LA CALOMNIE
Une seule pensée occupait tout le château, un seul
nom était dans les bouches de ses habitants, c'était celui d'Armelle de Beaumanoir. Le prince et la princesse de Bretagne ne revenaient pas de leur surprise et ne pouvaient vaincre leur douleur. Selon la coutume des temps, Armelle leur avait été confiée par ses nobles parents, pour qu'elle fit briller à la cour le nom de Beaumanoir, et ce nom si glorieux allait être joint à la honte : car une damoiselle de haute lignée qui faisait ainsi parler d'elle était une tache pour tous les siens. On ne savait point encore ce qui avait fait oublier à la jeune fille d'honneur les devoirs et la retenue de son état; on ignorait encore ce qui l'appelait la nuit hors du château ; on ne pouvait s'expliquer comment elle avait pu en sortir et comment elle avait pu y rentrer, et ce vague même donnait un libre champ à toutes les conjectures, une grande facilité à toutes les calomnies.
Ses compagnes, retenues par leur surveillante dans leur chambre de travail, causaient ensemble de cet étrange événement ; elles se disaient tout bas : Armelle était triste et fuyait le plaisir, et cependant elle n'avait aucun sujet de chagrin; et chacune d'elles cherchait à se rappeler quelque mot, quelque action qui pût les aider à le deviner : mais c était en vain, la prudence, la réserve de leur compagne avaient été si grandes, que rien ne pouvait les mettre sur la voie du mystère. Elles étaient donc réduites à attendre pour . savoir ; et nous devons le dire, Armelle était si aimée, qu'il y avait autant de pitié que de curiosité dans l'impatience qu'elles éprouvaient de connaître toutes les particularités de sa disparition et de sa rentrée au château.
Les chevaliers partageaient cette curiosité ; plusieurs d'entre eux étaient pères de famille, et ne pouvaient
s'empêcher de penser à la douleur des nobles parents d'Armelle.
Les écnyers et les pages, les femmes de service et les gros varlets, tous parlaient de la demoiselle de Beaumanoir ; quand Humfroy et Marguerite étaient rencontrés, ils étaient aussitôt entourés, questionnés, et comme ils ne savaient rien, et qu'ils ne pouvaient pas satisfaire la curiosité générale, on les accusait de faire les mystérieux et les importants.
Dans une grande ville, les plus petits détails d'une nouvelle qui occupe sont bientôt répandus, commentés et dénaturés ; à plus forte raison, dans un cercle aussi circonscrit que celui de l'habitation de Chantocé, on dut répéter avec surprise et exagération les paroles que la pauvre Armelle avait prononcées en se retrouvant dans sa chambre, en voyant la princesse et la surveillante à ses côtés ....
Ces paroles étaient pleines de mystère ; en se les répétant les uns aux autres, on se disait : Il y a- de la magie dans l'histoire d'Armelle ! . . . elle évoque les morts et s'entretient avec eux, un sépulcre est le lieu de ses rendez-vous . . . elle est possédée du démon ; quand le chapelain est entré dans sa chambre, elle a
eu d'horribles convulsions Ces propos se redisent
en passant de bouche en bouche, ils prennent de la consistance avant la fin du jour ; Armelle aux yeux de presque tous les habitants du château, n'est plus qu'une impie, une femme vendue au démon : il n'est plus étonnant que les gardes et les sentinelles de nuit ne l'aient pas vu passer, il est tout naturel que ni les hautes murailles, ni les ponts-levis, ni les herses baissées n'aient pu la retenir, on sait que la magie est plus forte que tout.
Le matin on répétait le nom d'Armelle de Beaumanoir avec intérêt et pitié, et le soir on ne le disait plus qu'avec épouvante et horreur.
