‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 9 sur 39 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Agité de l'idée d'écrire à son frère, humilié d'être obligé de solliciter de nouveau, le prince Grilles parcourait à grands pas le cabinet où La Rose venait d'entrer. Sans rompre le silence il fit signe au secrétaire de s'asseoir à une table près de la croisée, et continua de marcher sans rien dire. Le scribe essayant sa plume attendait, et, avec une détestable joie, jouissait de l'embarras d'un prince réduit à demander justice comme une grâce.

Montauban, voulant avoir l'air de ne pas s'apercevoir de l'état pénible de Grilles, regardait la campagne à travers les vitraux, et affectait de la distraction.

Enfin le prince, d'une voix émue, dicta la lettre que nous allons transcrire.

A mon très-haut, très-puissant et très-redouté frère et seigneur.

— Pardon, prince, dit en se retournant de la fenêtre le maréchal de Bretagne, pardon de vous interrompre ; mais pourquoi user de ce protocole ? pensez que c'est un frère qui écrit à son frère.

— Oui, sans doute, mais ce frère est mon souverain, et François est jaloux de tous ses titres, c'est ce qui me faisait recourir à ce style qui me coûte tant quand je lui écris. Et toi, Pierre La Rose, toi qui as vieilli sur les mots et sur les formules, qu'en penses-tu ?

— Très-redouté seigneur et maître, je pense comme messire Arthur de Montauban, maréchal de Bretagne, que puisque vous voulez rentrer dans les affections de votre très-illustre frère, le duc François 1er, il faut vous servir du langage de la nature. Ce langage va au cœur, l'autre n'est fait que pour les yeux.

En donnant ce conseil au prince Grilles, Arthur et La Rose savaient bien que la moindre formule d'étiquette qui serait omise, serait regardée par le duc François comme un tort de son frère, et voilà pourquoi ils lui conseillaient d'abandonner le protocole usité.

Allons, reprit Grilles de Bretagne, je vais suivre votre avis ; en lui écrivant comme un frère, ma lettre me coûtera moins. La Rose, écris.

" Mon Frère,

" Yotre ami et le mien, le sire de Montauban, maréchal de Bretagne, va vous rejoindre ; il pourra vous dire si le séjour de Chantocé est digne d'un fils de Jean Y ; si vous, puissant souverain de Bretagne, vous n'auriez pas à souffrir si vous voyiez votre propre frère relégué étroitement sur les confins de l'Anjou, entouré de vassaux qui ne sont pas les siens, et qui le regardent comme un étranger. En acquérant le domaine souillé du maréchal de Retz, notre père, de glorieuse mémoire, a voulu augmenter les biens de notre maison, mais il n'a pu vouloir en faire mon patrimoine. Prince breton, c'est un apanage en Bretagne

que je dois avoir. Je le demande donc comme justice à mon frère. C'est à lui que je m'adresse, je l'aime mieux que de le réclamer de mon souverain. Le souverain pourrait ne pas entendre le sujet; mais un frère pourrait-il refuser son frère ? Pourrait-il lui dire : Non, tu ne reviendras plus dans ton pays, je t'exile à jamais loin de moi, loin de ton berceau et de la tombe de tes pères ! "

En dictant ces dernières paroles, la voix du prince trembla d'émotion ; il porta rapidement la main à ses yeux, et demanda au maréchal : Eh bien, Arthur, es-tu content ? Cette lettre plaira-t-elle à mon frère ?

— N'en doutez pas, noble prince ; elle part de votre cœur, elle ira au sien.

— Puisqu'il en est ainsi, donne-moi mon scel, que je l'appose au bas de cet écrit, avec le nom que je tiens de mes pères. Puisse mon frère en le lisant se rappeler nos premiers jours passés sous les yeux de nos parents !

Pierre La Rose ayant relu ce qu'il venait d'écrire, présenta la feuille de vélin à la signature du prince, qui, après y avoir jeté un simple et rapide coup d'œii, signa et y appuya son cachet aux hermines.

Yoilà mon palefroi prêt, dit alors Montauban. Seigneur, il faut que je vous quitte. Le soir avance, et cette nuit je dois m' arrêter au château d'Ancenis.

Grilles prit la lettre scellée des mains de son secrétaire et la remit au maréchal de Bretagne, qui depuis quelques instants témoignait une grande impatience de se mettre en route. Enfin il sortit du cabinet du prince, emportant avec lui la lettre, non telle que Grilles l'avait dictée, mais telle qu'elle avait été écrite par le perfide secrétaire, qui, en n'y changeant que

quelques mots, en avait tout à fait dénaturé l'esprit. Nous allons souligner les mots que le méchant scribe avait substitués à ceux dictés par le loyal prince de Bretagne.

JoJ

" Mon frère,

" Mon ami et le vôtre, le sire de Montauban, maréchal de Bretagne, va vous rejoindre. Je le charge de vous dire si le séjour de Chantocé est digne de moi, digne d'un fils de Jean Y ; si vous, souverain de Bretagne, vous n'auriez pas à rougir en voyant votre propre frère relégué étroitement sur les contins de l'Anjou, entouré de vassaux qui ne sont pas les siens, et qui le regardent comme un étranger ! En acquérant le domaine souillé du maréchal de Retz, mon père trèsregretté et de glorieuse mémoire, a voulu augmenter les biens de notre maison, mais il n'a pu vouloir en faire mon patrimoine. Prince Breton, c'est un apanage en Bretagne que/e veux avoir, je Y exige donc, je le demande comme justice à mon frère ; c'est à lui que je m'adresse, je l'aime mieux que de le réclamer du souverain. Le souverain n'entendrait peut-être pas le sujet, mais un frère oserait-il refuser son frère ? oseraitil lui dire : Non, non, tu ne reviendras plus dans ton pays, etc., etc."

En emportant cette lettre, Montauban se réjouissait de l'efFet qu'elle allait bientôt produire sur l'esprit orgueilleux du duc de Bretagne ; Pierre La Eose connaissait assez son maître pour savoir que, selon son habitude, il ne ferait que jeter un regard sur ce qu'il venait de dicter, et qu'il signerait de confiance. Aussi, il n'avait nullement été inquiet en faisant les coupables

changements que lui inspirait son infernale malice. Nous l'avons dit plus haut, il avait du génie pour le mal, et il avait appris depuis longtemps que rien n'est si confiant et si facile à tromper que la loyauté et l'honneur. Le prince, le cœur serré du départ d'Arthur, resta quelque temps à la fenêtre ; le voyant monter à cheval et prêt à s'éloigner avec ses écuyers et ses varlets, il lui ht un dernier signe d'adieu, et dit en soupirant : Allons ! voilà un ami de moins. Pierre La Eose l'entendit et sourit au dedans de lui-même, car il connaissait Y ami qui s'éloignait et qui causait ce regret ; en voyant le prince marcher dans le chemin des pièges, il se réjouissait aussi, car il devait avoir sa part de la victime, le maréchal lui avait dit : Que Gilles soit perdu, et tu seras secrétaire du duc régnant. Il n'en fallait pas davantage à Pierre La Rose ; quand de sordides mains tiennent la balance, le crime pèse moins que l'or.

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