‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 13 sur 39 · CHARITÉ ET JUSTICE · texte numérisé non relu

CHARITÉ ET JUSTICE

Le jour où Armelle quitta Chantocé, Thomas Connecte, dont nous ayons parlé dans un des précédents chapitres, faisait son entrée dans la vieille capitale de l'Anjou. Une population immense était sortie de la noire enceinte de la ville pour se porter au-devant du plus célèbre prédicateur de son temps. Une partie du clergé, de nobles chevaliers, de hauts et puissants seigneurs allaient à sa rencontre ; des gentilshommes tenaient le frein du mulet qu'il devait monter ; sur les places, en face des églises, des échafauds tendus de tapisseries précieuses, étaient dressés pour qu'il y pût prêcher et officier en plein air, car il n'y avait point de cathédrale assez vaste pour contenir la foule qui accourait l'entendre. Son éloquence tonnait surtout contre le luxe de la toilette des femmes ; aussi celles qui assistaient à ses sermons avaient grand soin d'y venir modestement vêtues. Devant lui elles n'auraient osé paraître avec ces hautes et ridicules coiffures, nommées hennins et dont le vieux chroniqueur d'Argentré dit : Quelque guerre et tempête quil y eût en France alors, les dames et damoiselles fesoient de grands excès en estats, et portoient des cornes merveilleusement hautes et larges, ayant de chacun costé deux grandes oreilles si larges que quand elles vouloient passer par un huis il leur failloit entrer de costé et se baisser.

C'était surtout contre ces bizarres et ridicules parures que le zèle du missionnaire se déployait davantage, et il avait fini par vaincre cette mode dispendieuse. A ces sermons il y avait de coutume quinze à seize mille personnes. Les femmes et les hommes étaient séparés par des cordes tendues, qui formaient barrière. Chacune de ses paroles était religieusement recueillie, et quand il parlait toute la ville devenait pour ainsi dire muette. Les marteaux des ouvriers, le son des cloches, le bruit des chariots, ne se faisaient plus entendre. Cet auguste et solennel silence régnait déjà sur la place de la Trinité à Angers, quand on entendit tout à coup les pas de plusieurs chevaux retentir sur le pavé. Le religieux n'avait pas encore prononcé le texte de son discours, et le bruit augmentant, le peuple se retourna et vit une litière entourée de plusieurs hommes d'armes

et des émissaires de l'évêque C'était Armelle de

Beaumanoir.

La foule sut bientôt pourquoi elle était amenée devant les juges ecclésiastiques : C'est une sorcière ! c'est une sorcière ! cria-t-on de toutes parts. Et les pensées chrétiennes s'évanouissent, et ce ne sont plus des prières et des cantiques qui s'élèvent vers le ciel, mais des cris de sang : Au feu ! au feu ! au bûcher, la sorcière ! entend-on proférer de tous côtés par cette foule en rumeur, et toujours avide de sanglants spectacles.

Le religieux ne cherche point à retenir ceux qui s'étaient rassemblés pour l'entendre. Le torrent s'écoule, entoure et devance la litière d' Armelle. La place de la Trinité reste vide, et le bruit meurt peu à peu dans l'éloignement. Alors l'orateur célèbre descend de sa tribune élevée et demande la cause de tant d'agitation,

On lui répond :

Qu'une jeune damoiselle d'honneur de la princesse de Bretagne, nommée Armelle de Beaumanoir, est accusée de sorcellerie, et qu'elle est amenée devant le tribunal de l'éyêque.

Il ne lui en faut pas davantage, ce nom d' Armelle de Beaumanoir le frappe ; il se souvient qu'il a vu cette jeune fille à son passage à Chantocé ; qu'alors elle était malade, et qu'elle avait voulu se confesser à lui. . . Soudain une pensée d'en haut lui vient, un rayon de charité éclaire son cœur...

Un cheval ! s'écrie-t-il avec force, un cheval ! il n'y a pas un moment à perdre, je veux partir à l'instant même ; je donnerai tout pour avoir un cheval.

En voyant la monture qu'on venait de lui trouver, Thomas Connecte dit : C'est bien, mes enfants, c'est bien ; priez pour celle qui est accusée, ne jugez pas, vous ne serez pas jugés. Les hommes se trompent souvent dans leurs jugements, ils ne se trompent jamais quand ils crient miséricorde ! Faites votre devoir, priez et ne condamnez pas ; moi je ferai le mien.

Et parlant ainsi, les yeux brillants, le visage animé, le moine avait relevé sa longue robe de laine ; et s'étant élancé sur son cheval, il partit au galop sur le chemin d'Angers à Nantes.

Le peuple ne pensait déjà plus au prédicateur célèbre au-devant duquel il s'était porté le matin même avec tant d'empressement, et ne s'enquérait pas de ce qu'il était devenu ; seulement quelques bonnes âmes se tenant à l'écart, se demandaient entre elles pourquoi le saint orateur, abandonnant tout à coup ses projets de prédication, était parti si précipitamment d'Angers.

Autour du palais de l'évêque, sur la place de Saint- Maurice, l'agitation était grande ; on courait, on se poussait, on se heurtait ; des femmes, quelques-unes avec leurs petits enfants dans leurs bras, étaient les plus empressées, les plus hardies dans cette foule qui ressemblait à une mer en courroux, et que tous les efforts des hommes d'armes à cheval ne pouvaient maîtriser. Et pourquoi tout cet empressement ? hélas ! pour voir souffrir, pour approcher de la litière, et en voir descendre la malheureuse qui allait peut-être monter au bûcher des sacrilèges. Et dans quel lieu se passe cette cruelle scène ? A l'entour d'une église, sous les bras d'une grande croix, aux pieds du Dieu qui pardonne.

Honte à ceux qui aiment à voir souffrir ! honte à ceux qui cherchent du plaisir dans la douleur d' autrui ! disait un vieillard donnant le bras à une femme âgée vêtue de noir. C'étaient Humfroy et Marguerite, qui avaient été assignés comme témoins, et qui venaient d'arriver à Angers avec madame Ursule de G-oyon et plusieurs chevaliers, écuyers, soldats et habitants de Chantocé. Cherchant à se sauver de la foule, les deux vieux serviteurs s'étaient réfugiés sous le porche gothique de la cathédrale, et de là voyaient toute l'agitation de la populace.

— Ah ! s'écria Marguerite, que l'on est méchant et cruel ici ! En Bretagne, verrait-on tant de joie pour tant de malheur ?

— Hélas ! bonne dame, répliqua le majordome, les hommes se ressemblent partout ; j'ai vu aussi dans notre pays un grand oubli du malheur auprès de beaucoup d'infortune, un grand empressement autour des criminels.

— Je le crois bien ; chez nous, c'est pour les secourir et les consoler que la foule se porte sur les pas des prisonniers... Dans ces occasions-là, les pauvres même ne se trouvent plus à plaindre, car ils donnent leur denier et leur morceau de pain à de plus malheureux qu'eux mêmes. Devant celui qui n'a plus sa liberté, il n'y a pas de cœur en Bretagne qui ne s'attendrisse, pas de bourse qui ne s'ouvre pour la quête du prisonnier /.... Mais ici, voyez ces femmes ; comme leurs traits sont animés, comme leurs yeux brillent au milieu de leurs cheveux en désordre !... Hélas ! que leur a fait la pauvre Armelle pour que son malheur leur fasse tant de joie ?

— Mais, dame Marguerite, pensez donc au crime abominable dont elle est accusée, et ne voyez pas que de la cruauté dans cette foule ; une sainte indignation anime sans doute une partie de ce peuple ; beaucoup de ces chrétiens veulent que le nom de Dieu soit vengé.

