‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 14 sur 39 · JOIE ET CONTRARIÉTÉ · texte numérisé non relu

JOIE ET CONTRARIÉTÉ

Un des plus grands, des plus doux bonheurs de ce monde, c'est de pouvoir porter une bonne nouvelle. Jamais on ne marche si légèrement que lorsqu'on est messager de joie. A mesure que l'on approche de ceux que l'on va rendre heureux, on se sent plus heureux soi-même. Un des plus beaux privilèges des anges, c'est d'annoncer les bienfaits de Dieu.

A peine le jugement d'Armelle venait-il d'être rendu, que le bon Humfroy était déjà à cheval, courant sur la route d'Angers à Chantocé, pour arriver le premier auprès de la princesse de Bretagne, et lui annoncer le glorieux triomphe de sa damoiselie d'honneur. Il ne fut pas longtemps à faire le trajet ; nous l'avons déjà dit plus haut, Humfroy retrouvait toujours l'ardeur du jeiTiie âge quand il s'agissait de servir ou d'obliger ses maîtres. Marguerite, madame Ursule de Groyon et les autres témoins, revenaient aussi au château ; mais le vieux marjordome n'avait pu se résoudre à ne partir qu'avec eux.

Le prince et la princesse attendaient avec impatience des nouvelles du procès. Quand ils aperçurent Humfroy, accourant si vite, ils devinèrent aisément qu'Armelle était sauvée.

Françoise de Dinan, en écoutant le récit d'Humfroy, répétait souvent : Je l'avais toujours dit, Armelle ne pouvait être coupable ; et des larmes de joie coulaient de ses beaux yeux. Grilles de Bretagne se réjouissait également; il se rappelait la vaillance et la beauté d'Harold, que l'on avait surnommé jadis le beau chevalier, et qu'on ne connaissait plus aujourd'hui que sous le nom d'Harold le lépreux.

La princesse ht part à son époux d'une idée qui partait de son bon cœur ; c'était, avant le retour d'Harold à sa triste demeure, d'y faire porter tous les meubles qui lui manquaient. Grilles sourit à cette pensée : il donna les ordres nécessaires pour qu'elle fut réalisée sur-le-champ.

Il est dans la destinée d'à peu près tous les hommes de ne pas rencontrer de suite et comme liés ensemble deux événements heureux : le bonheur d'aujourd'hui

est souvent suivi du malheur de demain, et celui-là serait encore digne d'envie, qui pourrait dire : " Mes jours ont été également partagés entre la joie et la tristesse, entre la prospérité et l'adversité."

La nouvelle de l'innocence d'Armelle de Beaumanoir avait été pour Gilles de Bretagne une cause de joie ; cette joie ne devait être que d'un jour ; le lendemain il reçut une lettre d'Arthur de Montauban, qui lui annonçait que le duc de Bretagne partait de Nantes pour se rendre à Chinon, auprès du roi de France ; qu'en passant devant Chantocé, il daignerait s'y arrêter, et que ce serait de vive voix qu'il répondrait à la dernière lettre dont lui, Montauban, avait été chargé pour le duc François.

En apprenant cette prochaine arrivée, Grilles dit avec amertume à Françoise : Il ne nous manquait plus que cette humiliation. Mon frère veut montrer à toute sa cour où j'en suis réduit, et va étaler toute sa magnificence auprès de ma pauvreté Amie, pour lui éviter ce plaisir, je veux m' absenter d'ici. Quand il passera devant le château, je veux qu'il soit désert..."

— Mais, très-redouté seigneur, répondit Françoise, c'est après-demain au plus tard que le duc votre frère doit passer ici ; avons-nous le temps d'en partir ? ( Elle n'osait dire : Avons-nous la permission de le quitter ? )

Le prince ne répliqua rien. Son front s'était tout à coup rembruni ; il se promenait de long en large dans la galerie : son humeur était visible, et Françoise souffrait de son agitation. Dans des moments pareils, elle gardait le silence. Tout à coup il s'arrêta devant elle, et lui dit : J'admire votre tranquillité, madame ; cette visite de monsieur mon frère ne vous contrarie donc pas ?

— Ami, vous ne pouvez le croire, puisqu'elle vous cause du déplaisir ; mais si vous voulez savoir toute ma pensée, j'ajouterai que je crois que vous vous en tourmentez trop... Je me rappelle notre arrivée dans ce château, et il me semble qu'elle n'était pas indigne de notre rang. Arthur de Montauban, en nous quittant n'a pas emmené tous vos fidèles amis ; vous en avez encore beaucoup autour de vous, et des plus nobles de Bretagne. Il y a grande richesse dans pareil cortège... votre frère vous l'enviera.

— Je ne sais quelle magie tu as dans tes paroles, répondit Grilles en s' asseyant auprès de Françoise ; mais tu finis toujours par me faire penser ce que tu penses toi-même. Tu as raison, nous pouvons prouver à mon superbe frère que nous ne sommes pas encore tombés si bas qu'il le voudrait peut-être. Douce amie, il faut profiter du peu de temps qui nous reste, pour ordonner les préparatifs de la réception ; je veux que tout soit simple, mais noble. Qui pourrons-nous charger de ces soins ?

