‹ Le français et le provençalChapitre 5 sur 36 · LUCHAIRE · texte numérisé non relu

LUCHAIRE

la plus grande est Belle-Ile. Il en est de même dans sept communes de la presqu'île de Batz (Loire-Inférieure), où Ton rencontre, à côté de 200 personnes ne comprenant que le breton, 1,000 personnes comprenant aussi le français. Abstraction faite de ces sept communes, le breton est limité aux départements du Finistère, du Morbihan et des Côtesdu-Nord : le premier est entièrement breton, les deux autres ne le sont qu'à moitié. D'après Sébillot (1886), le nombre des habitants qui comprennent seulement le breton s'élève à 679,700; le nombre de ceux qui comprennent également le français, à 663,000 ^ Le chiflEre total des Bretons atteint 1,322,300; mais dans ce chiffre ne sont pas comptés les ouvriers bretons établis au Havre, à Trélazé près d'Angers, etc. (soit 18,400 individus).

Dans la partie la plus septentrionale de la France, on parle flamand ou nederduitsch ; actuellement ce dialecte est limité aux deux arrondissements de Dunkerque (Duinkerke) et d'Hazebrouck (Hazebroek)^ et à quatre communes du département du Pas-de-Calais. Ce sont d'abord deux faubourgs séparés de Saint-Omer par l'Aa, et habités par des maraîchers et des bateliers : le Haut-Pont (Hoogbrugge) et Lyzel (Lijsel, c. à d. l'île) ; ensuite, Clairmarais, près de Saint-Omer, et au Nord-Ouest de cette ville, Ruminghem.

L'extrême limite du domaine du dialecte allemand en France est marquée par les communes de Dunkerque, Grande-Synthe (Groot Sinte), Mardick (Mardijk), Loon, Craywick (Kraaiwijk), Bourbourg(Boel'burg), Saint-Pierre- Brouck (St. Peiter's Broek), Watten, Saint-Momelin, Renescure, Blaringhem, Boeseghem, Steenbecque (Steenbeek), Morbecque (Moerbeek), Vieux-Berquin (Oud-Ber-

1) Les chiffres de 679,700 et 663,000 résultent d'un calcul défectueux de Sébillot. En réalité, la répartition doit être ainsi faite : Finistère, individus ne comprenant que le breton : 302,000 (au lieu de 352,000) ; individus comprenant le français et le breton : 320,000 (au lieu de 302,000); total : 622,000. (Le calcul en question contient encore d'autres erreurs.)

kijn), Bailleul (Belle). Dans toutes ces localités on parle à la fois le français et le flamand ; le français prédomine dans les douze premiers, le flamand dans les quatre derniers. Le chiffre total des communes flamandes en France, en 1870, était de 106, comprenant 176,860 habitants, dont environ 2,000 appartiennent aux quatre communes de l'arrondissement de Saint-Omer.

Déduction faite des trois domaines indiqués ci-dessus, et formés d'un département complet (Finistère) et d'importantes parties de quatre autres départements, il ne reste, à l'intérieur des frontières politiques de la France, que le domaine de la langue romane. Toutefois, au Nord et à l'Est, les limites de ce domaine ne coïncident pas exactement avec nos frontières politiques ; comme on l'a vu, elles les franchissent pour s'en éloigner plus ou moins. C'est ainsi qu'appartiennent au domaine du français des portions de l'Angleterre, de la Belgique, du Luxembourg, de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Italie.

2. ^Les îles normandes de Guernesey, Jersey, Sarke, Aurigny (en anglais Alderney) font^ depuis 1204, partie de l'Angleterre, mais on y parle encore français.

La ville française la plus septentrionale sur la Manche, et en même temps l'endroit du domaine roman le plus septentrional de toute l'Europe, est Gravelines (Grevelingen). Depuis cette ville jusqu'à la Belgique s'échelonnent, le long de la frontière dialectale comme dernières localités^ françaises par le langage : Saint-Georges (Saint-Joris), Saint- Folquin, Sainte-Marie- Kerque, Houlles, Tilques, Saint-Martin, Saint- Omer, Arques, Wittes, Aire, Thiennes (Tienen), Merville, Neuf-Berquin (Nieuw-Berkijn), Steenwerck, Nieppe. A Wervicq (Warwijk) et à Menin (Meenen), on parle le flamand. Dans les communes de Halluin (Hallewin) et de Roncq, voisines de Menin, la population est mêlée. — La frontière entre la France et la Belgique est marquée par la Lys, qui laisse à la France une petite partie de la ville belge de War-

nêton ou Waesten (où prédomine la langue française) et à la Belgique une petite partie de celle de Comines (plus qu'à moitié française pour la langue).