— Ah ! Humfroy, Humfroy, allez-vous donc aussi accuser cette malheureuse enfant ? Tenez, croyez-moi cette église est ouverte, entrons-y et demandons à Dieu ses lumières.

Humfroy y consentit, et tous les deux entrèrent dans la cathédrale. Dans une autre circonstance, Humfroy, qui avait voyagé dans diverses contrées, aurait peut-être admiré l'intérieur de Saint-Maurice, son magnifique autel et sa voûte large et hardie ; mais il était trop préoccupé. Quant à Marguerite, elle était décidée à ne rien trouver de bien hors de son pays. Hors de Bretagne, elle ne regardait rien, elle aurait craint de voir en beau quelque chose qui ne fût pas breton.

Une vingtaine de personnes, la plupart des femmes, étaient dispersées çà et là dans la vaste étendue de l'église à demi éclairée, et priaient dévotement devant différents autels. Le bruit du dehors s'élevant de temps en temps parvenait comme un vague murmure dans l'intérieur du temple ; mais de là, on l'entendait semblable au bruit lointain des flots ; on se sentait au port et l'on n'avait plus peur de la tempête. Marguerite et Humfroy allèrent s'agenouiller devant l'image de la bonne Yierge, et tous deux prièrent pour Armelle.

Quand le soir fut plus avancé, ils retournèrent à l'hôtellerie de VEcu de Bretagne, où madame de G-oyon et les autres témoins venus de Chantocé étaient descendus, à deux cents pas hors des murs de la ville.

La nuit fut longue et sans sommeil pour la plupart de ceux qui étaient appelés à déposer le lendemain Quand les paroles que l'on va prononcer peuvent donner la mort ou la vie, il faudrait être plus que froid pour trouver du repos. Madame Ursule passa toute la nuit en prières et larmes.

Enfin l'heure du jugement sonna.

Le saint tribunal tenait ses séances dans une salle du palais attenant à la cathédrale. Selon la coutume du temps, tous les juges avaient jeune, s'étaient confessés et avaient communié avant de venir siéger audessous de Dieu, mais au-dessus de tous les hommes. Là, sous l'œil même de la Divinité, hors du souffle des passions, ils ne devaient consulter que la loi et leur conscience. La place de l'accusé était au milieu du demi-cintre formé par des stalles ; à droite, était le prêtre qui devait défendre Armelle.

On entendit un bruit de chaînes et les pas retentissants des soldats : elle parut.

Oh ! qui pourrait redire le silence qui se fit alors dans l'assemblée ! Par un mouvement électrique, la foule qui remplit la vaste salle se penche en avant pour voir l'accusée ; tous les yeux n'ont qu'un regard, tous les cœurs qu'un sentiment, c'est la pitié.

On se reproche de ne pas se sentir indigné à sa vue ; on se rappelle le crime dont on la dit coupable ; on veut s'endurcir, et la compassion seule se trouve au fond de toutes les âmes.

Où sont ces voix qui hier encore criaient la mort ! la mort ! Aujourd'hui elles sont muettes, et s'il leur était permis de rompre le silence, elles ne diraient que miséricorde ! miséricorde !

Et qui a pu opérer ce changement si subit ? Armelle a-t-elle usé de ce pouvoir magique dont elle est accussée? A-t-elle jeté un charme sur cette multitude ?

Oui, un charme a été jeté sur cette multitude ; Armelle a fait sentir sur elle le pouvoir de la magie.... de la magie sacrée du malheur, unie à la jeunesse et à la beauté.

Yêtue d'une longue robe de laine noire, enveloppée d'un voile de crêpe, elle avance lentement ; son visage n'est point caché ; une de ses mains est posée sur son cœur pour en contenir les battements précipités par la frayeur et l'émotion, son autre main relève et supporte la lourde chaîne rivée autour de ses beaux bras.

Pour se rendre à sa place en face du tribunal, elle passa devant le peuple rassemblé ; son regard alors sembla dire : Plaignez-moi. Mais quand elle leva ses grands yeux bleus vers le crucifix, il y avaitjîplus d'assurance dans son regard que lorsqu'elle l'avait adres-

sé aux hommes. A Dieu, elle semblait dire : Jugezmoi,

Armelle était jeune, mais elle savait déjà qu'il vaut mieux être jugé par la vérité que par les passions.

Arrivée près de la sellette de l'ignominie, la fille des Beaumanoir ne put s'empêcher de faire un pas en arrière ; elle baissa la tête, et laissant tomber ses deux bras, le bruit de ses chaînes retentit dans toute la vaste salle . . .

Ce bruit fut le seul, tout le reste était silence. Une voix s'éleva : c'était celle du juge.

— Accusée, quels sont vos noms ?

— Marie- Armelle de Beaumanoir. Ces mots prononcés d'une voix tremblante; et douce, furent entendus et par le tribunal et par la foule.

— Votre âge ?

— Yingt ans.

— Depuis que vous avez quitté le sire et la dame de Beaumanoir vos père et mère, où habitiez-vous ?

— A Nantes et à Chantocé, près de très-haute et trèspuissante dame Françoise de Dinan, princesse de Bretagne.

— En quelle qualité ?

. — En qualité de damoiselle d'honneur.

— Lorsque vous entrâtes chez la princesse de Bretagne, comme damoiselle d'honneur, ne prîtes-vous aucun engagement, sous la foi du serment ?

— Oui, répondit Armelle d'une voix plus tremblante. — Cet engagement sacré, quel était-il ?

— De vivre sous son obéissance, de la regarder comme ma mère et ma souveraine maîtresse.

— N'aviez-vous pas juré de ne jamais rien entreprendre, de ne jamais recevoir l'hommage d'aucun chevalier, sans la prévenir ou la consulter ?

— J'avais juré de la regarder comme ma mère

— Avez-vous gardé ce serment ?

Armelle ne répondit pas.

— Avez-vous tenu ce serment ? répéta le juge en élevant la voix.

Armelle se tut encore.

— Vous êtes bien jeune, ajouta le vieillard qui interrogeait l'accusée, connaissez-vous toute la sainteté des serments ?

— Oh ! oui... Dès l'enfance, on apprend aux Bretons que Dieu reçoit et inscrit les serments que l'on fait, et qu'il y a déshonneur à y manquer.

— Et cependant vous avez manqué aux vôtres.

—Oui.

— Vous l'avouez.

—Oui.

— Yous en repentez-vous ?

— Non A ce mot, prononcé d'une voix assez

ferme par l'accusée, on entendit un murmure sourd s'élever dans la salle.

Le juge reprit : Yous avouez qu'il y a déshonneur à manquer à son serment, et vous dites que vous ne vous repentez pas... Armelle, recueillez vos esprits, et dites-moi ce qui vous a fait oublier une promesse sacrée.

L'accusée garda le silence.

— Pendant votre séjour à Chantocé, n'êtes- vous pas sortie plusieurs fois, la nuit, de l'enceinte du château?

— Oui, je sortais toutes les nuits.

— Cependant les portes étaient fermées, les ponts levés, les herses baissées ; quels moyens aviez-vous de sortir ?

— Je ne puis les révéler... En entendant ces paroles, le peuple commença à parler bas et à dire : Il n'en faut plus douter; malgré son air d'innocence, elle a fait un pacte avec le démon : c'est lui qui la transportait dans les airs et qui la menait au sabbat.

Le juge continua, et son ton devint plus sévère : Ainsi vous osez dire que vous sortiez toutes les nuits, vous l'avouez, et vous ne rougissez pas ! Ah ! pour vous conduire ainsi, il fallait cependant que vous eussiez perdu non-seulement le souvenir de vos promesses et de vos obligations envers la princesse, mais il vous fallait encore avoir renoncé à toute pudeur.... Armelle, au nom du Dieu vivant, répondez-moi; qui vous faisait transgresser ainsi tous vos devoirs ?