Yoilà la justice des hommes : heureusement il en est une meilleure, c'est dans celle-là qu'Armelle se confie ; mais ce juge incorruptible qui la jugera ayant l'éternité à lui, ne la justifiera peut-être que dans le ciel, et en attendant le nom de Beaumanoir va être flétri ; les hommes vont le répéter en le maudissant. Le peuple s'empare de l'histoire d'Armelle, ce n'est plus seulement au château qu'on en parle ; les soldats ont vu toutes les nuits une femme venir dans le vieux cimetière, y ramasser des ossements, et en faire un feu sacrilège pour ses évocations ; cette femme, c'était Armelle ; à sa voix les morts sortaient de leurs cercueils ; plus d'une fois elle s'est jetée dans leurs bras décharnés et s'est couchée dans leurs tombes. Ces paroles venaient jusqu'aux oreilles du prince et de Françoise de Dinan, qui se rappelaient ce qu'ils avaient vu du haut du donjon. Grilles se souvenait encore des deux personnages qu'il avait aperçus pendant l'orage de la nuit. Françoise se répétait les paroles d'Armelle, et toutes ces pensées, tous ces souvenirs, les forçaient maigre eux à partager l'opinion générale.
Il n'y avait plus aucun moyen d'assoupir cette affaire ; le scandale était trop grand, la voix du peuple criait trop haut. Le mot de sorcellerie circulait dans la foule ; il était venu aux oreilles des prêtres, et eux, qui étaient chargés de faire respecter le nom de Dieu, devaient se lever contre le sacrilège. Le curé de Chantocé alla trouver le prince : un grand nombre de femmes suivaient le vieillard, et dans le trajet qui sépare la cure du château, elles criaient : Malédiction ! malédiction sur la sorcière ! que la coupable soit livrée à la justice !
Où est la coupable ? demanda le prêtre en se retournant vers la foule ; je ne connais point de coupable,^ ne connais qu'une accusée.
Et quelques femmes de la populace disaient : Notre recteur est trop yieux, il n'a plus de zèle ; comme il reste froid devant un si grand crime ! Il faut que notre
saint éyêque soit instruit; lui saura punir celui-ci ne
sait que pardonner
Quand le prince vit le vénérable vieillard entrer au château, il descendit à sa rencontre et s'écria: Ah! mon père, venez-vous parler miséricorde ? car autour de moi je n'entends prononcer que le mot de justice. En vérité, en vérité, le dernier de mes vassaux est moins à plaindre que moi, car il n'a à condamner personne. Que le glaive du pouvoir est lourd quand il faut le tirer contre une femme ! Mon père, priez pour Armelle ; que le ciel lui accorde résignation et repentir Priez pour nous ; que Dieu nous éclaire, et
nous donne, avec le désir de venger son saint nom, la charité du chrétien et l'équité du juge.
— L'esprit du Seigneur sera avec vous, répondit le ministre de Jésus-Christ. Celui que je sers a dit : Bienheureux les miséricordieux, parce que Dieu leur fera miséricorde ; à ces hommes de bonne volonté, les lumières d'en haut ne sont pas refusées. L'Esprit saint n'a pas de tabernacle plus pur et plus aimé que le cœur où la charité réside.
Et le vieillard ajouta : " Prince, veuillez me faire conduire près d' Armelle. Bientôt vous lui domierez des juges ; avant, donnez-lui un consolateur."
— Qu'il en soit ainsi, dit Grilles de Bretagne. A son ordre, les portes de la prison s'ouvrirent, et Armelle vit qu'elle n'était pas abandonnée de tous, et que Dieu lui laissait encore un appui.
XIY
APPRETS DU JUGEMENT.
Armelle avait été conduite de sa chambre à la prison du château, car alors, comme encore aujourd'hui, il fallait priver de sa liberté celui ou celle qui était accusé d'avoir commis un crime ou envers Dieu ou envers les hommes. Yoilà la misère de la justice humaine: n'ayant pas le flambeau divin, elle est réduite à chercher dans les ténèbres, et pour atteindre le coupable, elle est souvent obligée d'étendre sa main de fer sur l'innocent.
