DÉVELOPPEMENT PHONÉTIQUE DE LA LANGUE LITTÉRAIRE
6. Le but que se proposerait l'historien d'une langue serait d'exposer, dans un ordre strictement chronologique, la suite des changements spéciaux qui ont altéré cette langue; iHui faudrait, en outre, déterminer exactement dans quelles limites s'est produit chacun de ces changements. Cet exposé historique n'a pas encore été tenté pour la langue française, et les bornes d'un ouvrage sur les principes de la philologie romane sont trop restreintes pour nous permettre de le faire ici. Nous nous placerons donc à d'autres points de vue pour classer les changements subis par notre langue.
Au moyen âge, en France, deux dialectes sont devenus des langues littéraires, l'un au nord, l'autre au sud. D'après les monuments littéraires qui nous sont parvenus à partir du xi« siècle, et surtout à partir du xii®, on voit que la formation de ces langues a précédé les commencements d'une littérature suivie ; elles ne se confondent dans leur ensemble avec aucun dialecte ; elles résultent de la combinaison d'un certain nombre de différences dialectales isolées ; et cette combinaison s'était déjà produite plus largement dans l'emploi oral de ces langues, avant d'être fixée par l'écriture.
A part les chansons de geste, destinées plutôt au débiterai, et dont les rédactions les plus anciennes ne nous ont pas été conservées par les manuscrits, la littérature française a
commencé à fleurir à la cour des rois anglo-normands, depuis l'époque d'Henri I^r, jusqu'à celle d'Henri II et de ses fils. Les écrivains de ce groupe se sont servis d'une langue qui n'offrait que de faibles variations dialectales, et que l'on peut, en conséquence, qualifier déjà de langue littéraire, de xocvij. Les variations que l'on constate dans le traitement de cette langue n'ont rapport, pour ainsi dire, qu'à des rajeunissements de sons très légers, comme il s'en produit dans la transmission de la langue d'une génération à la suivante, ou bien à la prononciation, qui, de ce côté-ci de la Manche, n'était pas tout à fait la même que de l'autre côté. Déjà, au commencement du xii® siècle, les ouvrages se répartissent en deux groupes : l'un anglo-normand, l'autre continental. Dès le début, les auteurs du premier groupe confondent ie et e, / ue et m, réduisant dans les deux cas la diphtongue à un son simple ; de même, ils confondent ein et ain, ne font pas accorder l'adjectif attribut, et emploient souvent l'accusatif avec le sens du nominatif : ce sont là de petites particularités qui s'étaient présentées sur le territoire anglais peu de temps après la conquête, et qui, du moins pendant une certaine période, demeurèrent inconnues des poètes du continent. Plus tard l'anglo-normand s'est éloigné davantage de la langue continentale. Un important changement, accompli peu d'années après le milieu du xii* siècle, c'est l'assimilation des infinitifs en eir (aveir = habere) aux infinitifs en er = latin are (aver).
Malgré ces écarts, il est évident que la langue littéraire présente, chez les poètes continentaux et chez les poètes anglo-normands, les mêmes bases dialectales; et c'est là pour nous la forme la plus ancienne du français littéraire. Nous appellerons cette langue du nom de « normand », sans vouloir indiquer par là qu'elle correspond à un dialecte de la Normandie ; elle a, semble-t-il, pour origine bien plus probable le dialecte du duché de France, dont elle ne s'éloigne qu'en peu de points pour se rapprocher du dialecte de la
Normandie. Il est vraisemblable que le dialecte francien, sous sa forme purement locale, n'étant encore altéré par aucune influence étrangère, a été employé dans la littérature du xii* siècle (Garnier de Pont Sainte-Maxence) ; toutefois il ne nous est parvenu aucun manuscrit de cette époque. C'est seulement peu de temps avant le milieu du xiii* siècle qu'il se trouve des textes, écrits à Pariaou aux environs, et présentant sous une forme à peu près pure, le dialecte qui s'y parlait, et que peu à peu la France entière adopta pour langue littéraire.
