceptible dans les œuvres latines, dont les vers lourds et graves ont eu ce prix infini de renouer la chaîne des époques. Il y est beaucoup question de Dieu et de nos devoirs envers lui ; mais il fallait le choc violent des conflits armés qui se multiplient dès les xe-xie siècles, et où le Croissant s'oppose à la Croix, il fallait aussi la sorte de nostalgie d'autres cieux que les pèlerins d'Espagne et d'Italie et les Croisés propagèrent sans le savoir ; il fallait enfin des mots tout neufs, compris de tous, pour opérer une fécondation, interdite à l'effort discret et limité des latinisants.

De tout cela, il va résulter une géographie littéraire, qui était absente de nos poèmes, et dont M. Bédier a écrit l'histoire avec une remarquable dextérité dans ses Légendes épiques. Il n'est pas niable, et je l'ai déjà reconnu, que les chansons sont parfois, sont souvent des commentaires libres, peu sûrs il est vrai (je ne dis pas des guides), de la dévotion itinérante qui préluda aux grandes expéditions d'Orient et leur survécut. Il n'est pas niable que ces dernières ont contribué à renouveler le matériel épique, qui était usé jusqu'à la corde. Les passages descriptifs de maints poèmes, des épisodes entiers d'eeuvres comme les romans de Thèbes, de Troie, à' Alexandre, ne se concevraient pas sans les

souvenirs rapportés de l'Empire d'Orient, de Syrie et de Palestine.

Déjà dans Roland (et plus encore dans le Pèlerinage) il n'est pas besoin de solliciter les textes pour reconnaître, comme M. Albert Marignan l'a fait en quelques pages très condensées 1, les obligations de l'auteur à des récits de voyageurs ou de soldats qui avaient visité les lieux saints, peut-être, comme l'affirme M. Tavernier 2, aux historiens de la première croisade. C'est ce qui daterait aussi — si un passage tout à fait décisif ne nous épargnait les hésitations 3 — le -pseudo-Rodlieb, dont il est très vraisemblable que le héros se met au service d'un souverain oriental, celui dont les lésants l'enrichissent d'une façon imprévue après son retour au pays. Dans le Pèlerinage, la description du palais de Byzance, pour imprécise qu'elle soit, emprunte sa signification et son opportunité à la proximité d'événements qui modifièrent la sensibilité occidentale.

C'est ailleurs, dans la tradition religieuse de nos pays, mise à contribution de plus en plus ouvertement, que se cache, au surplus, la principale source de cette sensibilité nouvelle. Le jour où les écrivains français tâchent d'exprimer dans la langue du peuple l'émoi des cœurs simples devant le martyre, le miracle ou, tout uniment, la pratique des vertus quotidiennes des Bienheureux, un frisson nouveau est né. La littérature va créer des formes et des mots pour que ce frisson se communique à ceux qui

écoutent ou à ceux qui lisent. Déjà dans Eulalie et dans le Saint-Léger on perçoit quelque chose de cette émotion profonde et contenue que les vies de saints latines, en très grand nombre, avaient permis jusquelà de goûter à une élite. Mais dans le Saint- Alexis, le chef-d'œuvre du xie siècle, il manque peu de chose, en vérité, pour que nous possédions l'équivalent populaire de la narration parfaite, qui était restée le privilège des latinisants.

Relisons le Saint-Alexis dans l'excellente édition Paris. Le ber Euphémien n'est-il pas un personnage de nos chansons? Les regrets que lui arrache la vue de son fils mort et méconnaissable sont moins d'un père chrétien que d'un chevalier. Il parle de son « chef blanc >>, de sa « barbe chenue » comme Charlemagne, de ses « granz ereditez » et de ses « larges terres >> comme un seigneur féodal ; du heaume, de la brogne et de l'épée qui étaient destinés à son fils, du gonfanon qui aurait fait de celui-ci ce que Geoffroi d'Anjou fut pour l'empereur. Et quant à la jeune femme abandonnée au seuil de la chambre nuptiale, elle fait penser involontairement à la belle Aide, qui ne connut pas, non plus, les joies de l'épouse. La longue complainte, si passionnée, que le poète lui a mise dans la bouche, conviendrait mieux à un roman qu'à une cantilène pieuse.

Turold, qui évidemment avait lu l'œuvre, s'en est souvenu à plus d'une reprise. Les regrets de

Charlemagne, chez lui, ressemblent, au moins dans leur dessein général, à ceux du père, de la mère et de la femme d'Alexis :

Pluret des oilz (yeux), tire sa barbe blanche,

dit-il de l'empereur muet de « douleur et pesance » devant Aide, qui réclame son fiancé.