Au siècle où vivait Armelle, on croyait avec simplicité à tout ce que la religion enseigne ; or, la foi ne nous commande-t-eile pas de croire que si Dieu veut le salut des hommes, il a aussi permis au démon de les tenter pour les détourner des voies du ciel ? Les saintes Ecritures ne nous montrent-elles pas l'ennemi du genre humain rôdant comme un lion affamé, cherchant des victimes pour les dévorer? Dans sa mission sur la terre ne voyons-nous pas le fils de Dieu guérir des possédés du démon ? Ne lisons-nous pas dans nos rituels des prières pour exorciser? Donc, sans déraison et sans superstition, on a pu croire que des êtres pervers, ou pour de l'or, ou pour de la puissance, faisaient des pactes impies avec l'ange de l'abîme, et les pactes sacrilèges étaient punis de la peine du feu.
C'était le supplice qui attendait Armelle, et le peuple se demandait déjà où l'on élèverait le bûcher.
Mais Grilles de Bretagne et les hommes de sa haute
justice, ses juges, son procureur et son sénéchal, procédaient avec une sage lenteur. Le jour du jugement public était fixé ; la salle où l'on avait yu naguère les fêtes des hommages et redevances, cette salle où la damoiselle de Beaumanoir, brillante de parure, de grâce et de beauté, avait dansé avec le prince, cette salle venait d'être transformée en un sombre tribunal. Des tentures noires avec des croix rouges recouvraient les murs et voilaient les tableaux qui y étaient appendus entre des trophées d'armes. Sous ces draperies lugubres avait disparu le tableau du combat des Trente, où le chevalier de Beaumanoir était représenté renversé sur la poussière au milieu d'épées et de lances brisées, haletant sous son armure et buvant son sang pour se désaltérer. En voilant cette noble image, on semblait avoir voulu cacher au vaillant chevalier la fille qui portait son nom, et qui allait paraître flétrie et déshonorée.
Une seule chose apparaissait sur les tentures lugubres, c'était un grand crucifix placé au-dessus du tribunal.
Pour celui qui va être jugé par les hommes, c'est une assurance que cette présence du Christ. S'il est innocent, le juge incorruptible qui lit dans les cœurs verra son innocence ; s'il est coupable et qu'il se repente, le juge miséricordieux verra son repentir et lui pardonnera.
Fidèles aux instructions que leur avait laissées Arthur de Montauban, lors de son départ de Ohantocé, Jean Hingant, Olivier de Méel, Pierre la Rose et Ivonnet Bouger, n'avaient cessé d'épier et de saisir toutes les occasions de faire sentir à Gilles de Bretagne combien sa position était changée, combien son pouvoir était circonscrit. Yoyant qu'Armelle de Beaumanoir
allait être jugée par la justice du prince, ils avaient laissé faire les préparatifs du jugement solennel, mais en secret il s'étaient empressés d'avertir l'évêque d'Angers, qu'une fille sacrilège, accusée de sorcellerie, allait comparaître devant des juges laïques ; que l'amener devant un tel tribunal c'était attenter aux droits ecclésiastiques et fruster la justice épiscopale.
L'évêque, jaloux de conserver tous ses pouvoirs, profita de l'avis, et le jour même où Armelle devait être amenée devant la justice du seigneur de Chantocé, alors que la salle était déjà remplie par tous les habitants du château, et par la foule du peuple. ... le son de plusieurs trompettes retentit subitement sur le pontlévis ; c'étaient les émissaires de l'évêque d'Angers et son vidame. Introduit auprès du prince, un moine de Saint- Aubin expliqua le but de sa mission ; il commençait à énumérer tous les droits de son évêque
Grilles de Bretagne l'interrompit en disant avec fermeté et dignité :
— Eévérend père, je ne conteste pas les droits de votre seigneur ; quand il s'agit de punir je cède même facilement les miens.
Ayant prononcé ces paroles, le prince breton ordonna de livrer Armelle de Beaumanoir à ses juges, et d'un geste noble et fier congédia les émissaires angevins.
Par ses ordres une litière fut préparée pour la malheureuse accusée, et quand on la vit pâle, échevelée, silencieuse, se courber sous la porte abaissée du cachot, il y avait tant de douleur et de résignation en elle, que le peuple qui voulait crier malédiction ne ressentit que de la pitié. Il voulait maudire, il ne put que plaindre ;
l'homme n'est maître de rien, pas même de son propre cœur.