— Mes devoirs ! et qu'est-ce qui vous prouve que je ne les remplissais pas, répondit Armelle d'une voix assurée.

— Malheureuse, vous demandez ce qui prouve votre déshonneur ? tout vous accuse.

— Si tout m'accuse, Dieu me juge ; c'est à lui que j'en appelle.

— La femme qui renonce à la pudeur renonce à Dieu ; ne l'invoquez plus si vous ne vous repentez pas.

— Révérend juge, défendez-moi, si vous le voulez, de croire à la justice des hommes, retirez-moi leur appui.... mais laissez-moi celui de Dieu ; cet appui appar-

tient à ceux qui souffrent . . . Yous n'avez pas le droit, vous n'avez pas le pouvoir de me le ravir.

— Eh bien ! puisque vous osez encore prononcer le nom de Dieu, c'est par ce nom sacrée que je vous l'ordonne ; répondez, vers qui alliez-vous ainsi toutes les nuits ?

— J'allais vers celui qui a pouvoir sur moi.

— Mais hors votre père et votre mère, et la princesse, à laquelle vous étiez confiée, qui a pouvoir sur vous ? Quel être vivant ?

— Je n'ai pas parlé d'être vivant... Celui auquel pouvoir a été donné sur moi n'est plus au nombre des vivants, la terre de la tombe a été jetée sur lui ; son champ, c'est le cimetière : son lit, c'est le cercueil.

A cet aveu un cri d'horreur retentit dans tout l'auditoire. Les juges, épouvantés de ce qu'ils venaient d'entendre, se demandaient entre eux comment tant de sacrilèges impiétés pouvaient se trouver unies avec un tel air de candeur et de vérité. Le peuple ne contenait plus son indignation, et malgré le respect dû à la justice, les cris de la veille recommençaient. Elle avoue son crime, elle avoue son horrible commerce avec les morts ! Qu'elle meure ! Quelle meure ! que son corps soit brûlé et sa cendre jetée aux vents ! Et en proférant ces cris la foule s'agitait. Les huissiers cherchaient en vain à rétablir le calme ; les gardes croisaient leurs lances pour repousser les flots de la multitude ; le désordre et le tumulte allaient toujours croissant... Soudain, au milieu du bruit, le son retentissant d'une crécelle se fait entendre.... Une porte près des juges s'ouvre avec fracas, et Thomas Connecte s'élance ; il traîne par la main une espèce de fantôme tout voilé de gris

C'était Harold le lépreux Armelle l'a reconnu. . .

Les gardes l'ont repoussé, renvoyé de la salle ; le malheureux s'écrie : C'est à moi qu'il faut donner une véritable mort ; je la mérite, j'ai rompu mon ban Ce

n'est pas à Armelle, c'est à moi de mourir.

— C'est à Armelle à nous juger tous, dit avec enthousiasme le religieux du Carmel. . . Juges, prêtres, vieillards, descendez de vos sièges. . . Et toi, fille sublime, viens te placer tout près de l'image d'un Dieu de charité, viens t' asseoir au-dessus de nous tous, viens nous juger à ton tour ; en est-il un de nous qui puisse t'être comparé ?

Peuple, qui demandiez sa mort, tombez à genoux et

priez-la de vous bénir Quelles mains seront plus

riches en bénédictions que les siennes ! elles n'ont pas craint de panser les plaies du lépreux. Oh! juges, faites tomber ses chaînes, et donnez-lui des palmes et des couronnes.

L'enthousiasme court, mais la justice va lentement. Les juges, tout en partageant l'admiration du religieux, avaient besoin de preuves d'innocence pour Mre tomber les chaînes de la prisonnière. Thomas Connecte demanda alors que l'on fît rentrer Harold le lépreux. Après avoir délibéré, le tribunal y consentit. Sur le parquet où les pieds du malheureux devaient toucher, on étendit un tapis qui devait ensuite être livré aux flammes. Des cassolettes, dans lesquelles on jeta des parfums, furent placées à l'endroit où il allait comparaître. Toutes ces précautions rassuraient les assistants, mais faisaient saigner le cœur d' Armelle. Elle pensait combien elles étaient affligeantes pour Harold; elle ne soutirait plus pour elle, c'était pour lui.

La porte que l'on avait refermée sur le lépreux se rouvrit, et l'infortuné se montra comme un mort qui revient du tombeau pour faire une grande révélation. Sa pâleur était celle d'un habitant du cercueil ; l'horrible maladie qui le rongeait, et qui, dans sa marche, tend à confondre tous les membres en une masse informe de chair, n'avait point encore altéré son visage, mais l'avait rendu semblabe à de l'ivoire vieilli ; ses cheveux et sa barbe d'ébène faisaient ressortir encore davantage cette blancheur livide. . . Job, abandonné, délaissé de ses amis, tourmenté des maux du corps, livré aux angoisses de l'esprit, devait avoir un regard pareil à celui d'Harold, il ne pouvait être ni plus triste ni plus résigné Une pièce d'étoffe grise enveloppait en entier celui qui jadis avait été cité pour sa beauté, et que quelques années avaient tellement changé, que l'œil même de sa mère l'aurait méconnu.

Le juge voyant combien le lépreux souffrait d'être ainsi exposé à tous les regards, se hâta de lui dire :

Harold, vous avez été dénoncé comme ladre, vous avez été banni d'entre les hommes ; les trois coups d'agonie ont sonné sur vous, la terre du cimetière a été jetée sur votre front. Yous êtes revenu parmi les vivants, vous avez rompu votre ban, et vous savez quelle en est la peine: vous avez encouru la mort véritable.

— Je le sais, et je la désire, répondit Harold.

— Qui vous a fait sortir de votre solitude ?

— L'ordre de ce saint religieux, ajouta le malheureux lépreux en montrant Thomas Connecte ; il est venu me dire que je pouvais sauver Armelle, et je suis accouru. En la faisant mourir, vous auriez été injustes ; en me faisant mourir, moi, vous serez humains.

• — Et qu'avez-vous à dire en faveur de l'accusée ?

—Que c'est un ange amené au tribunal des hommes, une sainte qui se tait devant vous pour ne pas révéler sa vertu. Ah. î si elle avait voulu redire son incompréhensible constance, déjà les chaînes que je vois meurtrir ses bras seraient tombées; déjà elle serait libre et vous seriez tous à ses genoux. Lisez cet écrit ; il vous dira les crimes d'Armelle de Beaumanoir. . .

JOURNAL d'hAROLD LE LÉPREUX.

Que ceux qui liront ce récit, ce journal de mes souffrances, ne croient pas que la solitude à laquelle je suis condamné, que les ombres de la mort qui m'entourent, que l'horreur de ma maladie, soient ce qui pèse le plus sur mon cœur Non ! ce n'est pas le malheur présent qui est le plus lourd à porter, c'est le souvenir de ce que j'ai perdu qui me donne d'inexprimables angoisses

Quand la nuit vient doubler les ombres et le silence de mon sépulcre, alors les souvenirs refoulent vers mon cœur. . . . des idées de plaisir, de bonheur et de gloire me font voir ce que j'ai possédé et ce que je possède. ... ce qui m'était promis encore et l'avenir qui m'attend.

Mes souvenirs sont semblables à ces éclairs qui, pendant une nuit d'orage, ne déchirent l'obscurité que pour montrer des ruines et des débris là où il y avait eu abondance et prospérité.