Jusqu'à présent l'on n'a pas une notion plus claire de la formation du français littéraire que de l'origine du provençal. Ces deux langues ont également subi des modifications sous l'influence de certaines différences dialectales. Si, par exemple, lespremiers troubadours emploient dans leurs vers des formes comme chivauj mauj ostauj pour chivaly mal, ostal, des formes semblables sont interdites à partir de la fin du XII® siècle, et blâmées par le grammairien Raimon Vidal *. On n'a pas encore bien établi comment Raimon Vidal pouvait identifier ce qu'il nomme le Dreg proensal (c'est-à-dire le provençal cultivé, littéraire), avec le dialecte limousin en particulier, à côté duquel il énumère les dialectes d'Auvergne, du Quercy et de Provence*; peut-être est-ce parce que le limousin avait plus longtemps conservé intacte Tancienne déclinaison, qui, au xiii*" siècle, était, plus au sud, une cause de difficultés pour les poètes ?
7. Avant d'entrer plus avant dans l'étude de la formation de nos langues littéraires, nous devons remarquer d'avance qu'il n'y a pas de changements phonétiques dont l'extension corresponde exactement au domaine des dialectes français et provençal ; tantôt l'action de ces changements s'étend au delà des Alpes ou des Pyrénées, tantôt elle n'atteint qu'une portion de la Gaule romane.
Nous devons, en outre, compléter préalablement la distinction générale des dialectes français parlés dans le Nord, et de
l'ensemble des dialectes provençaux parlés dans le Midi, en plaçant à part le gascon (au Sud-Ouest) et le franco-provençal ou moyen-rhodanien (à l'Est) ; ce dernier s'étend à un assez large rayon autour de Lyon.
A. — Jusqu'au XII« siècle
a. — Voyelles accentuées
8. Pour le développement des voyelles accentuées, les langues de la France se sont, pendant un certain temps, trouvées d'accord. Abstraction faite des quelques change-/^ /^ "'^ o * ments que les voyelles provençales subissent devant une nasale, le vocalisme provençal représente un état par lequel le français a dû lui aussi passer à une certaine époque.
Ces changements ont été réduits par Ten Brink à un allongement de la voyelle brève accentuée dans une syllabe libre, allong&aent qu'indiquent aussi les modifications de la métrique dans le bas latin. L^allongement de la voyelle, dans une syllabe libre, n'entraînait pour a aucune altération importante de son. w libre (lat. û) et i libre (lat. ï), moins nettement articulés, devinrent ô et ë, parce que, selon l'explication de Canello, l'effort de prononciation primitivement affecté à une brève devait désormais suffire pour une longue, p et ^ ainsi que le latin ae, reçurent, par l'allongement, un double accent (dô, éè), qui entraîna le renforcement de la partie accentuée (po, ee) et la formation des diphtongues le et ûo. ie transporta l'accent sur l'e, dont le son était plus plein ; de même pour wo, quand la seconde partie de cette diphtongue se fût affaiblie en e (ue), comme il arriva assez généralement en français, et, au moins dialectalement, en provençal. Toutefois, une différence subsistait encore dans la manière de prononcer le premier élément de la diphtongue : dans une partie du Nord de la France, Vu permutait avec o (poet, puet, =potest), et par conséquent avait le son ç ;
mais au Sud, et en Lorraine^ la prononciation était a. Indépendamment de l'allongement de la voyelle tonique, la diphtongaison de ç et ç a trouvé place devant les sons mouillés.
Le Nord de la France a développé en général la diphtongaison plus activement que le Midi. En provençal, elle ne s'est introduite que dans les cas suivants :
lo Devant i et les consonnes mouillées : uoi uei = hodie, franc, uei ui; puoissas pueissas = postea, franc, pueis puis; nuoit nueit nuoch nuech = noctem, franc, nueit nuit; fuolha fuelha = folia, franc, fueille ; ieis = exit, franc. ieist ist; lieit liech = lectum, franc, lieit lit] vielhs = VETULUS, franc, vielz,
?2^ Devant r, v ou u, et c suivi d'une voyelle : muor muer g =z MORiTUR, franc, muert; buou bueu = bovem, franc, bue/;
« AuiJr rnueva = moveat, franc, muevet; luoc luec = locum, franc. liu; quier = quaerit^ franc, quiert; mieu = meum.