Sur le territoire belge, la frontière dialectale se dirige à peu près de l'Ouest à TEst.

Dans la Flandre occidentale, les localités suivantes, situées à la frontière française, sont wallones (ancien dialecte français) : Mouscron (Moescroen), Luinghe, Hersaux, Dottignies, Espierres. A Reckem, la population est mêlée. Au wallon appartient la moitié des habitants de Houthem, un septième de Neuve-Église (Nieuwkerke)^ un huitième de Messines^ un quart de Zandvoorde.

La frontière dialectale atteint l'Escaut, près d'Helchin (mêlé pour la langue), et coïncide ensuite avec la frontière qui sépare la Flandre orientale du Hainaut ; dans la Flandre orientale^ il n'y a de wallon que les communes d'Orroir, d'Amougies et de Russeignies (Roosenaken) et plus à l'Est, Renaix (Ronsse), localité où une minorité parle wallon ; dans la province de Hainaut, il n'y a d'allemand qu'Everbeck, Ghoy (où un quart de la population parle flamand), Biévène (Bever), Saint-Pierre-Capelle, appelé autrefois Saint-Pierre en Warde, Enghien (Edingen, vulgairement Ingen*) ; Marcq appartient pour moitié au wallon.

La frontière du français franchit la Dender au-dessous d'Akkeren, où existe une petite minorité allemande, de même qu'à Lessines (Lessen), au-dessus de cette localité.

Entre Enghien et Petit-Enghien, la frontière dialectale passe en Brabant.

En Brabantj elle atteint la ville presque toute française de Saintes ( Santé- Renelde), près de Tubize (Tweebeek)^ et franchit la Lenne entre Tubize et le village à demi-flamand de Lembecq (Lembeek) ; tandis que le premier de ces endroits ne comprend qu'une faible partie d^habitants parlant flamand,

1) L'aUemand y domine, tandis qu'à Petit-Enghien domine le waUon.

le dernier est presque entièrement flamand. — La frontière dialectale remonte ensuite au Nord vers les trois localités presque toutes françaises de Braine (Braine le Château = Kastel-Brakel ; Wauthier-Braine = Wouter-Brakel ; et Braine-l'Alleud = Brakel-Eigen) ; puis, après avoir pris la direction de Waterloo, qui est presque complètement français, et traversé La Hulpe (Ter Hulpe), elle passe au Nord près des territoires français de Wavre (Waveren), Archennes (Arken),Bossut (Boschuit), Beauvechain (Bevekou), TÉcluse (Sluize) ; puis elle franchit la grande Geete entre Zétrud- Limay (Zittaerd-Lûmmen) — où prédomine le français et qui est au delà de la localité toute française de Jodoigne (Geldenaken), — et le village flamand de Hougaerde ; ensuite^ elle passe près des endroits wallons de Neerheylissem et d'Opheylissem.

Dans la province de Liège, le Nord-Ouest * appartient au domaine allemand. De là, la frontière de la langue suit^ à partir de l'endroit wallon de Corswaren^, la frontière des provinces de Limbourg et de Liège, jusqu'à la région du Geer inférieur, où sont wallons les villages suivants, qui étaient primitivement flamands : Otrange (Wouteringen), Herstappe, Roclenge-sur-Geer (Rukkelingen), Bassenge (Bitsingen), Wonck, Eben-Emael, Lanaye (Ter Naaien). Quant à Guygoven, Uykhoven, Ryckel et Henis, ce sont quatre enclaves wallones dans l'arrondissement de Tongres (que Bramer ne veut pourtant pas reconnaître comme tels).

La frontière de la langue franchit la Meuse entre Liège et Maestricht un peu au-dessous de Vizé (Wezet).

