UNE NUIT D ORAGE
Quoique touchant à la fin de l'automne, la journée avait été d'une excessive chaleur. Le soleil avait cependant été caché par des nuages d'une couleur cuivrée ; mais à travers ce voile ses rayons avaient rendu la terre brûlante, et cet amas de nuées orageuses semblait peser sur elle et l'échauffer encore. Le soir amena l'ombre, mais non la fraîcheur. Le zéphyr ne vint point avec le crépuscule, et la feuille même du tremble resta immobile. L'homme des champs, regardant le ciel, se hâta de faire rentrer à la ferme ses bestiaux, dont la langueur et l'abattement annonçaient
aussi la tempête prochaine. En effet, sa terrible voix ne tarda pas à se faire entendre, et le soleil se coucha au milieu de l'orage. On eût dit que ce roi de la nature se retirait devant un ennemi vainqueur. Ses derniers rayons, ordinairement si brillants et si beaux, étaient pâles devant le feu des éclairs. Et comme dit le plus éloquent 1 de nos écrivains : Le disque de V astre du jour se montrait alors terne et violet comme un énorme cadavre noyé dans les deux.
La nuit ne calma pas la tempête, et les éclats de tonnerre devenaient plus fréquents et plus terribles à mesure qu'elle avançait. La noirceur du ciel était sans cesse déchirée par le feu des éclairs ; les eaux du lac se soulevaient comme les vagues d'une mer en furie, et frappaient les murs du château que la foudre et les vents semblaient ébranler. Les hiboux, les chouettes et les orfraies, ne trouvant plus d'abri dans leurs vieilles demeures, s'envolaient effrayés, en jetant de lugubres cris, qui allaient se mêler aux bruits de l'orage.
C'était en vain que dans un tel désordre on cherchait le repos. Le prince et la princesse de Bretagne étaient restés assis près de leur foyer, et parlaient ensemble de la misère du pauvre voyageur surpris par la tempête, loin de son toit et de sa famille.
Ami, .disait Françoise, nous nous plaignons d'être relégués ici; nous voyons ceux qui sont mieux que nous, regardons ceux qui sont plus mal: pour être
heureux, il ne faut pas regarder plus haut que soi,
Celui qui n'a qu'une pierre sur le rivage n'est-il pas moins à plaindre que celui qui est en proie à la fureur
1 Chateaubriand.
des flots? Ami, bénissons donc Dieu de ce qu'il
nous a laissé.
— Je le bénis que tu sois mienne, répondit tendrement Grilles, tes paroles ont une ineffable douceur qui calme mon chagrin ; c'est comme un baume sur une blessure qui saigne. ... La foi me dit que j'ai un bon ange, ente regardant je vois que j'en ai deux.
— Oh ! ne me compare pas à un être céleste, dit la fille des comtes de Dinan, cela offense le ciel.
A cet instant un éclat de tonnerre retentit avec un horrible fracas. Le vent s'engouffrant dans l'épaisseur des murs, frappant sur les vitraux ébranlés, ouvrit avec force un des côtés de la haute croisée ; les courtines soulevées sur leurs tringles de fer, allèrent toucher la voûte ; la lampe s'éteignit, et la princesse, jetant un grand cri, tomba à genoux.
Ce n'est rien, se hâta de dire Grilles en courant à elle, les vitraux de cette vieille demeure ferment mal, le vent les a enfoncés. Puis à la lueur que jetait le feu du foyer, il alla refermer la croisée.
C'était un de ces moments de calme qui existent dans toutes les tempêtes, alors que le vent se ta^t comme pour reprendre haleine, et que les arbres, cessant un instant d'être tourmentés, ne se courbent plus et ne rendent, plus de tristes gémissements ; alors que l'on dirait que la nature fatiguée a obtenu un peu de repos.
L'aspect du ciel fit voir au prince que ce calme ne durerait pas longtemps, Avant de revenir près de Françoise, il jeta un regard sur la campagne, et quel fut son étonnement d'apercevoir à la lueur d'un éclair cette même vapeur blanchâtre qui l'avait frappé quel-
ques jours avant, agitée, courbée par le vent, mais s'élevant de la même place et avec les deux mystérieux personnages! Craignant d'ajouter aux frayeurs de sa jeune épouse, il garda le silence sur ce qu'il venait de voir ; mais au dedans de lui-même il se demandait : qui peut ainsi braver la tempête et dans cette horrible nuit s'exposer à la fureur des vents et aux dangers de la foudre ?
Françoise, rassurée, avait rallumé la lampe, et pendant que Grilles se livrait à ses réflexions, elle, à genoux sur son prie-Dieu, disait avec ferveur une oraison à Notre-Dame de Bon- Secours, pour qu'il n'advint point de mal au pèlerin exposé à la violence de l'orage ; elle priait aussi Y étoile des mers pour le pauvre marinier loin de son village et de sa mère, livré aux dangers des flots. Et elle demandait à saint Se vérin, patron des voyageurs, de veiller sur tout homme cheminant au milieu de la nuit et de la tempête, et d'obtenir de Dieu son heureux retour au toit où il était né, au toit où l'attendaient sa femme et ses petits enfants.
