ORDRE DES MOTS ET DES PROPOSITIONS
Le provençal aime à placer avant le relatif le substantif servant d'attribut : evesques que /on d'AuPenga, molher que fo d'en Peire,
Dans la tournure où un substantif dépendant d'une préposition était accompagné d'un infinitif destiné à lui dong<^^, ? un sens plus précis *, la langpç finit par rattacher directement la préposition à l'infinitif, et fit $uivre ce dernier du substantif complément. La construction nouvelle oe se trouve dans le Roland et le Sermon rimé que là où le poète a dû l'admettre pour faciliter la rime. Quand la préposition gouvernait non un substantif, mais un pronom suivi d'un infinitif, ce pronom avait primitivement la forme accentuée, parce qu'il dépendait de la préposition ; cependant au xiv« siècle on trouve quelquefois la forme atone. Depuis Froissart jusqu'au xvi© siècle, la langue hésite entre la forme accentuèfe et la forme atone. Des tournures comme à tout faire, il y èié à pierre fendre ^ sans rien omettre, maintiennent encore ^«jourd'hui la construction de l'a. fr.
La forme atone du pronom ne pouvait en a. fr. se placer qu'après (non devant) l'infinitif (aler i^ferir lé). Cet ordre de mots ne se présente pas encore dans le Roland et chez Chrestien ; il se trouve pour la première fois dans le Livre des Rois, et est également familier au provençal.
De même le pronom atone ne pouvait se placer qu'après (jamais avant) le participe parfait. Au contraire jusqu'au XVI® siècle, ici et là pouvaient se placer avant le participe d'une forme verbale composée.
L'adjectif ayant un sens matériel se plaçait dans le principe devant le substantif auquel il se rapportait (rarement chez Joinville). Au contraire nul^ aucun et sien pouvaient encore au xvi« siècle suivre le substantif.
Les poètes provençaux, et notamment Guiraut Riquier, présentent quelquefois une tournure dans laquelle l'adjectif
1) Cette construction se rencontre encore au xv« siècle et exceptionnellement au xvi«.
est séparé du substantif, et qui rappelle la liberté de la construction latine : de la quinta parlar cobla ; pus es ah lo rey escusatz franses.
Pour l'ordre des propositions aussi, la langue ne se comporte pas toujours de la même manière. Autrefois une proposition subordonnée à une proposition secondaire se plaçait volontiers devant le mot qui introduisait cette dernière * : il n'a si rice home en France j se tu vix sa fille avoir que tu ne raies (Auc.) ; Le mal^qu'il dit qui le possède (Mol., Éc. des f., ii, 6); Is/ous verrons si c'est moi, que vous voudrez qui sorte (Mol., Misant., ii, 5).
La poésie a encore conservé dans la manière de placer les mots certaines libertés que la prose a abandonnées. Ainsi elle tolère Tinversion d'un complément de substantif amené par de. La poésie peut en outre placer l'infinitif entre les deux termes de la négation, comme cela a lieu pour un mode personnel (ne V aimer pas, ne V aimer plus), tandis que la prose aime aujourd'hui à placer le second terme de la néga" tion avant l'infinitif (ne le pas aimer ou ne pas Vaimer).
BIBLIOGRAPHIE
Sur Tordre des mots en français voir Diez, Granim., m, 446 ; Tobler, dans les Gôtt. Gel. An^., 1875, 1057, et dans ses Vermischte Beitrâgc. — Morf, ûber die Wortstcllung im alifransôs. RolandsUedc (dans les Romanische Studien de Bôhmer, lu, 199). — Cf. les travaux de Vôlcker sur les plus anciens monuments (1882), de Le Coultre sur le Chevalier au lion de Chrcstien de Troyes (1875), de Raumair sur Robert de Clavi (1884), de Schlickum sur Aucassin et Nicolcte (1882), de Krûger sur la prose du XII P siècle (1876), de Marx sur Joinville (188i), de Hôpfner sur Chartier et Gerson (1883), de Ebering sur Froissart (dans la Zeitschry de Grôber, v, 347), de Ton nies sur Commines (1875). Sur la langue du xvi' siècle voir Darmesteter et Hatzfeld, le XVP siècle ; et aussi dans la thèse de Philippsthal (1886), les relevés faits aux p. 6 et 7. — Sur Tordre des mots en provençal, voir Pape (léna 1883).
1) Tobler, 107.
CHAPITHE XIII
Nous appellerons famille l'ensemble des mots qui présentent la même racine ; système, celui des mots du même radical qui sont réunis en un groupe par leurs fonctions (par exemple toutes les formes d'un même verbe) ; type^ celui des mots de différents radicaux ayant une fonction identique (par exemple toutes les premières personnes du singulier de l'indicatif présent). D'ordinaire on considère un système de mots comme un système de variations (ce qu'on appelle formes ou flexions) d'un mot.