D'après ce qui précède, le domaine flamand comprend, en Belgique, les villes de Courtrai (Koortrijk), Audenarde (Oudenaerde), Grammont (Geraerdsbergen), Hal, Bruxelles

1) La région située au Nord de la ville aUemande de Hou tain rÉvêque ou Wals Hautem.

2) Indiqué comme flamand par Winkler.

(comptant dans la ville haute et dans le faubourg d'Ixelles ou Elsene une importante partie française), Louvain (Loewen), Tirlemont (Tienen), et Tongres (Tongeren).

Près de Vizé, la frontière se détourne vers le Sud-Ouest, laissant au domaine de la langue allemande la localité belge d'Aubel; elle passe entre Limbourg (français) et Welkenraedt et Eupen (allemands)^ puis franchit la crête du Hohe-Venn, et découpe, dans la Prusse Rhénane, un territoire dont la ville principale est Malmedy. Les villages frontières de la Prusse où se parle le wallon sont Sourbrodt, Faymonville- Osselborn, Ondenval, Ligneuville-Engelsdorf, Pont.

Depuis TAmblève, au bord de laquelle se trouvent les deux dernières localités, la frontière s'infléchit presque directement vers le Sud, et laisse à droite Viel-Salm, Houffalise et Bastogne ; elle coïncide d'abord avec la frontière politique de la Belgique et de l'AUemagneS puis avec celles de la Belgique et du Luxembourg. Le grand duché de Luxembourg appartient au domaine de la langue allemande, sauf trois localités où Ton parle des dialectes français *. Deux d'entre elles, Doncols et Sonlez (SoUer), se trouvent à l'endroit où la frontière luxembourgeoise s'approche de Bastogne(Bastonach); la troisième, Haut- et Bas-Rodange, est à l'angle Sud-Ouest du Grand- Duché. Entre Bastogne et Fauvillers, qui est à demi-allemand, la frontière dialectale atteint de nouveau le territoire belge. L'arrondissement belge d'Arlon (Arel) tout entier est allemand, sauf les villages réunis de Rachecourt (Rôsingen) et Meix-le-Tige (Deutsch Meisch) où domine le wallon, de Halanzy (à demi-wallon), et d'Athus (plus qu'à moitié

1) Du côté de la Belgique, la langue allemande n'est employée qu'à Bockholz ou Beho et à Tintange.

2) Pour ce qui concerne les localités françaises du Luxembourg, je me conforme aux indications que m'a données par lettres M. le professeur J.-A. Biaise, qui connaît à fond le pays. Ces indications ne concordent pas tout à fait avec celles que Ion avait jusqu'ici. (Cf.BôCKH,p. 185-6 ; cf. aussi Grôber, GrtindrisSy p. 421.)

wallon). L'endroit allemand situé le plus à l'Ouest est Hachy.

En résumé, le domaine du français s'étend, en Belgique, à une petite partie des provinces de la Flandre orientale, de la Flandre occidentale et de Limbourg, à la partie Sud du Brabant, à la plus grande partie des provinces de Hainaut, de Luxembourg et de Liège, et à toute la province de Namur. Le nombre des Fransquillons, nom qu'on donne par plaisanterie aux Belges parlant français, s'élève à 2,237,867 S outre lesquels 420,339 parlent en même temps le flamand.

Près de Longwy, où l'on parle français, la frontière dialectale coïncide, sur une étendue très restreinte, il est vrai, avec la frontière politique de la France et de l'Allemagne, et Ton arrive aux territoires annexés ^. En Lorraine, 135,886 habitants ont pour langue maternelle le français ; dans la Basse- Alsace, 22,973 ; dans la Haute- Alsace, 16^486. Dans la première de ces trois régions, les deux langues sont parlées par 87,414 habitants ; dans la seconde, par 2,179 ; dans la troisième, par 37,331.

L'allemand domine à Thionville (Diedenhofen) ; à Boulay (Bolchen), il est la seule langue usitée. A partir de cette ville, la frontière est marquée par la Nied allemande jusqu'à Faulquemont (Falkenberg), qui est du domaine allemand. L'allemand seul se parle à Fénétrange (Finstingen) sur la Saar ; il domine à Sarrebourg (Saarburg), et est seul employé à Viller ( WeiJer) sur le Giessen, à Schlestadt et à Colmar, ainsi qu'à Miinster, où la frontière dialectale coïncide de nouveau avec la frontière politique. — Par conséquent, il reste au domaine de la langue française : Metz avec ses environs ; le

1) Recensement de 1880.