De son côté, madame Ursule de G-oyon ne dormait pas ; elle aussi priait Dieu, les saints et les anges d'éloigner la foudre qui continuait à gronder sur le château. Ne pouvant dormir, elle alla comme surveillante visiter la chambre des filles d'honneur. Elle les trouva aussi effrayées qu'elle, assises près du large foyer et récitant ensemble le rosaire ; elle en dit quelques dizaines avec ses élèves, et continuant sa ronde, voulut voir à l'infirmerie si Armelle de Beaumanoir n'avait pas besoin de ses secours. Avec le passe-partout de sa charge, elle entre dans la chambre où elle avait laissé quelques
heures avant Armelle gisant malade sur son lit
Mais, ô surprise ! elle ne la retrouve plus. . . Inquiète,
elle regarde, elle appelle. . . C'est en yain, la salle est déserte, personne ne répond ... Où peut-elle être? A la chapelle, sans doute ; elle est si pieuse ! elle y sera descendue pour prier pendant l'orage.
Ursule y court, personne n'y est ; la lampe brûle devant le sanctuaire, et éclaire une complète solitude. L'active surveillante fait le tour des piliers, ses yeux ne rencontrent point celle qu'elle cherche ; elle ose même élever la voix dans le Heu saint, elle fait entendre le nom d'Armelle, et l'écho seul lui répond
Alors sa frayeur redouble, son inquiétude est au comble ; elle fait appeler Humfroy, elle lui raconte le sujet de ses alarmes. Le vieux concierge partage ses craintes, tous les deux ensemble parcourent le château dans toute son étendue. Hélas ! Armelle ne s'y trouve nulle part. Pendant leurs longues recherches, la tempête ne cesse de gronder, et le flambeau qui les guide pâlit à chaque instant devant le feu des éclairs Où peutelle être ? répète Ursule ; elle, si bonne et si sage ! Où peut-elle être ? Humffoy, ajouta-t-elle, depuis quelque temps, ne vous paraissait-elle pas bien triste ?
— Oh ! oui, certainement, répondit le vieux majordome ; et dame Marguerite m'avait bien fait remarquer la pâleur et la rêverie de cette jeune damoiselle.
— Maintenant que je cherche dans ma mémoire . . . je me rappelle qu'une nuit, dans la grande galerie, j'ai rencontré damoiselle Armelle elle-même . . .
— Ah ! Sauveur Jésus ! s'écria madame Ursule, Humfroy, que dites-vous là ? Quoi ! vous auriez rencontré Armelle de Beaumanoir, la nuit, parcourant seule le château !
— A toute autre qu'à vous, madame la surveillante, je ne le dirais pas ; mais à vous, je dois la vérité, et je
vous déclare donc qu'une nuit, il n'y a pas bien longtemps. . . tenez, c'était la nuit qui suivait le jour des
hommages et redevances à deux heures après
minuit, j'ai trouvé la damoiselle Armelle seule dans la grande galerie, enveloppée dans un grand manteau noir
— C'en est assez, dit la surveillante d'une voix émue et en laissant échapper des larmes, je ne puis pas tarder
un seul instant de plus à remplir mon devoir
Humfroy, allez trouver le chevalier qui veille cette nuit à la sûreté du château, priez-le de ma part, ordonnez-lui au nom du prince, de ne laisser entrer personne sans l'examiner avec la plus minutieuse attention À l'aide de quelque déguisement, elle aura
trouvé le moyen de sortir du château . . . Cependant elle était encore dans sa chambre après le son du couvre-feu Depuis, comment a-t-elle pu en sortir ? A cette heure, les ponts-levis se lèvent et les
herses sont baissées, les sentinelles veillent aux portes, et les rondes commencées. Humfroy, courez prier le chef de garde de monter me parler.
Humfroy, obéissant à la surveillante, se hâta d'aller chercher le chevalier qui commandait le poste du pont.
Ursule restée seule n'avait plus peur de la foudre, qui cependant se faisait encore entendre ; elle était trop préoccupée de la disparition d' Armelle . . . Sauveur Jésus ! répétait-elle en joignant les mains, que va-t-on dire ? Une tant noble damoiselle confiée à mes soins, à ma garde, se conduire ainsi ! Quelle honte pour elle ! quels reproches pour moi ! Et qui aurait pu la soupçonner un seul instant ! elle, si douce, si modeste, et qui semblait si pieuse ! . . C'était donc de l'hypocrisie ! Ah ! j'ai vécu bien des jours, mais je n'avais encore
rien vu de pareil. Bonté divine! que me dira sa pauvre et dolente mère, qui me l'avait tant recommandée ?