Le jour, quand j'erre dans les lieux sauvages et déserts, quand je m'enfonce sous l'ombre des forêts, ou quand je descends dans la plaine éclairée, la vie aventureuse du guerrier me revient dans la mémoire ; je

me surprends rêvant de combats et de gloire Mais

la vue d'un homme, la voix d'un petit enfant, me rappellent aussitôt que je dois les éviter que je puis

donner la mort ; et, agitant ma crécelle, je m'écrie : Fuyez, fuyez Harold le lépreux !. . . . Ah ! il fut un autre temps où je faisais fuir devant moi ! Ce n'étaient ni les enfants, ni les femmes ! Alors je tenais l'épée, et c'étaient les ennemis de mon roi.

Armelle, te souviens-tu de ce lépreux que nous rencontrâmes dans le bois de Ploërmel ? Nous revenions de chez l'ermite de la grotte ; le solitaire avait appelé sur nos têtes toutes les bénédictions du ciel ; et étendant ses mains sur nous, il avait répété : Mes enfants, pour vous faire pardonner votre union secrète par ce Dieu qui a dit : Tu honoreras ton père et ta mère, redoublez de piété et de charité, mettez les pauvres entre votre faute et le Seigneur. Cheminant dans la forêt, nous pensions aux paroles de l'homme de la solitude. . . Tout à' coup nous entendîmes la crécelle d'un ladre. Je voulus t' entraîner hors du sentier battu. Armelle, tu résistas, et tu me dis : Harold, mettons notre charité entre notre faute et Dieu. Par ce mariage j'ai désobéi à mon père, je n'ai pas écouté la voix de ma mère. Harold, c'est une grande faute ! Ami, rachetons-la par beaucoup de charité ! ne fuyons pas ce pauvre lépreux ! peut-être depuis bien des années il n'a pas rencontré un être qui lui ait montré un peu d'intérêt ... Et parlant ainsi, Armelle, tu allais audevant de lui, et moi, je te suivais. Fuyez ! fuyez ! criait le malheureux, éloi-

gnez-vous de moi ; n'avez-vous pas entendu ma crécelle, et ne voyez- vous pas que je suis banni du nombre des vivants ?

Mais tu répondis: Pauvre ladre, approche jusqu'à cet arbre, et nous, nous resterons où nous sommes ; de là, tu pourras parler, nous dire ta misère et ce qui pourrait la soulager. Quand l'infortuné eut raconté sa douloureuse histoire, tu lui jetas ton aumônière avec tout ce qu'elle renfermait ; et il me semble le voir encore tombant à genoux, élevant les mains vers le ciel, et s'écriant: Mon Dieu ! je te remercie; voilà dix

ans que je n'avais rencontré de pitié Ah! qu'un

regard de compassion fait de bien à celui qui souffre !

Ne voulant pas être vaincu par toi, ou plutôt voulant être digne de toi, je lui jetai mon manteau ; car la bise d'automne commençait à souffler. Le lépreux, le ramassant, se tourna vers moi, et dit d'une voix qui alla à mon cœur : Beau chevalier, peut-être souffrirez-vous un jour; mais votre bonne action vous sera comptée ; et fussiez- vous aussi malheureux que moi, vous serez consolé . . .

Oh ! Armelle, où sont mes consolations ? Je regarde autour de moi ; je suis seul, seul avec mon désespoir.

Je ne possède plus rien. Quand les hommes m'ont banni d'entre eux, ils m'ont dépouillé de tout pour me donner la livrée que je porte .... celle du malheur et de la misère... Mais, malgré eux, j'ai sauvé cette écharpe que tu m'avais donnée, Armelle, quand je partis pour aller combattre les infidèles. Yoilà donc tout ce qui me reste de toi ! Oh ! comme j'étais heureux et fier lorsque tu me la donnas! Je ne voyais dans l'avenir que gloire et bonheur; tout semblait me promettre des

jours brillants et heureux : comme le destin a bien tenu ses promesses ! Les chaînes de l'esclavage, les douleurs et la honte de la lèpre, voilà ce que j'ai trouvé loin des miens. Semblable à cette fleur qui dépérit et meurt quand le soleil ne laisse plus tomber sur elle ses rayons, mon bonheur s'est évanoui quand je n'ai plus été sous le soleil de ma patrie.

Quand le vaisseau qui m'emportait loin de mon pays fut attaqué par des barbares, avec quelle joie je saisis mon épée ! Pour me consoler de l'absence, j'avais besoin de gloire ; je souris aux dangers, et je m'élançai tête baissée à l' encontre des Algériens qui tentaient l'abordage. Je ne combattis pas longtemps. Dans la chaleur de la bataille, je sentis le froid d'une lance là tout à côté du cœur. Je me dis : Je vais mourir. Ma pensée voulut monter vers Dieu ; mais ton souvenir la rappela bien vite, je te voyais veuve et désolée !. . .

J'étais tombé chevalier, je me relevai esclave : mes pieds, mes mains, étaient chargés de chaînes; mon casque, mon armure, ma lance et l'épée que je tenais de mes pères, faisaient partie du butin de nos barbares vainqueurs . . . Toutes ces nobles dépouilles étaient entassées sur le pont du vaisseau, et devaient être vendues à Alger : c'était là aussi que nous-mêmes devions

être mis à l'encan Cette pensée me faisait enfoncer

ma main dans la blessure de mon sein. J'aurais voulu en arracher la vie, pour ne pas vivre esclave. Mais si la mort a peu de chose à faire pour renverser l'homme heureux, si elle n'a pour ainsi dire qu'à le toucher pour le faire tomber de son bonheur, il n'en est pas ainsi quand elle s'adresse à un être que l'infortune a réduit

au désespoir ; alors sa faux semble émoussée, et cet homme qui ne yeut pas de la vie a de la peine à mourir.

Le jour de la vente des esclaves arriva : des chrétiens, des chevaliers, furent exposés sur la place publique aux regards insolents des infidèles, et marchandés par eux, comme de viles bêtes de somme ! Dans cet excès d'humiliation, j'éprouvai encore un mouvement d'orgueil; je vis que les barbares recherchaient les prisonniers français de préférence à ceux des autres peuples : Ils disaient : Les Italiens pleurent, les Anglais se tuent, les Français travaillent et portent leur malheur avec dignité et courage. Ces paroles, sorties de la bouche des infidèles, furent comme une leçon pour moi ! Je me dis : Je suis chrétien et Français, je saurai souffrir sans me plaindre. Je me suis tenu parole. Pendant près de deux ans, j'ai arrosé de mes sueurs la terre de la captivité, et pas un murmure n'est sorti de mes lèvres. Mon maître était cruel et avare ; je travaillais et ne me plaignais pas : il y avait dans ce travail forcé une distraction à ma douleur ; car, après l'amitié, l'occupation peut mieux que toute autre chose distraire d'une grande infortune. Accablé de fatigue, usé de travail, sous un ciel brûlant, je n'avais pas la force d'espérer, et je me disais : Je ne reverrai plus ni Armelle, ni mon pays ; je mourrai ici, et les sables de

l'Afrique recouvriront les os de l'esclave ignoré

Une telle mort serait-elle un effet de la malédiction

paternelle ? Mais, oh ! mon père, vous retireriez

cette malédiction de dessus ma tête, si vous voyiez les

chaînes qui courbent votre fils sur la terre d'exil !