3° D2Lnspuosc puesc = possum, franc, pueis puis; dans iest := ES, franc, iés es; dans iesc = exeo, franc, ieis, is; de même dans les l*"*, 2" et 3° pers. sing. et plur. des subjonctifs : puosca puesca, franc, pueisse puisse ; iesca, franc. ieisse isse.
Un point commun entre les langues de la France, c'est qu'elles transformaient en e et p les sons t et U entravés, qui déjà en latin devaient avoir une prononciation ouverte.
Enfin elles ont infléchi en t^ le m latin (ayant le son ou) quand il était accentué. Cette inflexion s'étend aussi sur le domaine rhéto-roman, vers l'Est, jusqu'au Val d'Avisio et au Val de Gadera*; en outre, elle s'étend sur tout le Piémont, sur le domaine des dialectes ligurien et lombard, et sur des parties de la province d'Emilie. D'autre part, il y a actuellement deux domaines de dialectes populaires qui, bien que se rattachant à la langue française, gardent la prononciation
1) Pour ce dernier, Gartner suppose une influence lombarde. Une autre opinion a été émise par M. Meyer-Lûbke dans sa Grammaire des langues romanes, i, 53.
de a latin avec le son ou; ils sont tous deux près de la frontière dialectale allemande. Ce sont :
1® Un territoire situé à Textrème Nord-Est du roman ; il s'étend depuis Waremme vers le sud jusqu'à Marche et Bastogne, et comprend comme ville principale Liège. Exemples, à Liège : rivnou (revenu), pierdou (perdu\ iouwé (tué), mais ine (une); à Malmédy : one (une), fout (fut),
2o Les deux vallées situées le plus à l'Est du Valais roman, la Vallée d'Hérens et le Val d'Anniviers (Einfischthal). Exemples empruntés au premier : nuk (avec u prononcé ou) = NUDUM, mou (avec ou diphtongue) = maturum.
Ascoli, et d'autres avant lui, ont voulu ramener le changement de U (ou) en u à un fait propre à la langue kymrique ; en effet, en celtique aussi, û est devenu u et même i *.
Il est en somme diflScile de préciser jusqu'à quel point le celtique a influé sur le phonétisme roman. Il faut remarquer toutefois l'accentuation, celtique d'après d'Arbois de Jubainville, des noms Tri casses, Durôcasses, franc. Troyes, Dreux; cf. Némausus, Nimes.
On peut citer encore d'autres cas d'inflexion, relatifs à l'action d'un i posttonique.
Schuchardt rapporte à ce fait le changement de la désinence ÂRius ÂRiA en çriusçria (esp.primero, primera, prov. premier premieir a, ÎTanq. premier première). Ce changement est un problème qu'on n'a pas encore résolu avec certitude ; Grober en a récemment donné une autre explication que Schuchardt. Ce qui est sûr, c'est que les formes romanes (excepté le roumain, l'italien-o/o, et des mots empruntés) nous font remonter à une forme -çrius; resterait à savoir si cet 'Çrius est résulté de arius sous Tinfluence de Vi, en suivant le simple développement phonétique (comme le voulait Schuchardt), ou s'il y a eu assimilation à la désinence latine ërius, c'est-à-dire action d'analogie (comme le croit Grober).
1) Cf. Ascoli, Miacellanea in memoria di Caiœ e Canello (444).
Cette inflexion n'est restée étrangère qu'au roumain. En Gaule domine généralement ier, féminin ieira (franc, ière) ; cependant il y a un domaine du centre auquel appartient notamment le dialecte très répandu de l'Auvergne, où notre suffixe devient er ou eir, fém. era ou eira. Ce fait est étudié par M. P. Meyer *. A Dijon aussi on trouve eir, fém. eire (riveire).