2) Ici Ton a pour s'orienter une carte de Kiepert ; il n*y indique pas seulement, des deux côtés de la frontière, les dernières localités appartenant en propre à chaque langue, mais encore il note, à l'aide de traits distinctifs, dans les endroits intermédiaires où les deux langues sont employées, la proportion relative de l'élément français et de l'élément allemand.

village frontière de Condé (Kontchen) où la Nied française se réunit à la Nied allemande ; Château-Salins ; Dieuze, Lorquin (Lorchingen) ; Abreschville (Albersweiler) ; la moitié de Lûtzelhausen et la haute vallée de la Brusch, dans laquelle se trouve toutefois enclavé un petit territoire de langue allemande, la colonie anabaptiste de Salm ; au Sud de Schirmeck (où le français domine) le Ban-de-la- Roche (Steinthal) ; Sainte-Marie-aux-Mines (Markirch, où TaUemand a aujourd'hui la prépondérance) avec le haut val de Liepvre (Leberthal) jusqu^à Liepvre (Leberau, dont un tiers est allemand); la Poutroye (Schnierlach) ; enfin Orbey (Urbeis) dans la haute vallée de la Weiss. A TOuest de Miinster, la frontière dialectale atteint les Vosges, et, depuis ce point, suit la frontière politique, en passant par-dessus le Ballon d'Alsace, jusqu'à la région située au delà de la Tête-derOurs (Bârenkopf). A partir de ce point, le domaine de la langue française ne comprend plus, en Alsace, que dix villages situés près de Dannemarie (Dammerkirch), tout contre la frontière françaises et trois autres villages sur la frontière suisse.

A partir de l'un de ces trois villages, celui de Lucelle (Gross- Lùtzel) situé sur la rivière du même nom, la frontière de la langue française suit pendant quelque temps le cours de la Lucelle ; sur la rive droite de cette rivière se trouvent comme premières localités allemandes de la Suisse, Ederschwyler et Roggenburg, au-dessus du village allemand de Klein-Lûtzel. La frontière s'infléchit ensuite vers la Birs, qu'elle franchit entre Liesberg, commune de langue allemande, et Soyhière (Saugeren) où domine le français, en dessous de Delémont (Delsberg), où il domine également. Puis elle atteint la limite occidentale du canton de Soleure, pour la suivre jusqu'aux environs de la localité allemande de Boujean (Bôzingen) au nord de Bienne (Biel). Toutefois il reste à la langue alle-

1) Bûsching les indiquait déjà comme icclchci*.

mande, dans le canton de Berne, Elay (Seehof) et La Scheulte (Schelten). Près de Bienne, ville plus qu'aux trois quarts allemande, la frontière dialectale atteint le lac de Bienne, et le suit dans toute sa longueur du Nord au Sud. Cependant, il faut compter comme presque allemandes, sur le bord Ouest du lac, les localités qui appartiennent à la circonscription de Nidau ; dans celle de Bienne, le français domine à Evilard-Leubringen.

La frontière de la langue se continue en suivant le cours de la Thièle (Zihl), jusqu'au lac de Neuchâtel, qu'elle quitte aussitôt après l'avoir atteint, pour se détourner avec la rivière de la Broyé vers l'extrémité Nord du lac de Morat ; puis les langues sont séparées par ce lac lui-même. Dans la ville de Morat on compte (d'après le recensement de 1880) 1,860 allemands et 488 français.

Dans le Jura bernois et dans le canton de Neuchâtel, ainsi que dans certaines parties du canton de Vaud, beaucoup de communes comptent parmi leurs habitants des allemands dont le nombre diminue de plus en plus, à mesure qu'on descend vers le Sud : ce nombre comprend, dans la circonscription de Delémont, deux dixièmes de la population ; dans le val de Moutier et dans la circonscription de Courtelary, quatre dixièmes ; dans l'espace qui s'étend de Courtelary au Sud de Neuchâtel, trois dixièmes ; à l'Ouest, à partir du milieu du lac de Neuchâtel, deux dixièmes ; plus au Sud, sur un territoire assez étendu, un dixième ; dans la circonscription de Fribourg, deux dixièmes. D'autre part, Yélément français comprend trois dixièmes de la population sur la rive Est du lac de Morat.