Armelle, je ne t'ai jamais redit les sévères paroles de mon père ; elles t'auraient empêché de me donner ta main. Quand je lui révélai mon désir de m'unir à toi,

il s'écria avec force : Harold, tu sais que je ne jure pas en vain ; eh bien ! je jure par le sang de Dieu, que si jamais la fille des Beaumanoir devient ton épouse, je te maudis ; il y a inimitié entre nos deux familles, il faut

que la haine de nos pères passe à nos enfants

Armelle, cette malédiction ne m'arrêta pas ; je me disais : Dieu n'entendra pas mon père ; car il me fait un

devoir de la haine, et Dieu veut qu'on pardonne

Cependant si la malédiction paternelle était montée vers toi, ô Seigneur ! ne la fais retomber que sur ma tête, et que mon malheur ne s'étende pas plus loin ! Yois où j'en suis réduit. J'ai eu du bonheur, de la gloire, mon nom a été prononcé par la voix de la Renommée et cité sur les champs de bataille ; ma main a

tenu la lance et a secouru le pauvre nécessiteux

et maintenant mon nom n'est plus répété que par le gardien des esclaves qui compte ses victimes

Armelle, que fais-tu dans mon absence ? Une épouse peut pleurer son époux ; mais toi, il te faut cacher tes

larmes, il te faut assister à de splendides fêtes et

moi ! Pauvre Armelle, du sein de mon malheur,

j'ai pitié de toi ; tu es obligée de cacher ta peine, et voilà ce qui tue.

Rien ne vient changer nos jours : la vie de l'esclave est aride et monotone comme le désert, comme le ciel d'Afrique, où l'on ne voit aucun nuage ; sur le sable brûlant du désert, on cherche en vain un peu d'ombre ; dans la vie de l'esclave, on cherche en vain quelques moments de repos. La nuit seulement je puis respirer : mon corps fatigué a besoin de sommeil ; mais je le repousse pour penser plus longtemps à ceux que j'ai quittés. Quand j'y succombe, tu me reviens dans mes

songes, tu m' apparais comme un ange consolateur. Je yeux m'élancer yers toi, j'étends les bras ; le bruit de mes chaînes me réveille, et je retombe de la douce illusion dans la triste réalité de mon malheur.

Mon malheur ! il y a finir, Armelle ! Armelle, je te

verrai O mon pays ! noble et chère Bretagne, je

te re verrai aussi. La terre de l'exil ne pèsera point sur moi, et quand mon heure sera venue, je dormirai près de mes pères, tout à côté de mon berceau.

On dit qu'il a été donné à quelques hommes de voir toujours près d'eux leur génie tutélaire. Armelle, tu es pour moi cet être surnaturel ; je te vois sans cesse à mes côtés ; c'est à toi que je parle en écrivant ceci. Toutes les nuits, quand le surveillant des captifs est livré au sommeil, je trouve le moyen de te redire mes sentiments et mes peines. Ecoute et réjouis-toi.

La terre que moi et mes compagnons de captivité avions arrosée de nos sueurs étant devenue assez fertile, notre maître résolut de nous envoyer creuser un lac au milieu du désert : il attendait de ces travaux un immense bénéfice. Ce réservoir devait alimenter des canaux, et déjà il avait compté ce qu'il perdrait d'esclaves dans ces ouvrages entrepris pendant les plus grandes ardeurs du soleil ; mais il avait en même temps calculé les richesses qu'il devait en retirer, et il n'avait point hésité. Que lui faisaient quelques hommes de moins, s'il avait quelques pièces d'or de plus ?

Je fus du nombre des captifs qui devaient partir et aller s'enfoncer plus avant dans ces vastes plaines de sable qu'on ne peut comparer qu'à une mer sans rivage.

Tout était préparé pour le départ : les tentes de nos gardiens étaient déjà roulées et chargées sur le dos des chameaux ; nous, nous étions courbés sous le poids de nos outils ; les coups de fouet retentissaient autour de nous, et notre farouche maître s'écriait: Si les coups de fouet ne suffisent pas, soldats, piquez, piquez de la pointe de vos sabres ces chiens de chrétiens ; ils se sont endormis ici dans le repos ; où nous allons, il n'en sera pas ainsi.

A ce moment, trois hommes vêtus de robes de laine grise, les pieds nus, une ceinture de cuir autour d'eux, un rosaire au côté, ayant de longues barbes tombant sur la poitrine, la tête rase et sans cheveux, se montrèrent tout à coup à notre maître. A leur vue, l'Africain ordonna de suspendre le départ.

Eh bien! dit-il aux frères de la Merci, car nous avions reconnu avec joie que c'étaient de ces hommes de charité consacrés au rachat des prisonniers ; eh bien ! prêtres francs, m'apportez-vous beaucoup d'or ?

Pas autant que nous le voudrions, répondit un des religieux ; mais cependant assez pour racheter quelques-uns de nos frères. Suspendez votre départ, nous allons entrer en marché avec vous. Commençons par les plus malheureux.

Les plus malheureux ! répéta l'infidèle avec un atroce sourire. Apprends qu'il n'y a pas de malheureux sous ma domination. Demande-le plutôt à ceux que tu appelles tes frères.

Un long gémissement s'échappa de tous nos cœurs : ce fut là notre réponse.

Vous devenez séditieux, s'écria avec colère celui de qui nous dépendions. Soldats, châtiez leur insolence.

Les religieux firent briller l'or, l'Africain s'apaisa. On nous reconduisit dans l'enceinte où nous étions gardés comme de vils troupeaux ; et là, agités d'espérance et de craintes, nous attendions.

Les hommes charitables qui avaient traversé les mers pour venir nous délivrer de notre affreux esclavage, n'avaient pas assez d'or pour nous racheter tous : sur qui tomberait leur choix ? Ils avaient parlé des plus malheureux. Ah ! dans notre position, chacun pouvait prétendre à ce triste avantage ! Moi, en pensant à tout ce que j'avais perdu, à toi, Armelle, à mon rang de chevalier, à la maison de mon père, je me répétais : Est-il un malheur plus grand que mon malheur ? Mais cependant il y avait parmi nous des vieillards malades et infirmes, et moi, j'étais plein de force et de jeunesse. Couché sur le sable, je regardais mes fers, et je me demandais avec anxiété : Que va-t-il advenir ?

Les religieux entrèrent dans notre cour. Oh ! alors quel bruit de chaînes ! Nous nous levâmes tous pour courir au-devant d'eux, pour les entourer, pour leur faire valoir nos peines et nos droits. En approchant de ces anges libérateurs, un de nous tomba à genoux, en s'écriant : Envoyés de Dieu, bénissez-nous, bénissez-nous !

Et chacun, en recevant cette bénédiction, pensait audedans de lui-même qu'elle lui porterait bonheur et qu'il serait délivré.

Les frères de la Merci, après nous avoir bénis, nous relevèrent, nous embrassèrent avec toute la passion de la charité, et l'un deux, prenant la parole, nous dit : Les dons des fidèles nous ont mis à même de racheter trente captifs de tout rang et de tout âge ; le roi de France, Charles septième du nom, sur ses propres

épargnes, nous a chargé d'en délivrer dix ; les chevaliers de Saint-Jean nous ont remis des sommes suffisantes pour retirer de la servitude tous leurs nobles compagnons d'armes, tous ceux qui ont porté la croix blanche du saint sépulcre.

Avec quel ravissement j'entendis ces paroles ! elles étaient l'arrêt de ma délivrance. . . Armelle, te souviens-tu que ce fut toi qui attachas cette croix à mon armure, le jour du tournoi de Ploërmel ? Ah ! ma bienaimée, cette croix qui m'avait été remise par toi, elle devait me porter bonheur.

