CROISEMENTS; ASSIMILATIONS DE VOCABLES; ÉTYMOLOGIES POPULAIRES
Quand on exprime une idée, les termes propres à l'énoncer peuvent être présents à l'esprit ou ne l'être pas. Dans le premier cas, on n'a qu'à reproduire les mots tels que la mémoire les conserve habituellement ; dans le second, il faut un travail intellectuel pour les trouver. Dans l'un et l'autre *cas, on peut produire les expressions établies par l'usage ; mais il peut aussi arriver qu'on s'en écarte ^
Nous appellerons (( changement simple » le phénomène qui a lieu quand on déforme tant soit peu des expressions usuelles en les reproduisant ; et « formation nouvelle » celui qui a lieu quand on produit ou crée des expressions nouvelles, sans plus se souvenir de la forme usuelle.
Au chapitre IV nous avons donné un certain nombre d'exemples de « formations nouvelles » dues à l'analogie. Toutefois, comme le prouvent déjà quelques-uns des exemples cités, l'analogie peut aussi produire des (( changements simples ». Les phénomènes les plus importants en ce genre sont le croisement, l'assimilation de vocables, l'étymologie populaire.
Quand nous cherchons une expression, il peut s'offrir à nous deux mots synonymes agissant sur nous avec à peu
1) Il est clair que l'histoire d'une langue n'a à s'occuper que de ce dernier cas.
près la même force ; il arrive qu'alors nous prononçons un mot dans lequel nous mélangeons la forme de l'un avec celle de l'autre. Nous appellerons ce phénomène un « croisement )), car le mot ainsi créé, loin d'avoir une origine simple, réunit en lui, comme dans le croisement des races, les qualités propres à ce qu'on peut nommer ses antécédents ou ascendants.
Parfois un mot n'est pas nettement présent à notre esprit, tandis qu'un mot de la môme famille y est plus profondément gravé ; alors l'esprit peut confondre la forme du terme cherché avec celle du terme plus fort ou plus connu. S'il y a entre les deux mots une parenté de sens, on peut désigner ce phénomène sous le nom d' « assimilation de vocables ». La ressemblance de sons, à un degré plus ou moins élevé, facilite l'assimilation, et l'on peut remarquer qu'elle existe, sinon toujours, du moins très souvent, à côté de la similitude de sens. Si le changement n'est produit que par une simple ressemblance de forme, sans qu'il y ait ressemblance de sens, on a affaire à « l'étymologie populaire ». Ce phénomène atteint d'ordinaire les mots empruntés à des idiomes étrangers, ou ceux dont la formation n'est pas évidente.
a. — Croisement
68. La correspondance de estais avec sto ferait attendre pour correspondre au latin do la forme française dois (dont on n'a pas d'exemples). Mais de donc venait régulièrement don. On songea en parlant à la fois à dois et à don, il y eut croisement, d'oii résulta l'a. fr. doins.
xpressions qui imitent un son, ou expressions imisont surtout exposées à ce genre d'altération ; ainsi trouvons un exemple dans le prov, sisclar résultant isement de sibilare et de fistulare, is particulier à noter se présente dans le français À notre avis, il est incontestable que falloir est la Ltion de l'ancien chaloir (= galère) encore usité au
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xvio s., et qui s'est maintenu dans il ne rn^en chaut, au partie, prés, chaland et dans nonchalant. Chaloir, et toutes ses autres formes aussi bien que l'infinitif, reçurent au lieu de ch une/ initiale parce qu'on pensait en m^me temps h faillir (= fallere). De là auj. il faut, il faille, il fallut au lieu de l'a. fr. il chaut, il chaille, il chalut,. Dans le p.issage à^faut à un emploi impersonnel, que Tobler * explique si ingénieusement, on ne doit pas, selon nous, méconnaître une influence de chaut. Le français oison vient de aucio, mais par sa consonne correspond à oiseau de aucellum.
Si l'explication donnée plus haut * pour la désinence ions à la première pers. plur. du subj. prés, et imparf. est juste, il faut admettre que cette désinence a été d'abord employée par quelques individus, auxquels la forme picarde et champenoise (amissiens) était aussi familière que la forme francienne amissons.
Un exemple remarquable de croisement se trouve dans Ta. fr. oreste (= orage; par exemple Maria ^gypt. 317), de orage -|- tempeste ; le prov. moderne amatâ de amagà -|acatà\ citons encore à ce propos dans la langue du Frioul tiarmit = terminum -|- limitem, à Venise brena (bride) = brida -\-frena. L'a. fr. triers paraît reposer sur le croisement de très =: trans avec rier = rétro.
Le provençal vec ne peut guère s'expliquer par la contraction purement phonétique de oe = vide avec ec (qu'on trouve dans Boèce, = eccum, car ve ec serait une pure et simple tautologie : il est bien plus probable que l'origine de vec repose sur ce fait que l'on songeait en même temps aux deux mots en question : il y a donc eu ici encore un croisement.
Il y a même des cas où le croisement se produit entre des mots appartenant à des langues différentes. Le franc, haut vient du lat. altum, mais doit son h à l'allemand hauh ou hôch; dans haste on trouve mélangés le lat. hasta et l'alle-
1) Vermlschte Boit rage, p. 106. .
2) P. iOS.
Le Français et le ProrençaL 10
mand harst; dans halaigre (auj. allègre) le lat. alacrem et Tallemand hail ou hâl. C'est ainsi encore qu'à un v initial on voit se substituer le w allemand. Dans gâter, gué, guêpe, guivre on reconnaît vastare, vadum, vespam, viperam, déformés sous l'influence des formes allemandes wastjan, WAT, WE8PA, WIPERA ; OU frauçais le w allemand devait donner gu : a. fr. guaster, gue(d), gitespe, guiore.
Ces croisements, qui sont l'un des phénomènes les plus remarquables du mélange des langues, ont dû se produire à l'origine dans la conversation de quelques individus d'origine germanique, qui en parlant roman étaient troublés par la connaissance plus profonde de leur langue maternelle. Cette prononciation germanique du roman s'est ensuite étendue par contagion à d'autres personnes. Il a été question dans un chapitre précédent d'un phénomène semblable, dû à l'introduction d'un dialecte allemand, employé d'abord par quelques individus parlant les deux langues, et qui dans la suite envahit un dialecte français. A l'époque où la Gaule fut romanisée, il s'est produit probablement de semblables croisements entre des mots latins et des mots celtiques; mais nous laissons à ceux qui s'occupent de la langue celtique le soin de résoudre cette question.
Peut-être doit-on expliquer par le phénomène dont nous parlons l'a. fr. Jîot = fluctum. L'allemand Flut avait primitivement le son Jlçd, haut allemand Jluot, fluet ; son o ouvert fut peut-être reporté au mot latin, qui reçut également la quantité allemande et admit la diphtongaison (fluet ^ Psaut. d'Oxf. 41, 10) ou bien conserva la quantité latine (flot).
Enfin rappelons ici que Lûcking regarde comme origine de Vs de lisons, etc. = legimus, etc., Vs de lesen.
/3. — Assimilations de vocables
69. Un exemple de cette assimilation s'est conservé dans la forme d'infinitif, dont nous avons déjà parlé, essere de