La frontière dialectale, après s'être dirigée du lac de Morat vers Fribourg, partage cette ville, avec le cours de la Sarine ou Saane, en une ville haute qui est française (4,306 habitants) et une ville basse qui est allemande (7,140 habitants). Puis elle franchit le sommet de la Berra, gagne, en passant entre Charmey (Galmis) et Bellegarde (Jaun), la Dent-de-

Rûth, point de jonction des trois cantons de Fribourg, de Vaud et de Berne ; elle suit alors exactement, en se dirigeant vers le Sud, la frontière des cantons de Vaud et de Berne, qui a été établie d'après la différence des langues. De là, elle franchit la Sarine entre Rougemont et Saanen, et monte vers rOldenhorn (massif des Diablerets), pour suivre dès lors vers l'Est la chaîne des Alpes * bernoises, qui forme en même temps la limite entre les cantons de Berne et du Valais. A partir du sommet du Wildstrubel, elle tourne au Sud, et un peu en dessous de Sierre (Siders) où domine l'allemand, elle franchit le Rhône. Sion (Sitten) est aux deux tiers allemand, et la même langue domine à Bramois (Bremis). Sur la rive gauche du Rhône, la frontière dialectale suit la ligne des sommets, entre le val Anniviers (Einfischthal) et le val de Tourtmann (Turtmannthal), jusqu'au mont Gabelhorn et au mont Cervin (Matterhorn) ; puis, laissant à gauche le mont Rose, elle quitte le domaine de la langue allemande près de l'endroit de ce domaine^ situé le plus au Sud, Issime, dans la vallée de Gressoney (c'est-à-dire Kressenau). Les villages de Gressoney-La-Trinité et Gressoney-Saint-Jean sont presque entièrement allemands ; au contraire, Issime n'avait plus, en 1861, que 327 habitants allemands sur 1392.

En résumé, parmi les cantons de la Suisse, trois appartiennent tout entiers au domaine de la langue française, à savoir ceux de Genève, de Vaud et de Neuchâtel ; le français domine dans ceux du Valais et de Fribourg ; l'allemand, dans celui de Berne.

Quant au reste de la frontière, on parle des deux côtés des dialectes romans, et il est difficile d'indiquer une limite précise. Les vallées supérieures de la Doire Baltée (Dora Baltea), de l'Orco, de la Stura septentrionale, et de la Doire Ripaire (Dora-Ripara), appartiennent à l'Italie par leur situation politique, à la France par leur langue ; toutefois, dans toute la région qui s'étend d'Aoste à Oulx (aux sources de la Doire- Ripaire), le piémontais fait chaque jour de nouveaux progrès.

Plus loin vers le Sud, les sources du Clusone, du Pô, de la Varaita et de la Stura méridionale appartiennent politiquement au territoire italien, mais en réalité au domaine de la langue provençale. La Roya marque la frontière dialectale depuis Breil (Breglio) jusqu'à son embouchure dans la mer, près de Vintimille *. La dernière localité génoise de la côte, à rOuest, est Bordighera.

Dans l'intérieur même de l'Italie, un territoire isolé appartient au groupe franco-provençal : Celle-San-Vito, dans la province Capitanata^ ; l'origine de cette colonie est inconnue.

En compensation des territoires que l'Italie laisse aux dialectes romans de la France, nous devons, au point de vue de la langue, abandonner à l'Italie quelques domaines, comme l'île de Corse, et trois colonies génoises, Mons, Escragnoles dans la partie la plus orientale du département du Var, et Biot, entre Grasse et Antibes, dans le département des Alpes- Maritimes ^.

De même, le comté de Roussillon, qui appartient à la France depuis 1659, et qui forme aujourd'hui le département des Pyrénées-Orientales, doit être compté parmi les territoires de langue catalane plutôt que parmi ceux de langue provençale. La frontière du dialecte catalan ne coïncide toutefois pas complètement avec les limites de ce département. Saint-Paul-de-Fenouillet doit être mis en dehors du domaine catalan, auquel appartient en revanche Quérigut, dans le département de l'Ariège. Depuis le village d'Orlu, au bord de l'Orlu ou Oriège, source de l'Ariège située le plus à l'Est* jusqu'à Lescun, les Pyrénées marquent la limite du provençal, qu'elles séparent d'abord du catalan, puis de l'aragonnais.