J'avais pleuré de douleur avec mes camarades d'infortune ; ils pleurèrent de joie avec moi. Je ne chercherai point à te redire le bonheur des rachetés et la tristesse de ceux qui ne l'étaient pas. Je vis deux amis; un d'eux était délivré, mais celui qu'il aimait n'avait pas sa liberté. Alors le jeune Français alla vers les religieux, et leur dit : Révérends pères, vous m'avez rendu ma liberté, je n'en puis profiter. Reprenez le prix de ma rançon, rachetez un autre prisonnier ; moi, je ne quitterai pas l'ami de mon âme, mon frère d'infortune; j'ai fait alliance avec lui dans le malheur, notre amitié doit être plus forte que les chaînes que vous brisez sur les bras des captifs. Rien ne peut délier de cette chaîne-là, nous avons mêlé notre sang et nos larmes. Donnez ma liberté à un autre ; moi, je retourne auprès de mon frère.

Ayant parlé ainsi, le Français alla s'asseoir sur la paille où son ami malade était couché ; et lui cachant son sacrifice, il lui dit: Je n'ai pas été plus heureux que toi, le sort ne m'a pas désigné.

Quand toutes les rançons eurent été payées et déposées sur le comptoir de l'avide Africain, on nous mena

à la porte de l' enceinte, et là, on fit tomber nos chaînes. Il n'y a pas de paroles pour peindre la sensation que l'on éprouvait quand ces fers, étroitement serrés, déta- ,chés de nos bras, retentissaient en tombant à terre . . . Le premier mouvement de tous était d'élever les mains libres vers le ciel.

Comme je franchissais le seuil de la captivité, je me retournai et je vis les deux amis qui se tenaient embrassés : ils ne regardaient pas de notre côté.

Avant de sortir de l'enceinte des captifs, les religieux obtinrent de l'homme qui avait été notre maître de parler aux prisonniers non rachetés, et lui firent entrevoir que c'était pour prendre avec eux des arrangements de rançon et de rachat ; mais c'était surtout pour donner des consolations à ceux qu'ils n'avaient pu délivrer, pour leur annoncer de nouvelles quêtes en leur faveur et de nouveaux voyages, pour montrer le ciel à ceux qui restaient condamnés à souffrir sur la terre. Un des prêtres de la Merci alla s'agenouiller près des deux amis, les confessa, et tirant de son sein une hostie consacrée, il la rompit eu deux et en donna une part à chacun des frères : c'était le complément de l'alliance fraternelle ; il ne leur manquait plus que le même tombeau, Dieu sans doute le leur aura donné.

Dans une partie retirée de la vaste prison, gisait un vieillard malade et infirme ; il n'avait pu se lever pour aller au-devant des frères libérateurs : ils en eurent un grand regret ; car il ne leur restait plus d'or pour attendrir l'Africain. Le vieillard pleurait et se lamentait ,* il répétait : Je mourrai donc ici, je mourrai déshonoré aux yeux de mes compatriotes ! Ah ! j'avais toujours espéré que Dieu permettrait mon retour aux lieux où je suis né, qu'il permettrait que j'effaçasse la honte qui

s'est injustement attachée à mon nom ... Je mourrai sans avoir pu prouver mon innocence, et mes enfants rougiront de s'appeler comme moi . . .

Le plus jeune des frères de la Merci l'écoutait, et en l'entendant, son cœur battait violemment, son regard s'animait ; il fît le signe de la croix, puis il dit au vieillard : Yous ne mourrez point ici, vous ne mourrez point sans vous être justifié, sans avoir lavé votre nom ; vous pourrez le léguer pur à vos enfants, vous allez être délivré.

— Oh ! prêtre du Seigneur, s'écria le vieillard en se soulevant de dessus le sable, avez-vous encore de quoi me racheter ?

— Soyez tranquille. Restez un instant ; je reviens vous apportez votre liberté.

Le frère de la Merci alla trouver le maître du vieillard, et lui dit : Tu as là-bas dans l'enceinte des captifs un homme qui est malade, vieux et infirme ; il ne peut travailler, il ne te rapporte rien ; tu es cependant obligé de le nourrir. Fais un échange ; rends-lui sa liberté, et prends la mienne ; je suis jeune et fort, je travaillerai comme deux.

— Qu'il en soit fait ainsi, répondit le stupide et farouche Africain. G-ardes, mettez-lui des fers, et faites tomber ceux du vieil esclave.

Comme un triomphateur qui va saisir les couronnes qui lui sont dues, le jeune prêtre étendit les mains pour recevoir les chaînes qu'il avait demandées. Il obtint de l'Africain de ne pas revoir le vieillard ; et, comme s'il avait fait la chose la plus simple, il dit adieu à ses deux confrères, et se rendit parmi les captifs.

France.

L'homme, avec l'aide de l'expérience et de l'étude, peut tout apprendre, hors sa destinée; il ne saura jamais ce que l'avenir lui garde en réserve. Il ne pourra jamais dire : Telle heure me sera heureuse, tel jour me sera funeste. Il saluera comme une félicité qui lui vient une adversité qui se prépare ; il repoussera de tous ses vœux l'événement qui doit amener son bonheur, et appellera celui qui doit faire couler ses larmes. Hélas ! ne m'étais-je pas réjoui alors que mes chaînes furent brisées ! n'étais-je pas ivre de joie alors que je vis la mer azurée et le vaisseau qui allait me reconduire au pays de mes pères ! Qu'est-ce qui ressemble plus au bonheur que la liberté ? Eh bien ! je me trompais. Depuis, je suis tombé si avant dans le malheur, que maintenant je dois regretter ma captivité. Les fers que je portais ne faisaient pas de moi un objet d'horreur, l'infortuné compagnon de mes rudes travaux ne se détournait pas de moi ; au contraire, souvent pour m' encourager, il me tendait la main et m'adressait de consolantes paroles Aujourd'hui qui oserait s'arrêter, seulement pour me voir ? Ma mère fuirait épouvantée. . . et toi, Armelle, toi-même tu ne viendrais pas dire un mot de compassion à Harold le lépreux !

Sur le sol africain, j'ai trouvé de la pitié ; sur la terre où je suis né, je n'inspire que de l'horreur.

Ce vaisseau de mon pays que j'aimais comme mon sauveur, ce vaisseau que mes lèvres avaient baisé, comme l'esclave délivré baise la terre de la liberté, c'est dans ses flancs que j'ai gagné le mal qui me dévore. Il avait ramené de pauvres lépreux de l'Orient à la Ladrerie de Marseille, et malgré le temps qui s'était écoulé, et malgré toutes les précautions qui avaient

été prises, l'horrible' maladie était restée attachée aux parois du navire, et plusieurs de mes compagnons d'esclavage l'ont gagnée ainsi que moi.

Comme pour donner le temps au mal de se déclarer, notre traversée fut longue et mauvaise : un vent qui nous repoussait des côtes de Bretagne continua de souffler pendant près de deux mois. Je voyais au-dessus des vagues la terre de mon pays; tantôt elle était éclairée par le soleil, tantôt elle paraissait comme un long nuage noir à l'horizon. Ne connaissant pas encore toute l'horreur de mon état, croyant que je pourrais guérir, je brûlais de m' élancer sur la rive natale. Armelle, je t'appelais ! mais, hélas ! je ne devais plus te revoir ! et mon pays n'avait plus à m' offrir qu'un tombeau!

Notre sort était décidé. Les passagers qui avaient conservé la santé furent séparés de nous. A notre arrivée à terre, moi et mes malheureux compagnons devions être renfermés dans un lazaret, et de là dans une ladrerie. L'idée de cette nouvelle captivité, plus affreuse encore que la première, me fit frémir. Je résolus d'y échapper. La nuit qui précéda le débarquement, me voyant assez près de terre, je m'élançai du vaisseau, et, en nageant, je gagnai la plage. Il y a tant de charmes attachés au sol qui nous a vu naître, que moi qui venais y mourir, je tremblai et pleurai de joie. Cette joie ne dura pas longtemps. Quand le jour parut, je me présentai dans un hameau peu éloigné de la mer : on me reconnut pour lépreux, et un cri de terreur s'éleva contre moi ; ce fut là le premier salut de mes compatriotes ! Bientôt on m'arrêta. Des hommes d'armes, avec de grandes précautions, s'em-

parèrent de moi, et traîné par une longue corde, me conduisirent à une ville voisine ; là des physiciens experts me déclarèrent ladre incurable, et d'après leur sentence, je fus condamné à être banni d'entre les hommes.

