‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 15 sur 39 · ATTENTE TROMPÉE · texte numérisé non relu

ATTENTE TROMPÉE

Le lendemain, les travaux étaient complètement terminés. Humfroy, aidé des amis du prince, s'était surpassé, et Hingant lui-même, poussé à bout, avait trouvé de l'argent dans les coffres de son maître.

Comme pour qu'il ne manquât rien à une journée qui pouvait être celle d'une réconciliation entre les deux frères, le soleil se leva brillant. En regardant le ciel, Françoise dit à Grilles : Ami, ce jour sera beau de toutes manières : ce sera comme là-haut, plus de nuages entre vous deux.

— Dieu le veuille ! répondit le prince. Mais je ne sais, j'ai peu d'espoir. ...Mon frère, entouré de toute la magnificence de sa cour, viendra pour faire peser davantage son orgueil sur ma pauvreté. Tant de pompes et tant d'apprêts n'étaient pas nécessaires pour la réconciliation de deux frères ; il n'avait qu'à m'écrire : Ami

ta demande est juste, hâte-toi d'arriver Je serais parti

le cœur plein de joie, et tous les deux, sur la tombe de notre père, nous aurions juré par ses restes sacrés de nous aimer toujours

Parlant ainsi, le prince s'animait, et Françoise vit qu'il fallait rompre sur ce sujet. Son auguste époux était blessé jusqu'au fond de l'âme, de penser qu'il était maintenant compté pour si peu à la cour du duc de Bretagne, qu'il n'avait pas été invité par son frère à l'accompagner à Chinon, auprès du roi de France, et cepandant le duc François s'entourait dans ce voyage de ce qu'il y avait de plus élevé dans la noblesse de ses États, pour donner à Charles VII une haute idée de son pays et de sa puissance.

Grilles était livré à ces réflexions, quand un grand bruit retentit dans le manoir. On venait de signaler l'arrivée du duc de Bretagne, et chacun alors se rendait à son poste ; les hommes d'armes sortaient de l'enceinte des cours, et, conduits par leurs chefs, allaient se ranger, avec leurs trompettes retentissantes et leurs étendards déployés, sur l'esplanade, en lace du château; les chevaliers, les écuyers et les pages montaient à cheval,. pour escorter le prince et aller avec lui, à quelques pas hors de Chantocé, au devant du duc François. La princesse prenait place sur le balcon, et là, entourée de ses damoiselles d'honneur, siégeait comme haute et puissante châtelaine, en attendant les illustres

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voyageurs. Humfroy, tout occupé de la gloire de ses maîtres, visitait tout, et donnait le dernier coup d'œil et la dernière main aux apprêts de réception. Déjà, par ses soins, le vin de l'arrivée remplissait l'antique aiguière d'argent, et le page qui devait le présenter recevait encore pour la dixième fois les instructions du vieux majordome. Par une heureuse idée, Humfroy avait voulu que les premiers objets que vît le duc de Bretagne en arrivant chez son frère, fussent propres à lui rappeler le temps de leur enfance : aussi avait-il fait placer dans la grande salle, en face de la porte d'entrée, les portraits de Jean Y et de Jeanne de France. Il avait pensé que rien ne pouvait autant contribuer à ramener l'union entre deux frères divisés que le souvenir des parents : la vue des traits d'un père et d'une mère qui vous ont également aimés ne vous redit-elle pas : Aimez-vous encore ?

Ce n'était point un vain luxe que ce luxe de portraits de famille. Il y avait grande sagesse et morale à prolonger ainsi la présence du père au milieu de ses enfants. Quand une mauvaise pensée, encore cachée dans le cœur d'un jeune homme, allait lui faire faire une mauvaise action, quand il se levait pour l'accomplir, si ses regards rencontraient le portrait de son père, souvent il abandonnait sa coupable idée,parcequ'il croyait avoir vu les regards paternels attachés sur lui, parce qu'il se croyait deviné par ce muet témoin. Ah ! lequel d'entre nous ne s'est senti meilleur en face du portrait de sa mère ? lequel d'entre nous n'a pas dit : Yoilà celle qui m'a parlé de Dieu et de la vertu ? Ai-je suivi ses exemples ? me suis-je souvenu de ses conseils ? ma vie ferait-elle sa joie, si elle existait encore ?