94. Les Romans ont supprimé beaucoup de types de flexions, mais n'en ont que rarement créé de nouveaux. Au nombre des types perdus se trouve le futur latin, dont il n'est demeuré que quelques restes épars (erg, en Italie fiam). Par suite, le roman a créé un nouveau type en réunissant l'infinitif et habeo. Grâce à cette périphrase, le roman était supérieur au latin en ce qu'il pouvait former un imparfait du futur (à l'aide de l'infinitif et de habebam). Des exemples de ces formations se trouvent déjà chez TertuUien et dans les passages de la Bible cités par lui. De habeo, joint à l'infinitif, naquit une forme composée, dont l'accent porta sur le second élément, habeo : aussi, grâce à l'influence de l'accent, l'infinitif apparaît souvent au futur avec une autre forme que lorsqu'il est seul : d'où, par exemple, bevrai à côté de boire = BiBERE, verrai à côté de veoir = videre. Les exemples les plus anciens de ce futur composé sont daras dans
Frédegaire, et salvarai dans les Serments ; pour l'imparfait du futur, sosiendreiei dans Eulalie, dolreie dans Jonas. On reconnaît que la composition est formée de deux éléments indépendants à ce qu'ils peuvent encore se séparer en provençal et dans les langues de la péninsule ibérique, par exemple desliurar los ai.
Les formes du singulier et celle de la 3® pers. plur., étant les plus fréquentes du futur, réagirent sur les autres qui leur furent assimilées et perdirent la syllabe av ; de là en prov. première personne pluriel amar em, 2® pers. plur, amar etz. La même abréviation s'introduisit dans toutes les formes de l'imparfait du futur ; prov. amar ia, a. fr. amereie.
L'imparfait du futur est ordinairement appelé conditionnel, parce qu'il se présente surtout dans les propositions conditionnelles ; cependant, d'après l'indication ingénieuse, quoique pas tout à fait convaincante de Burgatzcky, oet emploi du temps en question n'est qu'un emploi dérivé. Sans doute il se trouve déjà dans le fragment de Jonas; mais au xii® siècle encore le subjonctif imparfait fait concurrence au conditionnel. Pour exprimer une condition qui dans le passé ne s'est pas réalisée, cette concurrence existe encore aujourd'hui {j'eusse aimé à côté de /aurais aimé), et au xvi® siècle, Larivey, par exemple, emploie exclusivement dans ce cas le plus- que-parfait du subjonctif.
En provençal, comme nous l'avons déjà dit à propos du changement de fonctions, le plus-que-parfait latin de l'indicatif est passé au sens du conditionnel (amera = amaveram) ; cependant, on se sert également de la forme refaite {amaria).
La périphrase n'étant pas, à proprement parler, une formation, on ne peut pas dire que le roman y ait créé de nouveaux types. D'autre part, dans les « systèmes » actuellement en usage, il y a un certain nombre de formes refaites, soit parce que (( ces systèmes » étaient incomplets en latin, soit parce que diverses formes de systèmes complets ont disparu devant des formes rivales plus en faveur.
Le plus souvent les formes nouvelles sont créées, grâce au procédé analogique ou proportionnel. Parmi les systèmes incomplets du latin il faut ranger les déponents, qui n'avaient pas de parfait, par exemple, nascor morior sequor, parf . prov. nmquei mori seguei, fr. nasqui mori siwi; de même GAUDEO etTOLLO, auxqucls le prov. (jauzi, tolc), et le fr. {jot, tolid ou ioli) ont donné un parfait, tandis que soleo, dont le présent s'appliquait aussi à l'expression du passé, resta incomplet dans les deux langues.
Nous avons traité déjà * de nombreux cas de formation proportionnelle. Nous n'en mentionnerons ici que deux autres où l'influence de l'analogie est particulièrement énergique : pour le nom biblique Sanson on forma d'après le modèle de l'accusatif Buevon nomin. Bueves^ accusât. Huon nomin. Hues un nomin. Sanses; et pour le nomin. notaires = notarius, d'après le modèle de nomin. chanteres = CANTATOR accus. chatiteop = cantatorem, un accus. noteor '.
Les formes nouvelles de flexions peuvent encore venir des langues étrangères par adaptation ou par emprunt.
95. L'adaptation est l'introduction d'une forme dans un système auquel elle n'appartient pas primitivement. Lat. amamini primitivement nom. plur. masc. de participe présent passif; amavère d'après Curtius participe parfait actif comme cadaver (proprement ce qui est tombé). Un exemple du provençal semble se présenter dans caiz accus, caion (R. Vidal) ; le premier d'après cattus fait attendre un accus, cai, le second, refait à l'aide de onem, un nominatif cat.
Il se produit, pour ainsi dire,, une adaptation réciproque, quand on mélange deux systèmes. Dans ce cas l'un perd précisément les formes que l'autre conserve, et les formes qui
1) Au chap. IV.
