CHAPITRE XIII
Nous appellerons famille l'ensemble des mots qui préseDtenl la même racine ; système, celui des mots du même radical qui sont réunis on un groupe par leurs fonctions (par exemple toutes les formes d'un même verbe} ; type, celui des mots de différents radicaux ayant une fonction identique (par exemple toutes les premières personnes du singulier de l'indicatif présent). D'ordinaire on considère un système de mots comme un système de variations (ce qu'on appelle formes ou flexions) d'un mot.
94. Les Romans ont supprimé beaucoup de types de flexions, mais n'en ont que rarement créé de nouveaux. Au nombre des types perdus se trouve le futur latin, dont il n'est demeuré que quelques restes épars |ero, en Italie fiam). Par suite, le roman a créé un nouveau type en réunissant l'infinitif et iiabeo. Grâce à cette périphrase, le roman était supérieur au latin en ce qu'il pouvait former un imparfait du fntur (à l'aide de l'infinitif et de habebam). Des exemples de ces formations se trouvent déjà chez TertuUien et dans les passages de la Bible cités par lui. De habeo, joint à l'infinitif, naquit une forme composée, dont l'accent porta sur le second élément, habeo : aussi, grâce à l'influence de l'accent, l'infinitif apparaît souvent au futur avec une autre forme que lorsqu'il est seul : d'où, par exemple, beorai à côté de boire := BiBERE, ccrraî à côlé de ceoir = videre. Les exemples les plus anciens de ce futur composé sont daras dans
Frédegaire, et saharai dans les Serments ; pour l'impartail du futur, sostendreiet dans Eulalie, dolreie dans Jonas. On reconnaît que la composition est formée de deux éléments indépendants à ce qu'ils peuvent encore se séparer en provençal et dans les langues de la péninsule ibérique, par exemple desliurar los ai.
Les formes du singulier et celle de la 3* pers. plur., étant les plus fréquentes du futur, réagirent sur les autres qui leur furent assimilées et perdirent la syllabe av; de là en prov. première personne pluriel amar em, 2« pers. plur. amar eiz. La même abréviation s'introduisit dans toutes les formes de l'imparfait du futur ; prov. amar ia, a, fr. amereie.
L'imparfait du futur est ordinairement appelé conditionnel, parce qu'il se présente surtout dans les. propositions conditionnelles ; cependant, d'après l'indication ingénieuse, quoique pas tout à fait convaincante de Burgatzcky, cet emploi du temps en question n'est qu'un emploi dérivé. Sans doute il se trouve déjà dans le fragment de Jonas ; mais au xii* siècle encore le subjonctif imparfait fait concurrence au conditionnel. Pour exprimer une condition qui dans le passé ne s'est pas réalisée, cette concurrence existe encore aujourd'hui {j'eusse aimé à côté de j'aurais aimé), et au xvi® siècle, Larivey, par exemple, emploie exclusivement dans ce cas le plus- que-parfait du subjonctif.
En provençal, comme nous l'avons déjà dit à propos du changement de fonctions, le plus-que-parfait latin de l'indicatif est passé au sens du conditionnel {amera ^ amaveram) ; cependant, on se sert également de la forme refaite {amaria).
La périphrase n'étant pas, à proprement parler, une formation, on ne peut pas dire que le roman y ait créé de nouveaux types. D'autre part, dans les v systèmes i) actuellement en usage, il y a un ceruin nombre de formes refaites, soit parce que « ces systèmes » étaient incomplets en latin, soit parce que diverses formes de systèmes complets ont disparu devant des formes rivales plus en faveur.
D.q.t.zsdt)yG00l^lc
Le plus souvent les formes nouvelles sont créées, grâce au procédé analogique ou proportionnel. Parmi les systèmes incomplets du latin il faut ranger les déponents, qui n'avaient pas de parfait, par exemple, nascor morior sequor, parf, prov. nasquei mori seguei, fr. nasgai mori siwi; de même GAUDEO et TOLLO, auxqucls le prov. IJawii, iolc), et le fr. {joï, tolui ou ioli) ont donné un parfait, tandis que soleo, dont le présent s'appliquait aussi à l'expression du passé, resta incomplet dans les deux langues.
Nous avons traité déjà ^ de nombreux cas de formation proportionnelle. Nous n'en mentionnerons ici que deux autres où l'influence de l'analogie est particulièrement énergique-: pour le nom biblique Sanson on forma d'après le modèle de l'accusatif Bueoon nomin. Bueces, accusât. ffuon nomin. Hues un nomin, Sanses; et pour le nomin. notaires ^ notarius, d'après le modèle de nomin. chanteres :=■ CANTATOR accus. ckanteor z^ cantatorem, un accus. noteor '.