En arrivant sur la butte qui se trouve hors de

Chantocé, Grilles aperçut dans la vallée le long et brillant cortège de son frère ; resserré dans le chemin étroit, il s'étendait au loin. A grande distance, on ne voyait plus le sol de la route ; entre les haies des champs, on n'appercevait d'en haut que la pointe des lances, les cimiers des casques, la soie et l'or des drapeaux : toute cette pompe, avec ses couleurs variées, semblait une mosaïque mouvante. A mesure qu'elle avançait, on reconnaissait ceux qui la composait, et le cœur de Grilles battait rapidement : car dans la foule resplendissante il avait distingué son frère. Comment va-t-il me recevoir ? se demandait-il. A cet instant, la bannière de Bretagne passa près de lui ; il la salua de son épée...Et cette vue du drapeau de la patrie, exaltant encore son âme, il se dit: Un Breton peut-il rester l'ennemi d'un Breton ? un frère peut-il demeurer l'ennemi de son frère ? et ordonnant à sa suite de faire halte, lui seul avec son premier page lança son cheval au galop au devant du duc François.

Noël ! Noël ! crièrent alors les hommes d'armes de Bretagne. Noël ! Noël au prince Gilles /...En passant dans leurs rangs, pour parvenir à son frère, il en reconnaissait plusieurs ; il leur souriait, leur faisait signe de la main, les appelait par leurs noms, et ces manières franches et bretonnes faisaient redoubler Tenthousiame. Tous ces cris allaient au cœur du duc régnant, qui n'était pas accoutumé à pareille réception : une silencieuse froideur l'accueillait presque toujours ; aussi il pesait toutes ces démonstrations d'amour, et les comptait contre celui qui accourait fraternellement au devant de lui. Quand Grilles fut arrivé près du duc, il lui tendit la main, en disant :

Mon frère, j'accours vous exprimer le bonheur que

j'ai de vous recevoir dans ma demeure, toute modeste qu'elle soit pour tant de magnificence.

— Allez-vous encore vous plaindre ? répondit froidement le duc, et vos lettres ne vous suffisent-elles pas ? Je vous remercie ; mais je ne m'arrêterai pas à Chan-

tocé. Il faut que je sois à Angers aujourd'hui les

jours de mon voyage sont comptés.

— Je regrette d'avoir cru que mon frère aurait pu m'en destiner un ! Yotre grand-maréchal me l'avait fait espérer.

— Il est vrai qu'un instant j'en ai eu la pensée, et j'ai pu en dire un mot vague àMontauban ;mais alors vous n'aviez pas fait venir chez vous, sans ma permission, dans mes États, une troupe d'archers anglais. J'aime peu à me trouver avec les ennemis de mon pays : j'ai peu de plaisir à me rencontrer avec ceux qui les aiment.

Grilles aurait pu facilement expliquer que cette troupe d'Anglais se réduisait à quelques habiles tireurs d'arc que le roi Henri lui envoyait, pour qu'il pût avec eux se livrer à son jeu favori du tir. Mais, blessé au fond du cœur, il dédaigna de recourir à une explication, et garda le silence, se repentant bien d'avoir cédé à un premier élan, et d'être ainsi accouru pour venir recevoir un refus et une sèche leçon. Tout à côté du duc de Bretagne, il reconnut Arthur de Montauban, qui lui fit un profond et froid salut, et se modela sur son maître. Le prince Grilles ne lui dit que ces mots : Monsieur le maréchal, avant de m' annoncer l'arrivée du duc de Bretagne chez moi, vous auriez dû prendre ses ordres ; et, se penchant vers son premier page qui l'avait suivi, il lui ordonna de le devancer, d'arriver en

tonte hâte an château, de faire rentrer tons les hommes d'armes dans l'enceinte, et de prévenir la princesse de quitter le grand balcon.

Le page partit comme nn trait, et l'ordre dont il était portenr, malgré la snrprise qu'il occasionna, fut promptement exécuté.

Le cortège, continuant, arriva bientôt sous les murs du château. L'ordre du prince Grilles avait été si bien suivi que pas un homme ne s'y montra ; malgré les fanfares de trompettes, malgré le bruit des chevaux sur le pavé retentissant, personne ne parut aux croisées : on eut dit une demeure inhabitée.

Quant au prince Grilles, ralentissant le pas, il avait laissé toute la nombreuee suite de son frère le dépasser, et restant en arrière, il avait salué froidement la duchesse de Bretagne qui suivait en litière ; puis profitant d'un instant où il n'était pas vu, il s'élança dans un chemin de traverse, et s'enfonça dans la campagne.