Un cas très semblable au précédent, c'est le passage de CERASEA à CERESiA*. W. Fôrstcr a traité d'autres sortes d'inflexions ^ ; il a le premier montré une action étendue de l'inflexion en roman. A cette loi se rattachent a(u)gurium prov. agur, franc, aiir, our; tutti prov. franc, tuit; fugit pvoY.fug, ÎTBXïq./uit (mais l'infinitif en ancien français était foïr) ; COGITAT prov. cuida, franc, cuidet. Un i a été maintenu^ grâce à la présence d'un î dans la désinence, dans viNTi, prov. franc, vint (en face de trenta), aux nominatifs pluriels ist, cist, il, cil, de isti, eccisti, illi, eccilli (et seulement en français dans le nominatif singulier, de même forme, venant de istic, eccistic, illic, eccillic) ; en outre, à la première personne du singulier des parfaits, prov. fis (feci) y pris (pre(n)si),/wi (fui), dont les troisièmes personnes sont fetz, pres.fo. Selon Neumann, le français a introduit la voyelle infléchie de la première personne du singulier dans toutes les formes à radical accentué des verbes ci-dessus, ainsi que dans le participe parfait pris.
9. Les quelques altérations phonétiques qui sont propres au provençal concernent la prononciation de a, e, o devant une n intervocalique : ces trois voyelles ont reçu la prononciation fermée (pan, ben, bon) ; e Ta reçue aussi devant n suivie d'une consonne (dolent). Dans une large région du Midi, une tt isolée pouvait tomber à la fin d'un mot ( pa à côté de pan,
1) Romania, m, 434.
2) Voc. I, 192.
3) Dans la Zeitschrift/ûr rom. PhiL, m, 481. (V. aussi Schuchahdt, IV, p. 113.)
be à côté de ben, bô à côté de bon) : on appelle cette n Vn amovible ou indifférente.
Pour les altérations phonétiques françaises, nous examinerons d'abord celles auxquelles participe le dialecte moyenrhodanien.
Dans la plupart des cas au s'est conservé pur en provençal jusqu'à ce jour; en français et en moyen-rhodanien il a passé à çu, devant les consonnes à o. Ex. : causa, m. rh. chosa, franc, chose, à (lat, À, X, dans une syllabe libre) est, en français, devenu ai devant m, n : panem, pain, prov. pa(n) ; EXAMEN essaim, prov. eissam. (Le moyen-rhodanien hésite entre les deux.) Si le son précédent est un c palatal ou un y, le changement en question n'a pas lieu : canem c^an, puis chien, prov. ca; paganum, paian, puis paie/i, prov. paga(n).
La langue du Nord et le moyen-rhodanien ont changé è en ei, et parallèlement, ô en ou. Quelques mots avaient auparavant changé e en i, ordinairement soua l'influence d'une palatale : ceram, cire : cfr. m. rh. et prov. ciri ; racemdm, raisim, m. rh. raysin, prov. razim; d'autres avaient auparavant abrégé ô en m : fr. mustret = mô(n)strat; duze = DuôDECiM ; custet = constat ; cusdre =■ cônsuere. On n'a pas encore expliqué pourquoi jugum, fr. joug, fait exception à cette règle.
Le parallélisme de ei et de ou n'est pas complet : ei se présentait aussi devant m et n (strenam fr. estreine, auj. étrenne); ou ne s'y trouve point. En général, on rencontre ei plus généralement que ou, qui en bien des endroits ne s'est introduit que dans des conditions toutes particulières.
De plus, ei s'est répandu dans une région beaucoup plus vaste que ow,qui demeura inconnu à l'Ouest. Du moins, dans l'Ouest on ne rencontre ou que dans un petit nombre de cas, et il remonte alors à une époque fort reculée : dous = duos ; tx)ue = TUAM ; soue = suam ; lou = lupum.