Les formes nouvelles de flexions peuvent encore venir des langues étrangères par adaptation ou par emprunt.
95. L'adaptation est l'introduction d'une forme dans un système auquel elle n'appartient pas primitivemeot. Lat. amamini primitivement nom, plur. masc. de participe présent passif; amacëre d'après Curtius participe partait actif comme cadaver (proprement ce qui est tombé). Un exemple du provençal semble se présenter dans caU accus, caion (R, Vidal) ; le premier d'après cattus fait attendre un accus, cat, le second, refait à l'aide de onëm, un nominatif cat.
Il se produit, pour ainsi dire, une adaptation réciproque, quand on mélange deux systèmes. Dans ce cas l'un perd précisément les formes que l'autre conserve, et les formes qui
1) Au chap. IV.
2) Bibl. de l'Éc. des chart., 1856,i67,o.e qui, soit dileû passant, indique que, en 1283, à Tonoerre, on prononçait de même les désinences erea =ATOR, et at'res^ARius, c'est-à-dire qu'on les prononçait comme çres.
restent des deux systèmes se complètent mutuellement Isum esfid, Jupiter JoEia). En tr. c'est ainsi que les formes de aZ/e/- (de AMBULABE avec influence d'un radical celtique el d'après Schuchardt et Thurneysen) sont complétées par des formes devADERE et de ire. A ire on emprunta le futur, à vadere les formes accentuées sur le radical, et h aller les autres. Le même mélange déformes se rencontre déjà dans des textes latins du vin« siècle (vado vadis vadet ambulamus ambulatis
VADUNT '.
Laissier=: laxare et laier {=:^? largare) étaient primitivement aussi des verbes complets. Au xii» siècle, les formes de laier tombèrent peu à peu en désuétude, excepté le futur laira et l'imparfait du futur lairoie, qui au xni^ siècle s'emploient au lieu des formes correspondantes de laiasier. Desportes les connaît encore.
La langue combina le présent de l'inchoatif avec celui du primitif; en sorte que l'on prit au second lesformes accentuées sur la désinence, au premier, les formes accentuées sur le radical. Le prov. présente encore à peu près l'état primitif {qui s'est maintenu en italien et en roumain) ; ce n'est qu'à la prem, et à la seconde pers. plur. du subjonctif présent qu'il a Remplacé les formes simples par les inchoatives tandis que le français, outre les quelques verbes qui ont gardé la formation simple, emploie partout au présent la formation inchoative,
96. L'emprunt de flexions aux langues étrangères est un fait assez rare; néanmoins le français en offre quelques exemples. 11 faut y rattacher en particulier les formes de parfaits EVANUiT et suRREXiT OU RESURREXiT : le premier appartient à l'évangile sur la marche vers Emmaiis ', le second aux paroles de l'ange sur le sépulcre du Christ ' et au Credo.Ce.% deux formes ont ensuite été utilisées pour créer des verbes
1) Elym. Wôi-tcrb. de DiBZ.
3| Evang. sec. Luc. XXIV. 31.
3) Evang. sec. Marc, XVI, 6.
qui s'y rattachent ; ecanuïi a même servi à créer un système complet de formation romane qui présente jusqu'aux formes du présent le u de la désinence du parfait latin (inf. éoanouir). La désinence d'épanouir, a. fr. eapanir, est due à l'influence d' éoanouir.
It y aun certain nombre de noms de personnes masculins et féminins, où se rencontre un phénomène particulier sur l'origine doquelles opinions sont partagées. Ces noms sont en partie bibliques et en partie germaniques. Ex : Nomin, ^oe accus, ^cam; nomin, Afari'd accus. Mariien; nomin. Berle âccas. Bertain, nomin. Ate accus. Aiien, Esiiéoenea ^= STEPHANUS accus. Estecenon, nomin. Latres ^^ lazarus accus. Lazaron, nomin. Buevea accus. Buevon, nomin. Fougues accus. Foucon, Les mots nonne ^= nonna, ante =: AMiTA, accus, nonnain, antain se comportent comme les noms féminins.