1) Cf. Andrews, Gram. du dial. de Menton (1871), p. 6 ; Papanti. Parlariy p. 622 et sqq. ; et Grôber, Grundrlss, p. 421 et p. 560. Cf. aussi les Contes populaires mentonnals recueillis par Andrews, édités par Sardou et Blanc (Nice 1882), p. 10.

2) Cf. Papanti, Parlariy p. 173.

3) Reoue de linguistique^ 13, 308.

B. — Anciennes limites

3. Les limites que nous avonsindiquées pour le domaine de la langue française sont les limites actuelles ; mais dans le cours des siècles elles ont souvent varié. Néanmoins, malgré l'importance de la question, c'est un point d'histoire qui attend encore une étude approfondie et suivie ; nous devrons donc ici nous contenter de quelques indications.

Le basque semble avoir compris, dès le xii^ siècle, le même domaine qu'aujourd'hui ; mais il doit avoir occupé à un certain moment un territoire plus étendu, comme paraissent l'indiquer les noms de tout un cercle de localités qui entourent le domaine actuel. Quant à savoir si les Basques de France sont des descendants directs des anciens Aquitains, ayant conservé intacte leur langue depuis l'époque romaine, ou si, venus du Sud, ils ne sont montés dans les Pyrénées que depuis 581, pour établir la langue basque dans le Sud- Ouest de la Gaule déjà romanisé, c'est une question que l'on n'a pas encore résolue avec certitude ^

De même, les Bretons actuels sont-ils les descendants des anciens Gaulois ? Voilà encore une question difficile à résou- • dre ; une réponse a été donnée récemment dans le sens négatif. On s'autorise des nombreux vestiges de l'occupation romaine en Bretagne pour conclure que VAremorica a dû rester romanisée pendant longtemps ; et ce ne serait, penset-on, que vers le v^ ou le vi^ siècle de notre ère, que des Kymris fugitifs auraient importé la langue bretonne, du pays de Cornouailles (Cornwall) dans la région qui, en souvenir de ce fait, s'appela depuis, la Bretagne. Ils auraient alors pris possession de toute la péninsule ; car, au ix^ siècle, leur langue s'étendait vers l'Est jusqu'à une ligne que l'on pourrait tracer de la localité française de Donges, près de Saint-Nazaire, jusqu'à l'embouchure du Couesnon dans la

1) Cf. Grôber, Grundriss, p. 326.

baie du Mont- Saint-Michel. D'après les évaluations faites par l'éditeur du Cartulaire de Redon*, la limite du breton touchait alors aux villages de Campbon, Quilly, le Gâvre, Pierric, et, dans le département actuel d'Ille-et- Vilaine, Fougeray, Bréal, Mordelles, Langouet près Hédé, Lanrigan, Pleine-Fougères. Après l'établissement des Normands dans la province qui a pris leur nom, cette limite fut reculée de quinze à seize lieues vers l'Ouest, sauf sur l'espace qui s'étend de Limerzel à la région d'Herbignac et de Saint-Nazaire, d'où le breton ne disparut pas. Cependant il ressort d'un document de l'an 1053, que le celtique se parlait encore à cette date dans la ville de Combourg (arrondissement de Saint-Malo).

Au xie siècle, on parlait breton encore aux environs de Redon (lUe-et- Vilaine) ; au xvi« siècle, dans la plus grande partie de l'arrondissement de Loudéac (Çôtes-du-Nord) ; de même, encore au commencement du xvni® siècle, à Brignac^ dans le canton de Mauron (Morbihan).

On a remarqué que la désinence préférée des noms de lieux celtes est, dans la Bretagne française ac, dans la Bretagne celtique ec. Il est certain que la désinence ac n'est devenue ec en celtique qu'après l'établissement cle la langue romane dans l'est du pays ; et la comparaison avec Cambrai (Camarâcum) montre que cette désinence ac des xioms bretons est passée directement du celtique au français sans avoir été préalablement latinisée, ou, ce qui revient ai:^ même, qu'elle date seulement d'une époque où l'affaiblissement du c en français était déjà un fait accompli.