Quelques siècles plus tard, les éléments des diphtongues ei et ou ont été différenciés en oi et eu. Ici encore les domaines
de ces deux sons ne coïncident pas. L'Ouest a gardé ei, l'Est (wallon, lorrain, moyen-rhodanien), ou. A Paris on ne trouve oi qu'au xni* siècle ; eu dès le xii'.
Ces diphtongaisons sont déjà proprement françaises. De même pour l'élévation de la voix sur a. MM. Ascoli et Paul Meyer ont justement utilisé cette sorte de rehaussement vocal, comme signe distinctif important dans la répartition des dialectes romans de la Gaule. Le changement eut lieu d'abord après les palatales, et cette situation s'est maintenue dans le moyen-rhodanien. Exemples pour Lyon : taillier, pleydier, mais alar, assemblar. Exemples français : amâd = amatum devient amed; nos = nasum devient nés ; pa(d)re = patrem devient pe(d)re. Devant / la langue hésite : mal tal, mel tel. Là où le français ne change pas a en e, on peut admettre que précédemment l'a s'était abrégé (amas, amat, as, at, vas, vat, va) ; de même devant un i, et devant le son i qui précède une consonne mouillée : amai = amavi, esclar^at = exclariat; et dans les désinences able et abde (amahle=- AMABiLEM ; sa{b)de, sade = sapidum).
a est devenu ie en français dans les cas suivants :
lo Après i : paiier = pacare ; preiier = precari.
2^ Après les palatales c, ch, g : noncier = nuntiare ; chacier = captiare ; chien = canem ; chier = carum ; vengier = vindicare ; nagier ==: navigare.
3® Après les consonnes mouillées : moillier, vergoignier^ laissier, baisier, pitiés aidier, aïrier, amisHe(d), acointier ; de même après s'm et s'n : aproismier, maisniee.
e et ie, qui au début avaient le son ouvert, ont ensuite été renforcés en e et ie.
De la rencontre de ^ ou d accentué avec i est née la triphtongue iei ou uei, p. ex. lieit = lectum; nueit = noctem. Il y a, tout au Nord de la France, une région, où est compris Paris, qui réduit cette triphtongue à i ou ui : lieit devient lit, et nueit, nuit.
Les voyelles nasales, dont notre langue abonde encore
aujourd'hui, se distinguent des voyelles ordinaires en ce qu'elles se prononcent grâce à un abaissement du voile du palais. En ancien français, la nasalisation était encore bien plus étendue qu'actuellement; elle se produisait non seulement devant m et n suivies d'une consonne (comme maintenant), mais aussi devant toute nasale mouillée, redoublée ou simple : par ex. dans les mots Bretaigne, femme, aimet, peinej et même dans blasme. Par exception, la nasalisation n'a pas eu lieu dans la désinence inaccentuée ent des troisièmes personnes du pluriel.
A quelle époque remonte cet abaissement du voile du palais dans la prononciation des voyelles nasales? Sur cettequestion^ les avis sont partagés. M. Gaston Paris, remarquant que dans les poésies assenantes une voyelle suivie de n assone avec la même voyelle suivie d'une autre consonne (ainsi fin avec amis), croit pouvoir en conclure que la voyelle en question n'était pas encore devenue nasale devant n. Nous n'admettons point les prémisses de cette conclusion, desquelles il ressortirait qu'en ancien français on n'avait pas pu faire assener une voyelle nasale avec la voyelle orale (non nasale) correspondante. Nous nous rangeons à l'avis de Diez qui admet, dès le ix* siècle, la nasalisation de o*. Selon nous, toutes les voyelles ont été nasalisées à la même époque. Si en ancien français on ne trouve jamais assimilés les sons de € ou a nasal avec ceux de e ou a pur, l'empêchement venait, non de la nasalisation elle-même, mais du changement de son que subissait la voyelle sous l'influence de la nasalisation. Sous cette influence, le son des voyelles ç, a, ç, e était abaissé, de sorte que, devant les nasales, il n'y avait pas de différence entre p et p, e et ^; de là en ancien français respont = respondet; some = (sauma) sagma ; çnz = intus.
