‹ Le français et le provençalChapitre 22 sur 36 · CHAPITRE Vli · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vli

de des changements de signification s'appelle sémann semasiologie*. Au point de vue du sens, chaque la langue a eu son histoire individuelle, dont l'exposé ml au dictionnaire historique. Nous ne citerons ici que !S exemples pour indiquer par là les principales is dont se produisent les changements de signification, 'out d'abord, beaucoup de mots ont conservé jusqu'à irs leur sens latin, comme or = aurum, bœuf^^^ vache = vaccam, fort = fortem, Jinir = finire, = AMARE, etc.

lemble des divers emplois d'un mot constitue ce qu'on peler la sphère de ce mot. Il résulte de cette sphère, nsi parler, une certaine valeur esthétique du mot e perd jamais et qui le destine plus spéciale- - la poésie ou à la prose, à la langue ordinaire langue technique, au style familier ou au style soua langue populaire aime l'expression crue et libre ; ïsi que déjà le latin vulgaire le plus ancien employait = joue pour os = bouche, prov. boca, fr. bouche ; = écuelle pour gêna = joue, prov. gauta, fr. joue ; = paturon pour crus = jambe, prov. gamba, fr. MANDUCARE = mâchcr (expression dont Auguste se

L setnatologie, terme qui viendrait de ri/xa slgne^ au lieu de slgniflcation.

servait au dire de Suétone) pour edere = manger, prov. manjar, fr. manger. C'est ainsi encore que le français tomber a primitivement signifié « sauter », et a, sans doute, commencé à s'employer dans la langue familière au sens du vieux mot cheoir. Dans un style moins relevé, on dit aujourd'hui encore houle pour tète, quille po\xr jambe.

Tant qu'une langue garde la conscience de l'étymologie d'un mot, cette étymologie n'est pas sans influence sur la signification de ce mot, et quelquefois même on est dupe d'une étymologie qui est seulement apparente. L'ancien aimant = adamantem est devenu en français moderne aimant, et comme il y avait un rapport de sens entre le substantif aimant et le participe de aimer dont la forme était identique, on a rattaché le substantif en question à la famille de ce verbe. De l'ancien verbe errer, qui signifiait « cheminer », il n'est resté dans l'usage (outre le substantif erre = iter qui en est dérivé) que le participe présent dans juif errant, cheoalier errant. Mais depuis que la Renaissance a fait connaître le latin errare, il est tout naturel qu'on songe d'abord, dans l'ancien mot errant, au sens du latin errans.

Dans des exemples tels que ceux-là, il y a une nuance de sens nouvelle, mais non encore un changement véritable. Il ne peut-être question d'un changement que là où le sens moderne est nettement séparé du sens primitif.

Les anciens déjà distinguaient comme principales sortes de changements de sens (rponoç) la synecdoque, la métonymie et la métaphore.

Le phénomène le plus fréquent est la synecdoque, qui consiste soit dans la généralisation des sens spéciaux, c'està-dire dans une extension de sens, soit dans une spécialisation des sens généraux, c'est-à-dire dans une restriction de sens.

Il y a extension de sens dans le mot arriver (proprement : prendre terre, venir à la rive) ; il est passé au sens général

de : venir à (un endroit), et cela probablement à cause du grand développement de nos côtes maritimes. De même équipage (proprement : tout ce qui constitue V équipement, l'apprêt d'un vaisseau) a perdu toute signification maritime dans la plupart des cas. Panier qui désigne proprement une corbeille à pain, a fini par désigner toute sorte de corbeille.

11 y a restriction de sens dans viande = vivenda qui, jusqu^au xvii« siècle, signifie nourriture en général, et depuis cette époque nourriture de chair d'animaux. Succès s'employait encore au xvii® siècle au sens défavorable aussi bien qu'au sens favorable ; aujourd'hui il n'a plus que le sens favorable. Sevrer == separare signifiait au moyen âge séparer, aujourd'hui, séparer l'enfant du sein. Conroiier = préparer, devenu corroyer, se dit aujourd'hui de la préparation du cuir*. Traire = trahere avait encore au moyen âge le sens de tirer, avec beaucoup de significations dérivées de ce sens primitif ; aujourd'hui on ne l'emploie plus qu'en parlant du lait.

Il arrive aussi que dans un mot il y ait d'abord spécialisation d'un sens général, c'est-à-dire restriction de sens, puis généralisation d'un sens particulier, c'est à-dire extension de sens ; de sorte qu'alors le sens moderne a perdu tout rapport avec Tancien. C'est ainsi que eficu = scutum a d'abord désigné une monnaie d'argent où était empreint un bouclier ou écu, et est ensuite venu à signifier une monnaie d'argent de valeur déterminée : de sorte qu'il n'y a plus aucun lien entre l'ancien et le nouveau sens (!<> bouclier; 2^ pièce d'argent).

La métonymie fait permuter entre eux deux sens que réunit un rapport constant : amour en vient à désigner l'objet aimé; bouteille, le vin ou le liquide qu'elle contient; alliance prend le sens particulier de bague.