— N'avons-nous pas notre vieux majordome, l'ingénieux Humfroy ? dit en souriant la princesse ; son zèle suppléera à tout.

— Et Jean Hingant, ajouta Gilles de Bretagne. Il faut que je le fasse appeler : ces préparatifs le regardent.

— Oui, sans doute, comme gentilhomme trésorier de l'hôtel; mais je compte davantage sur Humfroy; l'un trouvera des obstacles à tout, le zèle de l'autre n'en connaîtra aucun.

— Amie, vous qui êtes si bonne, vous n'aimez pas Hingant. D'où vous vient cet éloignement pour lui ?

— De son peu d'attachement pour vous.

— Mais qui yous fait croire qu'il ne me soit pas trèsattaché ? Pour me suivre dans ma disgrâcejil a quitté le poste lucratif qu'il occupait auprès de mon frère.

— C'est précisément ce qui me donne des soupçons sur son compte. Quand je vois un trait de noblesse dans un homme intéressé, je me dis qu'il y a quelque motif secret qui le détourne ainsi de sa route accoutumée.

— Je ne puis me résoudre à me défier ainsi de ceux qui m'entourent. Souvent je vois des choses qui me donnent des demi-soupçons, je repousse ces idées-là ; je trouve trop pénible de vivre dans la méfiance.

— Traître ou fidèle, il faut bien recourir au gentilhomme trésorier ; ainsi, très-redouté seigneur, faite-le venir pour lui donner vos ordres ; appelez aussi Humfroy ; nous n'avons que peu de temps. . .Isabelle d'Ecosse accompagne-t-elle le duc notre frère ?

— Oui, répondit le prince. Le duc de Bretagne se rend auprès du roi de France avec toutes ses richesses, et vous savez combien il est fier de son Isabelle.

Les officiers de l'hôtel, qui avaient été mandés par leur maître, entrèrent à cet instant dans la galerie, et mirent fin à cette conversation.

Comme l'avait prévu Françoise, lorsque le prince ayant annoncé à Jean Hingant l'arrivée prochaine du duc de Bretagne, lui ordonna de faire les préparatifs d'une réception digne d'un hôte si illustre, le trésorier, se rappelant les instructions du perfide Arthur de Montauban, parla de la pénurie des revenus, du peu d'argent qui se trouvait dans les coffres, de la difficulté, de l'impossibilité même de faire beaucoup avec peu, et

de recevoir dignement, dans un moment de gêne, un hôte avec une suite aussi nombreuse que celle d'un duc de Bretagne.

Grilles rougissait et se mordait les lèvres, mais résolu à ne pas se laisser arrêter par les difficultés de son trésorier, il ajouta d'une voix impérative : " Hingant, vous me parlerez plus tard de difficultés et & impossibilités ; au zèle et au dévoûment rien n'est difficile"

Avec votre permission, noble prince, dit Humfroy en s' avançant et en s'inclinaiit respectueusement, je déclare moi, qu'il n'y a rien d'impossible. Messire Hingant parle de pénurie et de coffres vides, eh bien ! très-re douté seigneur, pour remplir vos coffres, vous n'avez qu'à dire un mot ; que votre trésorier fasse un appel à vos vassaux : qu'il annonce l'arrivée du très-haut et très-puissant seigneur François 1er, duc de Bratagne, et vous verrez l'argent venir de tous côtés.

— Yotre zèle et votre dévoûment vous emportent peut-être un peu loin, bon Humfroy, répondit Grilles m Yous ne pensez pas que nous ne sommes plus au bon pays de Bretagne, et que ce sont des vassaux du comte d'Anjou qui nous entourent.

Jean Hingant sourit à cette observation. Humfroy vit ce sourire, et s'écria avec feu: Eh bien ! très-illustre et très-redouté prince, si tous vos vassaux ne sont pas Bretons, ne le sommes-nous pas, nous qui vous avons suivi ? tout ce que nous possédons n'est-il pas à vous ? Que votre prudent trésorier ouvre les coffres. Yotre auguste père Jean Y, de bienheureuse mémoire, m'a enrichi; votre oncle Arthur de Kichemont, connétabJe de France, a ajouté à ma fortune ; s'il le faut je la verserai tout entière dans vos mains : ce ne sera que vous rendre ce que je tiens des vôtres.

Les chevaliers de Lesneven, de Coëtquen, de Lantivi, qui avaient été appelés dans la galerie, comme officiers de l'hôtel, s'avancèrent vers le vieux majordome, lui serrèrent la main, et lui dire : Merci, Humfroy, tu as parlé pour nous.

Je vous entends, amis, et j'accepte le prêt que vous me faites, ajouta le prince exilé. Je veux me joindre à vos amis, vint dire Françoise ; j'ai aussi des épargnes, et je les offre de grand cœur à vous, mon bien-aimé

seigneur Maître trésorier, vous voyez qu'il n'y a

rien d'impossible, et que l'argent va remplir vos coffres ; n'oubliez pas que je veux un bal dans la grande galerie, que tout y soit digne de ceux qui y danseront : ce sera ce que la Bretagne a de plus magnifique, de plus illustre et de plus noble.

Hingant, vous suivrez exactement les ordres de notre épouse bien-aimée, vous vous conformerez aux dispositions qu'elle ordonnera ; tel est notre bon plaisir.

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