CHAPITRE XIV
Il y a sept procédés linguistiques par lesquels le vocabulaire s'accroît : !<> changement de sens (phénomène d'isolement) ; 2» dédoublement par l'accent ; 3^ di^aptation ; 4» composition ; 50 formation proportionnelle ; 6» création spontanée ; ?<> emprunt.
A. — Changement de sens
97. Deux sens d'un seul et même mot peuvent si conjplétement se séparer l'un de l'autre, que l'on s'imagine avoir affaire à deux mots différents. Delà vient que penser et panser, compter et conter, dessin et dessein se distinguent par l'orthographe. De deux formes synonymes, l'une peut prendre une acception spéciale, de préférence à l'autre, et s'isoler ainsi du système de flexions auquel elle appartenait : savant avait primitivement le même sens que sachant, mais dans la suite est devenu adjectif. Amant primitivement participe présent de amare est devenu substantif ; le participe pendant est devenu préposition. De même plaisir loisir ne s'emploient plus comme infinitifs, mais seulement comme substantifs.
B. — Dédoublement par ^accent
98. Sous l'influence d'une forte accentuation les sons constitutifs d'un mot se développent quelquefois autrement que sous l'influence d'une accentuation faible.
Les exemples les plus connus sont les formes pronominales, dédoublées sous l'influence de l'accent, comme fr. moi lat. MÉ, et me lat. me (sans accent) ; prov. meu fr. mien MÉUM, mais prov. mo(n) fr. mon de meùm \ C'est ainsi que iLLE s'est dédoublé en iLLE et illè, prov. el et le; illic en iLLic et iLLic, fr. il et /i ; illam en illam et illàm prov. elair, prov. fr. la, etc. Le moi nostrum accentué fortement, en a. fr. ni en prov. une forme à accentuation faible, m a une en moyen-rhodanien (forme forte nôstro, faible In).
noms génériques qui accompagnent et déterminent m propre s'affaiblissent légèrement devant lui. Peut- ■ut-il expliquer ainsi l'ancien français cit à côté de r. cita '. DoMiNus, domina, SENIOR ne se trouvaient it devant un nom que par politesse ; aussi une simple tion du mot finit-elle par suffire : en provençal dominus , en, et devant les voyelles n ; Dominam, na, devant les es n\ F. Neumann explique avec raison l'a du français ?«me par la position proclitique -du mot. En français i est devenu sit^e (Passion : seindrœ) et seniorem sieur [et de seigneur) qui aujourd'hui dans monsieur a perdu î le son de Vr final.
dédoublement d'une autre sorte^ mais que l'accent a aement effectué aussi, est celui qui a atteint en provenais et posT, d'où les adverbes mais, poisM les conjoncmas, pos,
G. — Disaptation
Une forme de flexion peut devenir un radical nominal, test le contriiire de l'adaptation; appelons le « disapta- . En a. fr. appas était le pluriel de appât ; en latin, la
es mots de deux syllabes prennent un accent sur la désinence ils sont faiblement accentués (Ttvôç, allem. mo de imô). nnée 539 : Archic de Wôlffun, ii, 565.
voile le pluriel de le voile. Ainsi deux mots sont nés d'un seul.
Le latin vêtus accus, veterem devait proprement en français se décliner au nomin. sg. viez accus. *viere ; mais cet accusatif ne s'est pas conservé, et viez a pris les fonctions de tous les cas, même du pluriel; c.-à-d., queviez est devenu radical nominal. En provençal on retrouve encore veterem sous la forme veire ^ .
La langue n'aime pas qu'il y ait entre les formes d'un système une trop grande diflEérence phonétique. Quand ce cas se présente, elle l'évite en mettant à profit chacune de ces formes pour constituer un nouveau système complet.
Le latin senior se déclinait en ancien français : sg. nomin. sire accusât, seigneur, plur. nomin. seigneur, accusât. seigneurs. La différence était si forte entre la forme sire et les autres qu'on cessa de la rattacher à ces dernières, et aujourd'hui à côté de le sire on emploie le pluriel les sires comme à côté de le seigneur le pluriel les seigneurs, tandis qu'une troisième forme (sieur plur. sieurs) est née par dédoublement sous l'influence de l'accent comme on l'a vu plus haut ^.
Ce phénomène se présente encore dans le verbe dis(je)junare \ Primitivement on le conjuguait comme il suit : desjun, desjunes, desjund, disnons, disnez, desjunent. On forrna depuis, pour compléter la série des formes accentuées surla désinence (c?is;io/is etc.) de nouvelles formes, accentuées sur le radical, disne disnes disne disnent ; pour compléter la série des formes accentuées sur le radical (des/un, etc.), de nouvelles formes accentuées sur la désinence, desjunons desjunez ; de sorte qu'au verbe latin disjunare correspondent maintenant deux verbes complets, dîner et déjeuner. C'est ainsi que l'ancien français possède aidier et aiuer d'après aia=ADJUT0, plur. aic?o;i5^ADJUTAMUS ; le
1) V. SucHiER, Denkm., i, p. 315.
3) G. Paris, Romania, viii, 95.
provençal aidar à côté de ajudar, parlar à côté de paraular.
D. — Gompoaition
100. Une composition repose sur une simple relation syntaxique^ qui peut être de diverses sortes. Il se peut qu'ensuite, sur le modèle une fois donné, de nouveaux composés soient créés par analogie.