Je fus mené dans un cimetière, et là, pendant que la cloche de l'église tintait mon agonie et que le prêtre disait pour moi la messe des morts, je restai couché dans une fosse.

Après l'office, le curé vint, et me dit :

" Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, pour la sécurité de tous, je te déclare mort au monde, et à toute société des hommes. . Ami ladre, sous peine d'une mort véritable, il t'est défendu de revenir dans les villes, bourgs, villages, hameaux ou autres lieux habités. Tu établiras ta demeure dans les forêts ou dans les cimetières abandonnés.

" Ami ladre, demande la patience à Dieu, jette-toi dans ses bras ; les hommes te bannissent et te repoussent.

" La charité des fidèles te donne cette robe pour te vêtir, cette crécelle pour avertir les passants de ta présence, cette coupe de fer pour boire aux fontaines, et ce crucifix, afin qu'en regardant les souffrances de Jésus, tu apprennes à supporter les tiennes."

Je répondis : Ainsi soit-il.

Le prêtre, prenant de l'eau bénite, m'aspergea, me jeta une pelletée de terre, et tout fut fini. La foule s'écoula. Je restai étendu dans la fosse, et je commençai ainsi ma mort. Le soir était venu que j'y étais encore. Je me disais : Pourquoi me lever d'ici ? la vie que je suis condamné à mener vaut-elle la peine que je sorte de ce cimetière ? Il faut en finir tout de suite ; et je résolus de me laisser mourir.

Bientôt d'autres idées me vinrent, et c'est toi, Armelle, qui me les inspiras. Un besoin de te voir encore, de t' apercevoir de loin, s'empara de moi. Je laissais dans la fosse la robe d'esclave, pour revêtir celle du lépreux. Je pris et la coupe de fer et le crucifix ; et me levant, je dis tout haut, dans le silence du cimetière : Allons vers elle.

La charité des femmes avait déposé sur une tombe des cruches de vin, des pots de beurre, des noix sèches et du pain. Le besoin me fit accepter ce repas : ce fut là le banquet du retour au pays de mes pères.

Je cheminai toute la nuit. Au retour de la lumière, je me trouvai plus à plaindre.

Dans mon malheur, l'obscurité valait mieux que le soleil.

Je reconnus que j'étais près de Yannes. Je m'enfonçai dans un bois qui s'élevait au milieu de landes et de bruyères ; car je n'étais pas encore assez habitué à mon affreux état pour oser voyager à l'éclat du grand jour.

En traversant les eaux noires et tristes de la Vilaine, le batelier du passage me donna les premières nouvelles de mon pays. Arrivé à l'autre rive, ce brave homme ne me disait pas de descendre du bateau. Assis à l'autre extrémité que moi, il me parlait de la Bretagne, il voyait le bonheur que j'avais à l'écouter ; il n'avait pas peur et horreur de moi. J'en étais si reconnaissant, que je voulais lui serrer la main. . . . mais tout à coup je pensai à ma terrible maladie, et m'élançant de la nef, je m'écriai : Merci ! merci ! c'était tout ce que pouvais dire ; mon cœur était trop plein et mes larmes me suffoquaient

LE FKATBICIDE. 137

D'après ce que m'avait appris le batelier, je suivis la route de Nantes. C'était là que tu devais être. Quelle chance avais-je de te revoir ? Aucune, oh ! Armelle, et cependant je m'avançais vers les lieux que tu habitais, comme le malheureux prisonnier renfermé dans un sombre cachot se traîne pour respirer auprès de la grille de fer, qui lui laisse arriver un peu d'air et de lumière... Sans me rendre compte de ce que j'espérais, j'avançais toujours.

Dans les environs de Nantes, j^appris que le prince Grilles et Françoise de Dinan étaient àChantocé : je ne

suis plus qu'à quelques lieues de toi! Mais, grand

Dieu ! depuis plus de deux ans, je t'ai quittée !... pourquoi mon cœur est-il ainsi oppressé ? est-ce l'inquiétude qui l'agite? Oh! non, Armelle, il ne peut t'êtrearrivé de malheur.... le malheur c'est pour moi.

C'est la bonté divine qui vous a tous conduits à Chantocé. J'ai longtemps habité ces lieux, alors que je servais sous les ordres du maréchal de Retz. Les retraites les plus cachées, les passages les plus secrets m'y sont connus- dans l'ancien cimetière abandonné, il y aune grotte souterraine ; je m'y cacherai pendant le jour; la nuit, je regarderai la demeure que tu habites, je t'apercevrai peut-être.

De la Grotte de Chantocé.

Les hommes ne me trouveront point ici, ils se détournent de ce lieu qu'ils appellent maudit... et moi, je bénis cette sombre demeure; elle me rapproche de celle qui m'est unie par un lien sacré. Elle ne saura pas que je siiis si près d'elle, et si, sans le vouloir, elle

se montre à moi, elle me donnera un moment de consolation. Cette pensée me rend un peu de force. Je veux arranger cette grotte funèbre: je laisserai les ronces et les épines qui en cachent l'entrée, mais l'intérieur, je veux le tapisser de mousse. Les eaux du lac seront à moi pendant la nuit, et j'arroserai ces violettes et ces haies de chèvrefeuille qui croissent ici en abondance. Oh! Dieu, je te remercie! Il n'y a donc pas d'infortune si grande, où l'on ne puisse encore trouver un instant de bonheur ! Yoilà le lépreux qui te bénit.

Du fond de ma solitaire demeure, j'entends le bruit des trompettes et des cors ; l'agitation du château retentit jusque dans mon sépulcre. Armelle, hier, j'étais à chercher des racines dans la forêt, j'entendis tout à coup les chasseurs, et caché derrière un rocher, je vis à travers les arbres le prince et sa suite. .. .Mais tu n'y étais pas !

Ce soir, une femme est venue prier à la croix du lac ; à sa grâce, à sa piété, j'ai cru te reconnaître Je saurai si mon cœur ne m'a pas trompé. Je veux laisser mon nom au pied de cette croix, quand tu viendras y prier, je verrai l'effet qu'il produira. Il n'intéresse personne que toi, ainsi, je verrai bien. ...On me défend d'aller aux lieux fréquentés ; mais la croix m'appartient plus qu'à tout autre, ne suis-je pas le plus malheureux.