Ad ambes (avec des deux) mains derumpt sa blanche barbe

avait déjà dit l'auteur d'Alexis du père de celui-ci, réduit à un impuissant désespoir devant la plainte de sa bru. Les deux vieillards regrettent cette « juvente belle» (Alexis, 962; Roland, 2916) qui disparaît et des deux parts, pareils au chœur antique, les assistants s'associent à ce malheur : « granz dolz... et granz deplainz », dit l'auteur d'Alexis ; comme un écho fidèle, Turold écrit (3 722) :

Franceis baron en plurent et si la plaignent.

Et le trouvère, qui nous a laissé une version de Raoul de Cambrai, répète à son tour (6 137) :

Plorent i dames, sergant et chevalier.

Et d'autres répéteront le même propos après lui 4.

L'auteur d'Alexis est plus précis encore ; il nous montre Euphémien, dans l'excès de son désespoir, se frappant la poitrine, s'arrachant les cheveux et « maiselant son vis(age) ». Et il ajoute :

Mitlt fust il dur qui n'estoust (n'aurait pas dû)

[plnrer (862).

Turold trouve le trait de bonne prise :

Trait ses crignes (arrache ses cheveux) pleines

[ses mains...

Nen 1 ad cel kt durement ne plurt (2 908).

Combien d'autres exemples on pourrait alléguer de cette large mise à contribution du genre le plus populaire au xie siècle, que fut, sans doute, la cantilène de saint ! Lorsque je relis mon Roland, mille souvenirs de lectures pieuses m'assaillent, depuis ces « avisions d'angele », qui sont comme le pain quotidien des hagiographes, jusqu'à tel détail descriptif, les « mains blanches >> de Turpin, que Roland croise sur son sein déjà glacé5, ces «mains blanches» que la littérature ecclésiastique vante déjà au Xe siècle, sinon plus tôt, chez un prélat. Elles ont eu du succès, ces belles mains ; l'auteur de la Chanson de Guillaume en reparle avec une certaine affectation 6, de même que celui du Coronement Looïs n'a garde d'oublier le titre de « defensor viduarum » que l'hagiographie attribue aux saints les plus vénérés, et dont il croit nécessaire d'honorer l'empereur, recommandant à son fils ses devoirs tutélaires, comme la tradition populaire le répétera pour ses successeurs allemands 7. De même, encore, les premières et bien naïves caractéristiques de la beauté féminine, lorsqu'elles ne viennent pas tout droit de

Rome, sont des prêts complaisants que fait l'hagiographie à l'épopée 8.

L'hagiographie est un vaste réservoir d'idées, de sentiments et de mots, dont nous tous, romanistes, avons eu le tort grave de nous désintéresser, ou à peu près, jusqu'ici. C'est chez elle pourtant qu'on a les meilleures chances de trouver le fil conducteur, dont ont été privées les recherches sur les origines du style épique. Parcourez la plupart des travaux consacrés à celui-ci, surtout en Allemagne, vous n'y trouverez même pas une allusion à nos vies de saints.

Or, dès le IVe siècle et à plus forte raison chez Grégoire de Tours et ses successeurs, le récit des actes et des vertus des bienheureux tient une place éminente dans la tradition historique et littéraire. La caractéristique du personnage, son portrait physique, parfois minutieusement tracé, la variété indéfinie de l'ambiance, qui sollicite l'attention du narrateur, l'entraînent même à de longs hors-d'œuvre 9. Tout cela n'a pas été sans exercer quelque influence sur les écrivains de langue française, dont les plus anciens sont des clercs et se sont contentés de traduire ou de paraphraser les vies latines des saints nationaux ou étrangers. Les premiers épiques ne s'écartent guère qu'en apparence de ce même dessein, et leurs panégyriques d'un Roland, neveu de Charlemagne, ou d'un Vivien, neveu de Guillaume (qui lui-même sera béatifié) , ressemblent encore, à bien des égards, à des écrits de dévotion. Ils en conservent la teinte

générale, le vocabulaire 10 ; même là où ils se hasardent à décrire des passions bien profanes, et notamment lorsqu'ils esquissent leurs premiers profils de femme, ils n'innovent guère, si on les confronte avec leurs maîtres de la littérature édifiante.

Est-il utile, au surplus, d'insister sur de telles observations? Tout médiéviste pourra les contrôler, pour peu que les sources latines l'attirent au même degré que nos vieux textes. Seuls, les érudits, que préoccupent et asservissent les distinctions d'école, se sentent mal à l'aise devant une complexité qui est celle de toutes les choses humaines, lorsqu'on renonce aux catégories où le sociologue prétend enfermer la vie.