Exemples. Mots composés d'un substantif et d'un adjectif : gentilhomme, vinaigre, pla(t)fond, printemps, midi; bonheur fièrement (les vieux mots prm, mi, heur, ment ne se sont conservés qu'en composition) ; — d'un substantif , une préposition et un substantif chef-d'œuvre , arc-en-ciel ; — de deux substantifs : hôtel'DieUy Bois-le-Duc, porc-épic ; — le second élément est simplement prédicat du premier dans choufleur. Le déterminatif se trouve le premier dans lundij mardi, tréfonds = terr^ fundus, banlieue de ban et lieue. — Exemples formés d'un substantif complétant «un verbe et de ce verbe (ou participe), a. f. fervestir, fr. mod. maintenir, colporter, saupoudrer, arcbouter, foirHenti, vermoulu ; — d'un pronom et d'un participe cependant ; — d'un impératif et d'un pronom rendez-vous, un accrôthezmoi" ça ; — de deux adverbes prépositionnels comme dêpost fr. depuis ; deintus prov. dins', abantç fr. avant, etô.
Pour plus de détails on se reportera au trasaîl capital d'A. Darmesteter. Nous n'insistons ici que sur un point, où nous ne pouvons partager l'opinion de Darmesteter. Il n'y a pas en latin de mots composés où entre, avec une forme verbale — dans laquelle les uns veulent voir un impératif, les autres, et en particulier Darmesteter, la Supers, s. de l'indicatif — un accusatif ou un déterminatif accompagnant le Yetbe{porte-monnaie) ; aussi a-t-on exposé diverses théories pour expliquer les formes de ce genre. D'après l'hypothèse d'OsthoflE, queTobler^ rejette
à bon droit, porte dans porte-monnaie serait un substantif verbal. J'aime mieux y voir un impératif, comme l'examen des exemples les plus anciens semble l'indiquer. Ces exemples sont terra de C antalupis S04 (Hérault), qu'il faut rapprocher de Cantans lupus 1080 (Eure et-Loir), Cantaraina vers 1101 (Eure-et-Loir) ; les noms de Chanteloup ou de Chanteraine doivent désigner des endroits situés en forêt, où l'on entend le loup ou la grenouille. Citons encore Willelmus Sectorferri (c'est-à-dire Taillefer) x® siècle ; l'endroit nommé Batipalma xe siècle (en Roussillon) ^ ; Tornavent, fin du x^ siècle, Savigny ; File-Estoupe vers l'an 1000 ^ ; Herbert Evigilans canem (Éveillechien) comte du Maine au commencement du xi^ siècle. Au xie-xii® siècle les exemples deviennent plus nombreux ; nous choisirons entr'autres les suivants : Beroldus Firma ussum ou hostium (c'est-à-dire ferme la porte) xi'' siècle Chartres; Pontius Trencasacos xi® siècle Marseille; Trencanovas vers 1060, ibid. ; E scorchevilain vers 1070, Sens ; Tailgebosch Doomsdaybook ; Hugo Brostesalz ou Brustans salicem xi® siècle, Chartres; Mortpain xi® siècle, Rouen; Passecerf dans Roland ; Cercalmont nom d'un troubadour du début du xii® siècle ; Hastamorsel (de haster, rôtir à la broche) 1138, Reims; Calcebofll42y Rouen.
Ce n'est évidemment point par hasard que l'ancienne langue ne crée des mots ainsi composés que pour appeler des personnes, tandis que ce procédé ne lui sert que fort peu pour les noms communs. Encore les plus anciens noms communs de cette sorte s'appliquent-ils aussi à des personnes, et ont-ils été créés sur le modèle des noms propres. Ainsi curejievre, lat. curator febrium (Comput de Philippe de Thaon 1062), gaiietison (Fouque de Candie p. 5), cornavi coitadisnar buffatizo crupencami (ne pas écrire crup^ ; dans Marcabrun, Vers del lavador). En Italie aussi, des noms
1) Ce nom doit signifier : frappe des mains, pour éveiller l'écho; toutefois cf. G. Paris, Hlst. lltt., xxviii, p. 242.
2) Scr. rer. GalL,x, 311.
ainsi formés sont en faveur à partir du ix® siècle : Tenegau- [,upo Supla in pluvio (souflBie dans la pluie) 845 ;
(fouille dans le sac) 918 ; Guido Beoisangue de mort avant 992; Cacatossico 1019; Caoazocchi itori explique : che cava il pédale sotterraneo ri chiamato zocco in Lomhardia) 1025, Modène. nent ces dénominations ne s'expliquent que par >n apostrophait quelqu'un en lui disant ironiquelle chien ! Ferme us ! Écorche vilain ! Mort pain ! tes! et en Italie Caca iossicol Ainsi s'explique lus ancien exemple allemand, lèche spix, lèche pression qu'on adressait par raillerie à un cuisinier, îe de mépris s'attachait souvent à ces termes \ Il ), en étendant ce mode de formation, de créer de noms communs désignant des personnes (pornême des choses (couorechief^ couvre/eu). Cepen- Lots de cette dernière classe ne se présentent guère siècle.
lions encore ici que dans la composition comme [nation proportionnelle on peut franchir pour ainsi tape de cette formation : De vestis vient vestire, rnier investire ; de umbra vient umbrare, et de
iNUMBRARE. Ou sc figura qu'il y avait un rapport
e INVESTIRE et VESTIS, INUMBRARE Ct UMBRA ; dès
avait créer, par analogie, des verbes comme emnorgueillir, de barque^ orgueil, sans qu'il existât barquerj orgueillir. On rattacha de même directe-
ilLARE (de AD + SIMILARE) à SIMILIS, ACCELERARE
:elerare) à CELER, ct l'on put créer sur ce modèle i/oible, enivrer de ivre.
fois un groupe de mots est considéré comme un e, et devient l'origine d'autres termes dérivés : par exemple, qu'on a formé envoiier à l'aide de