Il n'en faut plus douter, c'était bien toi, oh ! ma bienaimée ! depuis de longues heures j'étais caché dans les broussailles et les églantiers sauvages qui croissent à peu de distance de la croix rustique. Je vis plusieurs

femmes s'avancer, elles causaient entre elles... et parmi leurs yoix si douces j'en reconnus une plus douce que toutes les autres ;je retenais mon haleine, de peur d'être découvert et de vous effrayer; j'entendais les battements de mon cœur, tant il était agité ; comme des

anges vous vous agenouillâtes autour de la croix et

moi comme un réprouvé je me cachais de plus en plus ;

je ne puis plus prier avec personne ! Une de vous,

ah ! ce n'était pas toi ! vit le papier qui portait le nom d'Harold, elle leva la pierre que j'avais placée dessus pour le retenir sur le piédestal de la croix, et lut mon nom à haute voix. ...Alors j'aperçus du mouvement parmi les femmes, une d'elles venait de s'évanouir, et était supportée par ses compagnes... En tombant dans leurs bras, elle avait répété le nom d'Harold avec un accent qui me l'avait révélée. Armelle, oh ! mon épouse bien-aimée, c'était toi, ce ne peut être que toi qui prononce ainsi mon nom! Oubliant tout, j'allais aussi

courir pour lui porter secours Oh! malheureux,

mes mains ne peuvent que donner la mort ! .je n'aurais fait qu'ajouter à votre trouble, à votre frayeur. Je restai donc loin de vos regards, mais les miens ne se détournaient pas de dessus la femme évanouie; bientôt elle eut repris l'usage de ses sens, et, grand Dieu, que devins-je, quand tu dis :

Amies, le nom de cet Harold est sans doute celui d'un malheureux pèlerin, il l'aura écrit au pied de la croix pour demander des prières ; amies, prions pour lui ! et toutes tes compagnes se remirent à genoux ; et toi aussi, Armelle, tu prias pour moi ; depuis longtemps je n'avais éprouvé une sensation pareille ; c'était du bonheur qui revenait au pauvre lépreux.

Je ne me trompais pas, le lendemain tu revins seule ; maintenant toute ma vie semblait attachée à la croix, aussi, je ne pouvais m'en éloigner. Sans être vu, je voyais tous ceux qui s'agenouillaient devant elle. Bientôt tu m' apparus sur le chemin du coteau ! ta robe bleu de ciel, ton voile blanc se voyaient de loin sur la verdure, Amesure que tu avançais, mon cœur s'agitait davantage. Je te vis prendre le nouveau papier que j'avais, comme la veille, posé au pied de la croix : tu remarquas les rieurs d'églantiers dont j'avais recouvert le piédestal,

et tombant à genoux, tu lus le billet Oh! Armelle,

que feras-tu ?

Armelle, auras-tu bien lu ce que je t'écrivais? aurastu reconnu les passages secrets que je t'indique ? Ah ! si je pouvais te conduire dans ce labyrinthe de souterrains que j'ai souvent parcouru pendant mon long séjour au château, je serais plus tranquille Une femme

timide osera-t-elle y descendre seule ? Ces escaliers étroits, pratiqués dans l'épaisseur des murs, n'offrentils aucun danger ? et ce caveau des morts qu'il faudra traverser pour remonter à la porte secrète de la chambre de l'infirmerie ! Armelle, tout cela ne te retiendrat-il pas ? Oh ! non. J'ai vu le flambeau briller dans le ciel ; il me promet que tu viendras.

Tout ce que j'ai trouvé de roses d'automne et de chèvrefeuilles des haies, j'en ai décoré ma sombre et triste demeure ; j'y ai brûlé tous les parfums de la forêt ; un banc de mousse t'est préparé. Armelle, tu pourras me parler sans me voir. Je me cacherai derrière un rideau de verdure. Moi, je te verrai et j'entendrai ta voix ; en voilà assez pour me rattacher à la vie.

elle a passé deux heures avec moi !

elle reviendra encore î Dieu qui as vu mon désespoir, maintenant ta vois ma joie ; tu lis au fond de mon cœur : est-ce le cœur d'un ingrat ! Oh ! non, Seigneur, je te bénis, je te bénirai tous les jours de ma vie. Quel mélange de bonheur et de peine ! J'ai revu mon épouse bien-aimée accourir vers moi, et il a fallu ne pas la presser dans mes bras, et il a fallu lui crier : Amie, ne me regarde pas. Si tu me voyais, tu fuirais le pauvre lépreux. Mais Armelle m'a serré contre son cœur palpitant; elle a bravé la mort J'étais à brûler des baies

de genévriers et des branches de romarin, pour assainir la colline. A travers la fumée, je vis tout à coup mon

ange consolateur, Armelle, à quelques pas de moi

J'en atteste le ciel, je lui criai : Armelle, n'approche pas davantage ; mais ce fut en vain. Je me sentis pressé dans ses bras

Oh ! que ces mots furent doux à mon oreille : Harold. je reviendrai chaque nuit ; maintenant je connais les passages secrets, ils me reconduiront vers toi.

Rien n'a pu l'arrêter. Au milieu de la tempête elle est revenue me consoler.

Ah ! quand la pitié s'unit à la tendresse, qui peut retenir une femme? Le malheur attire ceux qui savent aimer, il n'y a que l'égoïsme qui ait peur des larmes : donner des consolations est plus doux encore que d'être consolé. Armelle sentait ce bonheur-là.

Chaque nuit elle revient. Quant tout dort au château, Armelle s'en échappe : elle se lève furtivement, elle se cache, comme si elle allait faire le mal, et pourtant c'est la jeunesse et la beauté qui viennent chercher le malheur et la souffrance ; c'est la charité qui accourt secourir la douleur; c'est un ange qui descend auprès du rebut des hommes.

Personne au château ne se doute de ses absences. Quand elle sort, les pônts-levis sont levés, les herses sont baissées, les gardes à toutes les issues. Cette porte appelée Porte de Miséricorde, que les châtelains de Chantocé avaient fait faire pour s'en servir en cas de siège, seulement à la dernière extrémité, et dont le secret m'avais jadis été révélé, la conduit vers moi.

Aujourd'hui personne n'est venu prier auprès de la

croix du lac une grande agitation se fait entendre

au château. Que les jours me semblent longs ! Quand la nuit viendra-t-elie donc ?

La nuit est fvenue, mais non Armelle. Serait-elle

déjà lasse de mon malheur? ou peut-être 0 ciel!

je tremble si l'air qu'elle a respiré auprès de moi.....

Seigneur, Seigneur, redouble mes maux, mais veille sur l'épouse qui n'a pas craint de venir soigner et consoler son époux, banni d'entre les hommes et livré vivant au sépulcre des morts. Son dévoûment et sa charité ont été plus forts que mes maux... Dieu d'amour et de charité, tu dois veiller sur elle

La lecture de ce récit d'Harold prouva à tous les juges et à ceux qui assistaient à l'audience qu' Armelle était non-seulement innocente, mais qu'elle devait être à jamais citée comme le modèle du plus constant dévoûment et de la plus ardente charité. Un murmure s'élève de la foule, c'est celui des louanges, et la femme qui est encore assise sur la sellette de l'ignominie est devenue le but de tous les hommages. Son embarras n'est plus que celui de la modestie ; le lépreux relève

la tête, il est lier de son épouse : Thomas Connecte triomphe, et s'écrie : Juges, prêtres, vieillards, descendez de yos sièges, et honorez celle que vous vouliez juger ; peuple, apporte des palmes et des couronnes à celle dont tu demandais la mort.

Obéissant à l'enthousiasme comme à la voix du prêtre, les juges sont descendus de leurs sièges, la multitude s'est jetée à genoux, et de bruyantes acclamations ébranlent les voûtes de la salle. Les chaînes d'Armelle tombent sur la pierre et retentissent. A ce bruit, les cris redoublent, et la captive délivrée élève ses mains libres vers le crucifix, et puis allant se placer auprès d'Harold, elle dit d'une voix émue: Prêtres, juges, vieillards, peuple, qui m'écoutez, entendez le vœu que j e fais devant Dieu et devant vous. La liberté m'est rendue ; je n'en veux point. Je quitte la cour de Bretagne, et je fais vœu de consacrer ma vie au soulagement des pauvres et des malades. Vouée à Dieu, je soignerai, je tâcherai de consoler celui auquel je suis liée : c'est mon devoir, c'est le vœu de mon cœur Harold, partons ; je te suivrai partout.

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