j3. — Voyelles atones 10. La question des modifications principales subies par
les voyelles atones se réduit à celle de leur maintien ou de leur chute. Les langues se sont peu à peu débarrassées des proparoxytons (sdruccioli) ; elles en ont fait des paroxytons, d'abord en employant. Tune et Vautre, des moyens identiques, puis des moyens différents. Ce fait est déjà accompli en latin dans beaucoup de mots, comme caldus,
FRIGDUS, VIRDIS, DOMNUS, LAMNA, ALTRUM *, ASPRUM (Probi
Appendix), masma (de maxima; deuxième siècle)*. Pour certaines formes les langues de la France sont d'accord: ainsi almosna (forme provoquée par alere) de eleemosyna ; prov. clergue, tranq, clerc = clericum; prov. franc, amablé = amabilem; net = nitidum (mais en moyen-rhodanien nede); prov. dopta, franc, doute = ddbitat; prov. colpa, franc, coupe = colaphat. Pour d'autres mots, le français a opéré la syncope avant le provençal : prov. pieuze, franc. puce = puLicEM (c ne s'est affaibli qu'entre des voyelles) ; prov. deuda, franc, dete = débita (de même t n'est réduit à d qu'entre des voyelles) ; prov. tebe, franc, tiède = tepidum ; prov. tebeza, franc, tiède = tepidam ; prov. jonher, franc. joindre = jungere; i^TOV.joven, franc, juevene = juvenem. Quand les voyelles finales atones sont tombées, le français a épargné celles des proparoxytons; l'avant dernière syllabe était évidemment déjà affaiblie à cette époque, de manière à n'être plus perçue que comme syllabe accessoire. Le provençal, au contraire, a perdu la finale dans les proparoxytons (tébedo, jônhere, jôvene), tout comme dans les paroxytons {amâdOj vedérCj pane) : tandis qu'en français c'est l'avant dernière syllabe qui est tombée dans la prononciation (tiebedo, tlebdo, tiède), le provençal arrive à la nouvelle forme grâce à une sorte de dégradation de l'accent sur les diverses syllabes du mot (tébè^o, tébè$, tebe). La chute de la voyelle finale correspondait, selon la for-
1) BucHELER, Grundriss d, lat. Declinatlon, p. 26.
2) Romania i, 95.
mule donnée par Darmesteter S à la chute de la voyelle protonique. Les voyelles u, o, e, i (mais non a] tombaient dès qu'elles se trouvaient immédiatement après l'accent principal (') ou l'accent secondaire ('), sauf les cas où elles étaient absolument nécessaires à la prononciation : àmbulare, prov. amblar, franc, amhler, ou (car ici il peut y avoir eu une influence de l'accentuation mobile du présent Ambulat) ràdiciNAM, prov. razina, franc, racine, àdjutare prov. aidar franc, aidier.
Dans vàler(e-h)abeo la chute de ë est tout à fait régulière, et il n'est pas nécessaire de reconstituer un infinitif * valere d'après valrai, valdrai.
En français les désinences se sont maintenues à l'état de syllabes entières dans les premières et secondes personnes de l'indicatif parfait : chantantes, chantastes, sentîmes, sentistes, fumes, fustes , et dans les formes de présent somes, estes, /aimes, faites, dimes, dites.
En provençal la voyelle de la désinence est restée quand elle était entourée d's : florisses ^= florescis, verses = ace. plur. VERSUS, falses = falsus.
Les pronoms lo et Los perdaient aussi leur o toutes les fois que la syllabe précédente était accentuée et finissait par une voyelle : ego (il)lum, franc, jô lo,jol, prov. eu lo, eut, ou ieu lo, iel ; qui (il)los, franc, ki los, kils, puis kis, prov. qui los, quils. En provençal on trouve abrégés de la même manière me, te, se, nos, vos (en français, me, te, se seulement à l'époque la plus ancienne).