1) Le même fait a lieu pour le haut allemand gerœen s= "préparer et l'allemand moderne gerben = tanner.

La métaphore fait permuter entre eux deux sens entre lesquels il y a similitude : feuille s'appliqueproprement à une plante, puis à un livre; chenet désigne d'abord un petit chien, aujourd'hui un ustensile de cheminée ; nef se disait autrefois d'un vaisseau, aujourd'hui d'une église.

Une forme spéciale du changement de sens, c'est celui qui ne se produit pas pour un mot en particulier, mais qui résulte d'uneéllipse(brachylogie) lorsque la personne qui parle néglige certains éléments d'une expression et laisse à celle qui écoute le soin de les suppléer par le contexte ou par la situation. D'ordinaire, dans ce cas, le mot déterminant s'emploie seul, et l'on supprimele mot déterminé. Ex. : animal singulare fr. sanglier, le solitaire, l'animal qui vit à part *. Scutum bucculare fr.-escw(c?) hocler, puis simplement bocler, bouclier. Lac formaticum, lait pris dans un moule, a. fr. formage ou fromage. De nos jours on a des exemples analogues dans les locutions du Champagne pour du vin de Champagne, un ordinaire pour un dîner ordinaire, un vermicelle pour icn potage au vermicelle, un bonnet pour un chapeau de bonnet, la Saint-Jean pour la fête (de) Saint-Jean, un bas pour un bas de chausse (locution qui remonte à l'époque où l'on disait encore un haut de chausse).

La brachylogie peut entraîner un changement de genre, comme le montrent des exemples tels que le Languedoc pour le pays de langue d*oc, le vapeur pour le bateau à vapeur.

Quelquefois des expressions techniques, prises au figuré, s'emploient dans un sens général, et des mots de signification générale se réduisent à un emploi technique propre et tout spécial. C'est ainsi que le mot hasard, les locutions il a le déjje me suis blousé (d'après blouse = trou sur les côtés d'un billard) sont proprement des expressions de jeu, et Darmesteter fait en outre remarquer que acharner, dessiller et déluré (de leurre, celui qui ne se laisse plus prendre au

1) Cf. raUeinand Eber de «6.

leurre) sont empruntés au langage de la chasse au faucon. D'autre part, autrefois brochier signifiait piquer en général (quelquefois éperonner un cheval), aujourd'hui brocher se dit du tisserand qui fabrique certaines soies, ou du relieur ; de même tasseau = taxillus désignait autrefois un dé, ui un morceau de bois ou de pierre qui soutient tte; priser signifiait jadis faire cas de quelqu'un ou ie chose, aujourd'hui évaluer un prix, estimer. Il lue ce dernier phénomène a enlevé des mots à la ndis que le premier lui en a donné, remarquable du changement de signification, c'est repose sur la confusion de mots semblables par la éjà dans le latin vulgaire serra {proprement scie) ans le sens de sera, verrou ; de là le verbe prov. '. serrer. En provençal ^ra/re = trahere se trouve ans le sens de tradere (trahir), et essausar élever le essauzir, écouter : le français a ici suivi le prolehausser, exaucer). Au moyen âge on confondait lonner, avec baillir, gouverner ; et au xvii® siècle vait de recouvrir pour recouvrer, d'éconduire au l'ancien escondire, et de consommer au lieu de

)ns encore un cas particulier à remarquer, le i'un nom propre à l'emploi de nom commun.

est si ordinaire (nom de lieu comme Laval, Villems de personnes comme Aimé, Désirée), qu'il est esoin d'en donner des exemples. Le renard s'appei. fr. goupil = vulpeculam, et dans les fables t, Renart (prénom masculin); de là Romanz de

Renart, Peu à peu Renard est devenu un nom

et goupil est oublié.

e mot actuel lutin se retrouve vraisemblablement le lieu Neptunus. La forme ancienne luiton d'où est

^RE, Dépit am., m, 9.

venu lutin par confusion de suffixe, s'est employée jusqu'au XVII® siècle. Autrefois ce mot avait encore la forme nuiton ou noiton (sous l'influence de nuit ou de nuire), La forme la plus ancienne est sans contredit neutun. On désignait par là spécialement certains esprits de l'onde, comme le prouvent Benoît de Sainte-More qui, dans son Roman de Troie V. 14680, identifie noituns à monstres marins, et encore la langue des xvi^-xviie siècles, qui disait communément luiton de mer^.

Parfois certaines locutions, qu'on emploie sans en comprendre tous les détails, renferment des noms propres dont l'origine est oubliée depuis longtemps. M. Gaston Paris a démontré que dans l'expression mettre flamber g e au vent on retrouve le nom de l'épée que possédait le héros d'un livre populaire (Galien le Restoré) ; et la tournure ^e/* comme Artahan, usitée surtout dans le Midi de la France, a pour origine un personnage du roman de Cléopdtre par La Calprenède.

BIBLIOGRAPHIE

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i) Thurot, I, 4:23.

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