L'officier que madame Ursule avait fait demander fut bientôt rendu auprès d'elle, et l'assura, par serment, que personne n'était sorti du château depuis le couvrefeu. Depuis le son de la cloche, ajouta-t-il, les herses sont baissées, et nul être humain n'a pu passer entre les barres de fer . . . Pour pouvoir franchir cette clôture, il faudrait, comme disent nos soldats, être fait comme Typhaine de Chantocé, surnommée l'anguille qui échappe à tout, qui passe à travers les murs et les grilles, qui voyage dans les airs et sous les eaux, et qu'ils voyaient, à ce qu'ils prétendent, cette nuit même, au milieu de la tempête, causant familièrement avec les morts de l'ancien cimetière, là-bas sur le penchant du coteau.
— Quoi î une femme a été vue cette nuit sur le coteau? Ce sera Armelle, dit la surveillante, elle y aura été surprise par la tempête et par la nuit.
— Mais, noble dame, répondit le chevalier breton, vous oubliez que vous avez vit. la damoiselle de Beaumanoir dans sa chambre depuis le couvre-feu ; et moi je jure qu'être vivant n'est pas sorti par le pont depuis cet instant.
— Mais par la poterne de secours, dit Humfroy.
— Courons le savoir, s'écria dame TJrsnle.
Les soldats veillant à la poterne jurèrent Dieu que personne n'était sorti de ce côté, et que la porte n'avait pas été ouverte depuis longtemps. En effet, des broussailles et des ronces en obstruaient l'entrée, et les sentinelles étaient postées là plutôt par habitude que par besoin.
— Je m'y perds, répétait la surveillante, plus je cherche et plus je m'y perds.
— Et nous aussi, ajoutaient l'officier et le vieux majordome.
Cependant Humfroy ne disait pas tout ce qu'il avait au fond de l'âme. Personne ne connaissait le château comme lui ; mais aussi personne n'avait une discrétion comparable à la sienne. Et s'il avait fait part d'un soupçon vague qui venait de naître dans son esprit, il eût révélé ce qu'il croyait important de tenir caché pour la sûreté de ses maîtres.
Pendant toutes ces incertitudes et ces recherches, le temps avait marché ; le jour commençait à poindre, et le soleil, sortant d'un amas de nuages amoncelés par la tempête, venait répandre sa lumière pâle sur les débris et les ravages de la foudre, de la pluie et des vents.
A voir les campagnes on eût dit qu'un ennemi y avait passé ; des arbres entiers ét'aient déracinés, renversés, d'autres cassés en deux par la force de l'ouragan; la surface verte des prairies était déchirée par des ravins, les chemins creusés par des torrents de pluie, et les eaux du lac, troublées et jaunies, battaient encore leurs rives.
Aussitôt le réveil du prince et de la princesse, la dame Ursule de Groyon alla leur faire part de la disparition d'Armelle de Beaumanoir. En la racontant, son émotion était grande ! mais la surprise et la douleur de Françoise de Dinan étaient plus grandes encore.
C'est impossible, disait-elle, Armelle ne peut pas être
coupable ; on a mal cherché Oh ! mon très-redouté
seigneur, ordonnez que d'exactes recherches soient
faites partout et à l'instant. Tous savez combien j'aimais cette jenne fille et combien sa douce tristesse m'intéressait . . . Vite, vite, que l'on cherche depuis les souterrains jusqu'au haut des tours.
— Humfroy et moi avons tout visité, repartit la dame surveillante, et toutes nos perquisitions ont été vaines.
— C'est égal, je veux que le château soit parcouru en entier, ajouta Françoise.
Le prince donna des ordres, et les officiers de l'hôtel commencèrent leurs recherches.
— Quand vous avez vu Armelle pour la dernière fois, demanda la princesse à madame Ursule, où était-elle ?
— Gisant sur son lit dans sa chambre, près la salle des malades.
— Y était-elle seule ?
— Oui, Madame, depuis trois jours elle y était seule; le physicien 1 même était absent depuis hier ; la fièvre d' Armelle était moins forte, et hier au soir elle me disait qu'elle sentait qu'elle serait bientôt guérie.
— Sa tristesse était-elle plus grande que de coutume ?
— Non, Madame, et même quand je lui dis: Voilà des éclairs, nous aurons cette nuit un terrible orage, elle eut comme un sourire sur ses lèvres pâles, et me répondit : Tant mieux, j'aime les orages, j'aime à entendre gronder le tonnerre, à voir le rouge des éclairs sur le noir du ciel. Puis se reprenant : Oh ! j'ai tort d'aimer les tempêtes. . . Moi je suis à couvert. . . Mais . . . et alors elle cacha son visage avec ses mains.
— Dame Ursule, il faut que nous allions visiter sa chambre et la salle des malades, peut-être y trouveronsnous quelques indices; vous m'avez dit qu' Armelle