Rouge et le visage en feu, le cœur battant, comme celui d'un homme qui vient de recevoir une insulte, il s'arrête enfin dans un lieu solitaire, et essuyant son front couvert de sueur, il se dit : Ceci était médité, arrêté d'avance; Arthur de Montauban ne m'avait annoncé l'arrivée de son maitre que pour rendre l'outrage plus marquant. Quelle froideur ! quel dédain ! Ai-je donc été assez insensé de courir ainsi au devant de lui ? de croire que je trouverais encore un cœur de

frère J'ai agi comme un enfant. Maintenant ils

doivent rire de mon empressement et jouir de leur insulte ! Et Françoise aura-t-elle eu le temps de recevoir l'ordre de se retirer du balcon ? n' aura-t-elle pas été exposée aux regards dédaigneux de François et

d'Isabelle? Ce doute était plus cruel que toutes ses autres pensées ; car notre orgueil se porte "sur ce que nous aimons, bien plus qu'il ne reste en nous-même.

Mais non, Comme nous l'avons dit, le page était arrivé à temps pour faire exécuter l'ordre de se retirer et de faire disparaître toute idée de réception ; seulement un arc de verdure, ouvrage du bon Humfroy, était resté, et fit sourire Arthur de Montauban et Jacques d'Epinay* ami et conseil du duc de Bretagne. Ils venaint de lire cette inscription, dessinée en grandes lettres de fleurs :

Il est doux, il est bon pour des frères d'habiter ensemble dans une même demeure.

Humfroy n'avait rien trouvé de mieux à mettre sur l'arc de triomphe que ces paroles des psaumes ; et pouvait-il s'attendre qu'un frère passerait devant son frère sans s'arrêter chez lui, et que des méchants trouveraient de la joie dans une dissention de famille ?

La princesse avait questionné le page, elle avait tout appris : ainsi que son noble époux, elle se sentait profondément blessée, et l'idée de la peine de Grilles doublait la sienne. Elle n'avait pas eu besoin de recommander à Humfroy de faire disparaître autant qu'il le pourrait tous les apprêts de réception : cet homme excellent comprenait toutes les délicatesses du sentiment: son bon cœur lui donnait de l'esprit.

Fuyant les regards curieux, le prince ne se pressait pas de revenir au château, et était descendu de cheval. Assis sur la lisière d'un bois, il laissait aller ses pensées, et machinalement, du bout de son épée, il abattait les fleurs sauvages qui croissaient dans l'herbe.

Dans la vie du prince de Bretagne, certes, ce n'était qu'une contrariété que cette attente trompée, que ce

passage rapide de son frère. Eh bien ! cette simple contrariété devint pour lui d'une haute importance : en blessant profondément son amour-propre, elle lui donna de l'humeur, et ce fut sous l'impression et dans l'amertume de cette humeur, qu'il prit tout-à-coup une grande résolution.

Je ne resterai pas plus longtemps exposé aux dédains de mon frère, dit Grilles, je ne resterai pas un jour de plus à Chantocé. Quand le superbe duc de Bretagne repassera sous les murs du château, je ne y errai plus ses mépris : celui qui souffre n'est pas obligé de rester sur la voie publique pour montrer sa misère à ceux qui en rient ; il peut se mettre à l'écart et cacher son infortune François est maître de me retirer ses faveurs ; mais moi, je dois être libre de porter ma disgrâce où bon me semble. Mon frère ne veut plus me voir, il ne me verra plus .'..... Je ne romprai point le ban de mon exil ; maisj 'irai me mettre hors des regards de mes ennemis ; j'irai à mon château du G-uildo : sa position solitaire et sauvage me convient mieux que le séjour que j'habite. Mon frère, en revenant de Chinon, vous pourrez regarder les murs et les hautes tours de Chantocé, vous pourrez avec Montauban sourire en voyant cette demeure d'un prince de Bretagne. Yous vous irriterez peut-être que je sois encore si libre, si peu courbé sous votre puissance, pour oser changer le lieu de mon exil sans vous demander humblement une permission. Il y avait un moyen de me rendre plus docile, vous n'avez pas voulu vous en servir ; vous n'avez pas voulu être frère, moi je ne veux pas être sujet esclave.

Disant ces mots, Grilles se leva, remonta à cheval, et, sa détermination prise, rentra au château.

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