Peut-être la présence de la même terminaison sur le domaine de la langue française permet-elle de conclure à une plus longue conservation du celtique dans la Charente-Inférieure 2 ? Toutefois MM. Paul Meyer et G. Grôber^ admettent

1) Page XC.

2) Cf. Gémozac, Jonzac, etc. — V. Quicherat, Formation... 36.

3) Grundriss, p. 426.

plutôt, qu'ici un domaine qui appartenait primitivement au provençal a été envahi par des populations de dialecte français.

Du côté de la Flandre et de l'Alsace, la langue française s'est, de même, étendue depuis quelques siècles. Au dixseptième siècle, la limite du flamand était marquée par une ligne à mener de Boulogne à Saint-Omer; au xvi® siècle, dans cette dernière ville, le flamand dominait encore. En 1845, le flamand était, dit-on, resté en usage, dans le département du Pas-de-Calais, à Oye, Polincove, Bayenghem, Saint- Folquin, Saint-Omer-Capelle, Vieille- Église (toutes localités situées entre Gravelines et Saint-Omer). A Audruick, à Gravelines et à Saint-Georges, ainsi que dans les villages des environs d'Ath, à Tournai (Doornik), à Lille (Ryssel), à Cambrai, à Douai et à Valenciennes, une partie de la population parla flamand jusqu'au xviiie siècle inclusivement *.

Il est impossible de croire à la supposition de Winkler, répétée par Andrée, à savoir que le flamand aurait été parlé autrefois dans tout l'Artois jusqu'aux portes d'Amiens et d'Abbeville. Cependant certains noms de lieu du département de Pas-de-Calais, comme Tubersent (anciennement Thorbodessem) , Maninghem , Mazinghem , Lozinghem * , doivent remonter à une origine flamande. En dehors de cette région, les localités dispersées qui portent des noms allemands ont été constamment entourées par des dialectes romans, et ont de bonne heure perdu leur langue primitive ^.

A une époque plus ancienne, la frontière dialectale du côté de la Flandre paraît s'être maintenue sans changement avec une constance étonnante.

1) Dans l'intérieur même de LiUe, jusqu'en 1790, on prêchait en flamand.

2) Je choisis celles des localités les plus avancées au Sud et à l'Est.

3) Cf. Grôber, Grundriss, p. 423 et sqq.

Othon de Freising écrivait *, entre 1143 et 1146, à propos de Godefroy de Bouillon, qu'il était, à Boulogne inter

Francos Romanos et Teutonicos tamquam in termino

utriusque gentis nutritus, utriusque linguœ scius; et le professeur Dùmmler me fait remarquer que déjà au x© siècle Flodoard^ fait allusion à la présence du flamand dans la paroisse de Thérouanne, qui coïncide pour sa plus grande partie avec un territoire où s'est conservée jusqu'à ce jour la langue flamande.

En Belgique, les noms des localités wallones du Brabant méridional et de la province de Limbourg prouvent que ces provinces ont jadis été entièrement flamandes.

Toutefois, pour le Limbourg, il ne s'agit que d'un petit nombre de localités, et si Grandgagnage ^ donne pour les noms de lieu la véritable étymologie, il paraît démontré, par ceux de Heure-le-Romain (au Sud de Tongres) et de Heurele-Trîhe, au xiii« siècle Oire ou Oere-le-Tiexhe (k l'Ouest de Visé), que la limite des langues est restée sans changement essentiel. De même qu'on croit reconnaître ici le latin ora, il est probable que le nom de la ville de Metz, comme celui de Metz dans le Tyrol, est une déformation allemande du latin meta.

La localité luxembourgeoise de Rodange, placée aujourd'hui à la frontière de l'allemand, est déjà désignée par un nom de forme romane (Bodenges), dès l'année 1083, dans la charte latine relative à la fondation de l'abbaye de Miinster.

En Lorraine, l'allemand s'étendait aux xvii® et xviiie siècles depuis Thionville jusqu'à Bassotopierre (Bettstein) et Lommerange, et atteignait, près de Metz, les villages de Silvange et de Marange. De ce côté, les variations de la frontière n'ont pu être qu'insignifiantes; et la double forme : Thionville, Diedenhofen, déjà attestée au ix* siècle (Theodenhove 834 ;

1) Au livre vu, chapitre 5, de sa Chronique.