2) Bibl. de TÉc. des chart., 1856,467, ce qui, soit dit en passant, indique que, en 1283, à Tonnerre, on prononçait de môme les désinences ères BsATOR, et a^res ss ARIU8, c'est-â-dire qu'on les prononçait comme çres.
restent des deux systèmes se complètent mutuellement {sum
esfui, Jupiter Jovis), En fr. c'est ainsi que les formes de aller
(de AMBULARE avcc influence d'un radical celtique el d'après
Schuchardt et Thurneysen) sont complétées par des formes
et de IRE. A ire on emprunta le futur, à vadere les
centuées sur le radical, et à aller les autres. Le
lange de formes se rencontre déjà dans des textes
vm^ siècle (vado vadis vadit ambulamus ambulatis
f^LAXARE et laier (=? largare) étaient primitivei des verbes complets. Au xii® siècle, les formes de )èrent peu à peu en désuétude, excepté le futur laira fait du futur lairoie, qui au xiii^ siècle s'emploient s formes correspondantes de laissier. Desportes les icore.
;ue combina le présent de l'inchoatif avec celui du m sorte que l'on prit au second les formes accentuées inence, au premier, les formes accentuées sur le e prov. présente encore à peu près l'état primitif maintenu en italien et en roumain) ; ce n'est qu'à la , la seconde pers. plur. du subjonctif présent qu'il a les formes simples par les indicatives tandis que is, outre les quelques verbes qui ont gardé la simple, emploie partout au présent la formation
nprunt de flexions aux langues étrangères est un rare; néanmoins le français en offre quelques exemut y rattacher en particulier les formes de parfaits t SURREXIT ou RESURRExiT : Ic premier appartient ie sur la marche vers Emmaiis % le second aux l'ange sur le sépulcre du Christ =* et au Credo.Ces es ont ensuite été utilisées pour créer des verbes
Wôrterb. de Diez.
. sec. Luc, XXIV, 31.
. sec. Marc, XVI, 6.
qui s'y rattachent ; evanuït a même servi à créer un système complet de formation romane qui présente jusqu'aux formes du présent le u de la désinence du parfait latin (inf . évanouir), La désinence d'épanouir, a. fr. espanir, est due à l'influence à! évanouir.
Il y a un certain nombre de noms de personnes masculins et féminins, où se rencontre un phénomène particulier sur l'origine duquel les opinions sont partagées. Ces noms sont en partie bibliques et en partie germaniques. Ex : Nomin. Eve 2iQQ\x^, Evain \ noxmn. Maria accus. Mariien; nomin. Berte accus. Bertain, nomin. Aie accus. Aiien, Estiévenes = STEPHANUS accus. Estevenon, nomin. Lazres = lazarus accus. Lazaron, nomin. Bueves accus. Buecon, nomin. Fouques accus. Foucon, Les mots nonne = nonna, ante = AMiTA, accus, nonnain, antain se comportent comme les noms féminins.
D'après Grôber, les formes Evain Mariien Estevenon Lazaron correspondent aux cas latins evâm mariam stephanum lazarùm avec désinence accentuée, le roman ayant eu de bonne heure l'habitude d'accentuer la dernière syllabe des mots latins. — Au point de vue phonétique, on ne peut faire aucune objection à cette explication (cfr. nomin. Jésus ace. Jeson à côté de Jesu) ; mais il est difficile d'admettre que la langue populaire ait donné la valeur d'un accusatif à des formes evam STEPHANUM,qui n'étaient plus comprises et qu'on regardait probablement, non comme des formes casuelles,mais comme des mots entiers existant à part. Et si l'accusatif Evain n'était pas employé aussi comme nominatif, on devait s'attendre au nominatif à la forme Evà (non Eve, qui n'a pas du tout l'air d'être d'origine savante). Il nous semble par conséquent qu'il y a plutôt lieu d'admettre une influence germanique, influence que l'on constate aussi dans des textes latins des vi-x® siècles dans des formes comme bertrada- NAE gén. de bertrada, bertanae dat. de berta, fastrada-
NEM accus, de fastrada*^ nonnanes (Du Gange), de môme que Bueoes, Fougues accus. Buevon, Foucon, sont incontestablement dus aux formes allemandes buobo fulko ace.
BUOBON FULCON.
i ces changements le prov. ne connaît que ceux des ropres masculins ; le moyen rhodanien connaît aussi es noms féminins. Dans le testament de Guigo it (1275) on rencontre Kaialinan et Berengeyrin. rhui on en trouve encore un souvenir lointain dans les nçais nonnain à côté de nonne ^ putain *, et dans des 5 lieux comme adtanae villa Atiainoille (Seine-et- URTis BLANCANE Comblanchîen (Côte-d'Or *)
3HERAT, /orm. 63.
s Ta. fr. pute putain il y a sans doute une adaptation, car en
ta et putana sont deux mots existant à part.
sur cette question Zeltschr., vi, 443, 617 ; VArchio de N, 11,580; Litcraturblatt fClr Germ. und Rom. Phil. iv, 15.