D'après Grober, les formes Eûain Mariien Eslecenor. iaaaro/i correspondent aux cas latins evAm mariàm stepha- NÛM LAZARÙM avec désiuence accentuée, le roman ayant eu de bonne heure l'habitude d'accentuer la dernière syllabe des mots latins. — Au point de vue phonétique, on ne peut faire aucune objection à cette explication (ctr. nomin. /esus ace. Jeson à côté de Jesu) ; mais il est difficile d'admettre que la langue populaire ait donné la valeur d'un accusatif à des formes evam STEPHANiiH,qui n'étaient plus comprises etqu'on regardait probablement, non comme des formes casuelles.mais comme des mots entiers existant à part. Et si l'accusatif Eoain n'était pas employé aussi comme nominatif, on devait s'attendre au nominatif à la forme Ecà {non Ece, qui n'a pas du tout l'air d'être d'origine savante). Il nous semble par conséquent qu'il y a plutôt lieu d'admettre une influence germanique, influence que l'on constate aussi dans des textes latins des vi-x« sièclfs dans des formes comme bertradanae gén. de bebtrada, bertanae dat. de berta, fastrada-
NEM accus, de fastradaS nonnanes (Du Cange), de même que Bueces, Fouguex accus. Buevon, Foucon, sont incontestablement dus aux formes allemandes buobo fulko ace.
BUOBON FULCON.
Parmi ces changements le prov. ne connaît que ceux des noms propres masculins ; le moyen rhodanien connaît aussi ceux des noms féminins. Dans le testament de Guigo Alamant (1275) on rencontre Katalinan et Berengeyrin. Aujourd'hui on en trouve encore un souvenir lointain dans les motsfrançais nonnain à côté de nonne, putain ', et dans des noms de lieux comme adtanae villa AttalnnUle (Seine-et- Oise), cuRTis BLANCANE CombiancMen (Côte-d'Or')
1) QuiCHRUAT, form. 63.
Z] Dans l'a. fr. pute putain il y a sans doul« nne adaptation, car en prov. puta et putana sont deux mots existant à part.
3) Cir. sur cette question Zeiten/ir., vi, 443, 617 ; l'Archin de WôLKCLiN, 11,580; Literaturblatt /Ur Germ. iind Rom. Pliil. iv, 15.
CHAPITRIi XIV
[lya sept procédés linguistiques par lesquels le vocabulaire s'accroît : 1" changement de sens (phénomène d'isolement) ; 2". dédoublement par l'accent ; 3" disaptalion ; 4" composition ; 5" formation proportionnelle ; 6" création sponUmée ; 7" emprunt.
A. — Changement d« sens
97. Deux sens d'un seul et même mot peuvent si complètement se séparer l'un de l'autre, que l'on s'imagine avoir affaire à deux mots différents. De là vient que penser et panser, compter et conter, dessin et dessein se distinguent par l'orthographe. De deux formes synonymes, l'une peut prendre une acception spéciale, de préférence à l'autre, et s'isoler ainsi du système de flexions auquel elle appartenait : sacant avait primitivement le même sens que sachant, mais dans la suite est devenu adjectif. Amant primitivement participe présent de amare est devenu substantif ; le participe pendant est devenu préposition. De même plaisir loisir ne s'emploient plus comme infinitifs, mais seulement comme substantifs.
B. — Dédoublement par l'accent
98. Sous l'influence d'une forte accentuation les sons constitutifs d'un mot se développent quelquefois autrement que sous l'influence d'une accentuation faible.
Les exemples les plus connus sont les formes pronominales, dédoublées sous l'influence de l'accent, comme fr. moi lat. MÉ, et me lat. me (sans accent) ; prov. meu fr. mien MÉuM, mais prov. mo{n) fr. mon de meiim '. C'est ainsi que iLLE s'est dédoublé en (ll^cI illè, prov. el et le; illic en (llic et [llIc, fr. il et li\ iLLAMcn (llam etiLLÀM ptov. e/«lr. ele, et prov. fr. la, etc. Le moiNOSTRUM accentué fortement, n'a ni en a. fr. ni en prov. une forme à accentuation faible, mais en a une en moyen-rhodanien (forme forte nàairo, faible nos(rôn).
Les noms génériques qui accompagnent et déterminent . un nom propre s'affaiblissent légèrement devant lui. Peutêtre faut-il expliquer ainsi l'ancien français cit à côté de cité cti. CITA ' . DoMiNus, DOMINA, SENIOR HC sc trouvaient souvent devant un nom que par politesse ; aussi une simple indication du mot finit-elle par suffire : en provençal dominus devint en, et devant les voyelles n ; Dominam, na, devant les voyelles n'. F, Neumann explique avec raison l'a du français dant dame par la position proclitique du mot. En français SENIOR est devenu sire (Passion : seindrœ) et seniorem sieur (doublet de seigneur] qui aujourd'hui dans monsieur a perdu encore le son de 1> final- Un dédoublement d'une autre sorte, mais que l'accent a certainement effectué aussi, est celui qui a atteint en provençal MAGis et posT, d'où les adverbes mais, pois et les conjonctions nias, pos.