2) Livre iv, chap. 3.

3) Mémoire sur les anciens noms do lieu, p. 70, 160.

Theodonisvilla 753), prouve que, dès cette date, la ville était assez rapprochée de cette frontière. Dans la région de Château-Salins, Fallemand s'étendait, au dix-septième et au dix-huitième siècles jusqu'à Château-Bréhain (Bruchcastel) et Hampont (Hiidingen), et vers l'Ouest, depuis Sarrebourg jusqu'à Réchicourt (Rixingen) et Foulcrey (Folkringen). Abresôhville (Albersweiler) et Schirmeck employaient alors également la langue allemande.

Sur la pente ouest des Vosges, l'allemand n'a pu s'établir solidement nulle part, et même dans quelques colonies isolées comme Wissembach dans le canton de Saint-Dié, il a disparu depuis longtemps. Déjà dans les siècles précédents, le français arrivait jusqu'aux pentes ouest des. Vosges, et le témoignage de Montaigne établit que, dès son temps, « le méchant petit village de Bussang était le dernier de langage françois ».

En Suisse, la proximité de la frontière dialectale tend aujourd'hui encore à faire adopter pour le nom de Pfyn (français Finge) l'étymologie ad finem. Quant à l'autre endroit appelé Pfyn, au sud du lac de Constance, s'il a été à une certaine époque sur la frontière de la langue romane, il a dû s'en trouver séparé de très bonne heure.

Les communes allemandes situées sur la rive gauche du Rhône, dans ce qu'on appelle le canton des Allemands, et au sud du lac de Genève *, ont depuis longtemps échangé contre le dialecte roman des environs leur langue primitive, dont quelques traces seulement subsistent dans leur vocabulaire.

G. — Limites des races.

4. Relativement à la grande extension des races qui se sont trouvées en contact, les quelques faibles variations de la frontière que l'on peut constater n'ont guère d'importance.

1) Cf. Nbumann, Sprac^renae, p. 16; Grôber, Grundriss, p. 423. Le Français et le Provençal. 2

Un examen historique des limites de notre langue nous apprend qu'elles ne font que continuer à séparer les Celtes des Germains, et qu'aujourd'hui encore elles distinguent ces deux races avec une précision surprenante.

Quand César conquit la Gaule, les tribus celtiques des Morini, des Nervii et des Menapii s'étendaient aux bords de la mer jusqu'à l'embouchure de la Meuse; les Treviri, que quelques-uns considèrent comme de race germanique, habitaient la région de Trêves. Les Condrusi, peuplade de la région actuellement nommée le Condroz, et les Eburones, au Nord des Ardennes et de la Meuse, étaient Germains, ainsi que les Triboci, qui conquirent l'Alsace. L'anéantissement par César des Germains établis en Belgique, et la colonisation, par des tribus celtiques, des contrées qu'ils habitaient, ont vraisemblablement beaucoup contribué à romaniser cette région. Au iv® et au v® siècles seulement, les Bavarois et les Alemans se sont glissés, en pénétrant à la façon d'un coin, entre la Suisse française et la Suisse rhéto-romane, dans le milieu (devenu désert) de cet état, sur les territoires dits Uchtland. Les Alemans conquirent alors F Alsace ; lesCattes, la Lorraine allemande et Trêves; les côtes de la mer furent occupées par les Francs flamands jusqu'aux endroits où leur langue se parle encore, ou se parlait au moyeaâge.

On n'a pas constaté que des populations germaniques se soient, à une époque reculée, converties à la langue romane. Il semble bien plutôt que la langue allemande s'est peu à peu retirée, sous des influences très lentes ; parmi celles-ci il faut compter pour les plus importantes les immigrations, et les mariages qui amenaient dans les localités germaines des hommes ou des femmes parlant le roman. Quand les progrès d'une langue ne se produisent ainsi que peu à peu, la frontière dialectale est déplacée, il est vrai, mais pour ainsi dire inconsciemment; le domaine de la nouvelle langue s'accroît, sans qu'elle soit imposée aux individus parlant l'autre idiome.

On peut donc conclure que la limite des races celtique et germanique est bien tranchée, même aujourd'hui, par la ligne qui sépare Tune de l'autre la langue française et la langue allemande.

D. — Statistique.

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