Et j'irai plus loin, puisque j'oserai avancer ceci : non seulement les poèmes historico-épiques forment les anneaux d'une chaîne continue depuis Rome jusqu'à notre grand xie siècle ; non seulement la poésie édifiante des clercs a été mise à contribution par leurs confrères des narrations épico-romanesques ; mais nous n'avons, dans l'ensemble de ces productions latino-romanes, qu'une partie de l'activité littéraire qui déborde leurs cadres tout faits et qui, pareille à une végétation physique, envahit bien d'autres domaines que le leur. Pourquoi toujours et partout des poèmes? Est-ce que des récits «romancés» en prose n'ont pas pu remplir le même office? Ils l'ont assurément rempli et j'en vois la trace, variée et abondante, dans les nombreux textes

historiques, farcis de légendes, dont la teneur épique embarrasse la philologie, trop rigoureusement astreinte à la règle qui entend séparer les genres. Rien de plus curieux et de plus vain que les efforts des critiques pour justifier, par exemple, dans la chronique de Novalese, la présence d'un long épisode, tout épique de ton, dont le Guillaume de nos légendes est l'incontestable héros. Tantôt on a soutenu que cet épisode n'était que le résumé d'une chanson de geste perdue (c'était déjà l'avis de Jonckbloet) ; tantôt on y a retrouvé la trace plus humble de récits de jongleurs (Pio Rajna, etc.) ; tantôt on s'est contenté du vague de cette affirmation qu'il avait une «source littéraire» (Grober) ; M. Ph.-Aug. Becker, dont j'ai déjà signalé les prédilections tout opposées, parle hardiment de « klôsterliche Herkunft » et se range ainsi parmi les annonciateurs de la doctrine nouvelle. En somme, nul ne s'est demandé pourquoi chez tant de nos annalistes, pour peu qu'ils eussent l'humeur narrante et un sens et un goût du poétique, la légende se mêlait au simple récit des faits, comme elle s'y mêle, et plus délibérément, chez nos hagiographes.

Il me paraît, à moi, que la soudure n'a jamais été aperçue par les gens de. ces temps-là; qu'ils l'ignoraient ; que sans cela ils l'eussent évitée, ayant comme nos historiens un grand désir de vérité. Le relatif de notre information ne correspond pas du tout à celui de l'information d'un chroniqueur des xie et

xue siècles, et voilà tout. Ce que notre discernement appelle la légende (et combien de fois n'arrive-t-on pas à la démêler du vrai !) est-ce autre chose, alors, que la vision ornée des faits, la vision plus belle et comme rectifiée et épurée? Depuis Grégoire de Tours jusqu'à Jean d'Outremeuse, quel est donc l'historien qui se cabre devant le merveilleux et, si l'on veut ainsi dire, l'invraisemblable? Est-ce que son Dieu n'avait pas, par des interventions laissées à son arbitre, le droit et même le devoir de déranger nos habitudes de pensée et de rompre avec le routinier et le fragile de notre judiciaire?

La « matière épique » coule à pleins bords pendant ces sept ou huit cents ans. De temps en temps, un artiste la recueille, l'élabore, d'abord en latin, puis en langue vulgaire (romane ou tudesque) ; s'il a ou croit posséder le don du vers, il versifie ; sinon, il se contente de la prose, qui restera plus tard latine, non pas seulement dans cette forme de notre art, mais aussi dans le roman au sens étroit du mot, dans l'histoire proprement dite, etc. De là ces Vitae et ces Historiae, qui sont à leur façon pour plusieurs de nos héros, et des plus fameux (un Roland, un Guillaume, un Ogier), des poèmes à leur gloire et qui, par exemple, ne diffèrent pas essentiellement d'une Vita A Egidii (AA.SS., Ier septembre) , où Charlemagne j oue un personnage tout semblable à celui de l'épopée et dont la légende « a passé dans les chansons de geste >>. Ces récits naïfs contemporains de nos poèmes ne sont,

quoi qu'on soutienne, nullement dans un rapport nécessaire avec eux. De même, à des dates approchantes, on voit un rimeur latin, celui du Carmen de prodicione Guenonis, et un poète français employer les mètres à leur usage pour des fins identiques, sans souci d'une préséance, fondée soit sur l'antériorité, soit sur la dignité supérieure de l'un ou l'autre idiome. Pour établir entre toutes ces libres formes de l'imagination épique un classement quelconque, je cherche en vain l'ombre d'une raison. Car ni dans le fond, ni dans la forme, en dépit de tant d'efforts critiques, vraiment malheureux, je n'aperçois aucun caractère distinctif qui résiste à un examen impartial. Ni dans les thèmes choisis, ni dans l'emploi des sources, ni même dans le style — on l'a vu — les auteurs de chroniques, qui nous content des histoires romanesques, ne diffèrent, à ces époques lointaines, des narrateurs qui font prédominer l'imagination, mais n'ont nulle conscience de leurs égarements littéraires. Il n'y a qu'à remonter cinquante ans en arrière pour trouver un Alexandre Dumas, qui croyait dur comme roc à la véracité de beaucoup de ses récits et qui se serait bien gardé de contresigner l'aveu du grand Mérimée : «Si j'avais le talent d'écrire l'histoire, je ne ferais pas de contes. »

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