De même l'article s'unit avec les prépositions de, a(d), en: dé lo, à lo, en lo, deviennent en français del, al, enl (Eulalie, Psautier de Cantorbéry), el, ou ; en provençal del, al, el. Dé los, à los, en los, deviennent en français des, as (Wace, Psautier d'Oxford),- az (Dialogues de Grégoire), es ; en provençal dels, als, els. La perte de l en français (cfr. plus haut
1) Romania, v, 140.
kiSf de QUI illos)^ s'explique par la situation proclitique des mots (cfr. prov. pus de plus) ; elle peut avoir eu lieu d'abord devant des mots débutant par plusieurs consonnes (deh clers).
De même l'abréviation française de nostres, vostres, en nox, voz (auj. nos, vos), dont le picard a dérivé une forme dans Vs de flexion (no, ro) doit s'expliquer par la position proclitique.
D'après Schuchardt *, l'affaiblissement etla chute des voyelles atones sont en rapport avec la diphtongaison des toniques ; les deux faits résultent d'une même cause fondamentale, à savoir d'un renforcement de la syllabe tonique, qui fut prononcée avec deux points ou sommets d'accentuation, et de l'affaiblissement simultané de la syllabe atone, dont l'accentuation fut aussi réduite que possible.
Ascoli a désigné le moyen-rhodanien par le nom de francoprovençal. Cependant, le français et le provençal n'entrent pas dans la même proportion comme éléments constitutifs de ce dialecte : le moyen-rhodanien se rencontre avec le français pour les changements phonétiques les plus importants; et là où il est d'accord avec le provençal, c'est toujours parce que ses formes reposent sur le son latin non modifié. C'est pourquoi je préfère le terme de moyen-rhodanien.
Il y a un point par lequel le moyen-rhodanien est à vrai dire le dialecte le plus archaïque de la France : il n'a pas affaibli o en e. Cfr. prov. libre franc, libre m. rh. livro ='librum ; prov. dezire franc, (surtout wallon) désire m. rh. desirro = DESiDERo; de même, prov. foron, franc, furent^ m. rh.
' furont=^ FUERUNT.
Le provençal a affaibli o atone en e dans les finales où il s'était conservé, et il ne l'a toléré après l'accent que dans les troisièmes personnes du pluriel en on(t). (Le limousin, observant plus strictement le principe^ présente déjà dans
1) Zeltschrift fur rom. Philologie, iv, 142.
Boèce la forme -en), i atone devient e en français et en provençal ; a atone devient e en français seulement. Dans le moyen-rhodanien le premier s'est maintenu, le second devient e devant s ou ^ final. De là alteri, m. rh. autri, prov. franc. altre autre ; litteram, prov. m. rh. letra, franc, letre ; LiTTERAS, prov. letras, m. rh. franc, letres ; causam, prov. cau8a,Wi. Th.chosa, franc, chose; causas, prov. causai, m. rh. franc, choses ; donat, prov. dona, m. rh. franc, donet ; dona- BAT, prov. donava, m. rh. donavet, français de VEstdoneivetf mais français de TOuest donowet donout.
Dans la dernière forme on trouve le plus ancien exemple de Ve sourd devenant muet. Les désinences abat et ebat avaient d'abord en français la forme owet et eiet ; elles passèrent, — comme nous le prouvent les textes du x° siècle, qui nous sont parvenus — à oui et à eit. ouet ainsi que oui, était limité à l'Ouest (et au Nord, d'où cette forme fut bientôt chassée par eit). eiV était commun à tous les dialectes français ; il s'étendait aussi au moyen-rhodanien, et se retrouve peut-être dans Ve du gascon occidental (ave = habebat, faze = faciebat, emendere = emendare habebat, usités depuis Bordeaux jusqu'au Béarn, mais pas plus loin vers l'Est).