‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 16 sur 39 · LA DÉCISION · texte numérisé non relu

LA DÉCISION

Il y a des hommes qui usent toute leur vie dans une continuelle indécision ; semblables aux enfants qui n'ont point encore marché, ils n'osent faire un pas d'euxmêmes, si l'on est là pour leur donner la main ; la démarche la plus indiflé rente leur fait peur ; et si dans ce rapide torrent de nos jours, quelque chose pouvait ne pas être entraîné ce serait eux.

Grilles n'était pas du nombre de ces êtres indécis et timides ; au contraire, il portait la vivacité de son caractère dans toutes les décisions qu'il avait à prendre : mal à l'aise dans le présent, il brusquait l'avenir. De retour au château il monta vite à l'appartement de Françoise. Sans dire un mot du passage de son frère, sans se plaindre de sa froideur, sans raconter ses torts envers lui, il dit: Nous partons demain, Madame^ faites faire vos préparatifs ; demain au point du jour, nous quittons Chantocé.

Comment ? demanda la princesse étonnée, que dites vous, mon très-redouté seigneur ? Comment, nous quittons demain ce château, et où portons-nous nos pas ? notre exil est-il fini ? et le duc de Bretagne vous a-t-il permis?

— Le duc de Bretagne ! s'écria le prince avec emportement, le duc de Bretagne ne m'a rien permis. Je n'avais point de permission à demander au duc de Bretagne. Etes-vous donc, Madame, déjà si bien façonnée au joug et à la dépendance, que vous croyiez que nous ne puissions faire un pas sans en solliciter humblement l'agrément ? Eh bien ! par saint Yves

je déclare que je n'en suis pas venu là. Mon frère ne yeux plus me voir, je ne me présenterai plus à sa cour. Yoilà tout ce que j'accorderai à sa haine et à sa puissance ; mais du reste je serai libre, et je le prouverai. Demain je pars pour mon château du Guildo. Je vais donner mes ordres; vous, Madame, donnez les vôtres, et que rien ne nous retarde d'un instant.

En prononçant ces paroles de colère le prince était rouge et son regard animé. Il s'aperçut qu'il portait sur sa poitrine le collier de l'hermine ; il l'en détacha avec vivacité, le jeta sur un meuble et s'écria : Superbe François, je te montrerai que tu n'as pas donné cette chaîne à un esclave. Tu n'as pas voulu de mon amitié, je ne veux ni de tes honneurs ni de tes présents ; je les abandonne volontiers à qui y met du prix ; et il sortit. Le collier de l'ordre tomba à terre ; la princesse le ramassa, et, le regardant, elle lut la devise : A ma vie. A ma vie, c'est ma devise aussi, dit-elle, je dois être douce envers lui, alors même qu'il est froid et sévère envers moi. A ma vie, je suis liée, et j'aime mieux ma chaîne que lui n'aimait celle-ci; car jamais je voudrais délier celle qui m'attache à lui; son malheur, ses injustices même ne me la rendront pas lourde.

Toujours soumise et douce, Françoise alla aussitôt donner tous les ordres du départ. La surprise était au comble parmi tous les habitants du château : on se demandait tout bas quelle pouvait être la cause d'une résolution si soudaine ; mais quand on apercevait le prince, on se taisait; son regard sombre, ses sourcils froncés, son agitation, disaient assez que ce n'était pas un voyage de plaisir qu'on allait entreprendre. Humfroy avait eu un entretien particulier avec le prince ; et, flatté de cette nouvelle marque de confiance, le

fidèle serviteur, craignant encore un affront pareil à celui que son maître venait de recevoir, ne doutant pas que le duc de Bretagne, à son retour de Chinon, ne passât encore devant Chantocé, sans daigner s'y arrêter, avait vivement engagé Gilles à ne pas différer d'un seul instant son départ. Pourquoi attendre jusqu'à demain? disait-il; pourquoi mon seigneur ne partirait-il pas cette nuit? En donnant ce conseil, Humfroy pensait qu'il en coûterait moins à l'amourpropre de ses maîtres de s'éloigner de Chantocé pendant l'obscurité de la nuit que pendant le jour : l'éclat de la lumière va bien aux fêtes, les ombres de la nuit conviennent à tout ce qui est triste, et ce départ l'était beaucoup. Grilles résolut de suivre le conseil de son vieux majordome. On redoubla d'activité, et vers les onze heures de la nuit, le prince monta à cheval, Françoise voyageait en litière ; les seigneurs bretons, amis du prince, les pages, les varlets, les hommes d'armes, se mettaient en route, silencieux et tristes.

Le bruit du pas des chevaux retentit sous la voûte et sur le pont-levis, et puis le silence revint régner au château qui, depuis ce jour, ne fut plus habité.

La suite du prince eut ordre de ne pas se montrer à Nantes. Grilles lui-même et Françoise voulurent y rester inconnus pendant le court séjour qu'il devaient y faire ; mais ce fut en vain ; tous leurs amis, et ils en avaient beaucoup, vinrent leur faire la cour, comme s'ils avaient été heureux. Le duc François n'était pas aimé de ses sujets, et c'était une espèce de vengeance que d'honorer celui qu'il persécutait.

Ce fut avec beaucoup de peine que Grilles de Bretagne empêcha les jeunes seigneurs de Nantes de lui donner une fête ; mais il ne put jamais parvenir à évi-

ter leur escorte, le jour où il se remit en route pour le G-uildo. Aussi lorsqu'il quitta Nantes, sa suite était nombreuse et brillante. La vieille nourrice Marguerite était transportée d'aise : Yoyez, disait-elle à Humfroy, voyez comme on aime ici notre jeune maître ! Ah ! que nous avons bien fait de quitter ce vilain Chantocé, où je n'ai jamais pu dormir en paix !

— Comme vous, dame Marguerite, j'aime à voir toutes les preuves de respect et d'amour que l'on donne à nos maîtres ; mais croyez que tout cela sera tourné contre lui. Ces démonstrations de dévouement à notre prince seront regardées comme séditieuses, et celui qui en est l'objet comme coupable : la jolousie et l'envie sont ingénieuses à se tourmenter et à tourmenter les autres. François comptera tous les cris d'amour envers Grilles ; il dira : Ces cris sont contre moi... il en détestera plus son frère.

A ces sages réflexions, la bonne Marguerite répondait : Jouissons toujours du présent ; soyons heureux du bien que nous entendons dire de ceux que nous servons, ne nous inquiétons pas trop de l'avenir. Lorsque le duc François saura comme on aime son frère, peut-être se décidera-t-il à l'aimer aussi, à traiter avec plus d'égards celui que tout le monde honore. Tenez bon Humfroy, il faut que je vous dise ce que je viens de faire ; vous ne me gronderez pas, parce qu'au fond vous pensez comme moi Écoutez, et s' approchant de l'oreille du majordome, elle ajouta bien bas : C'est moi qui ai trahi le secret de "nos maîtres. Yous savez bien qu'ils avaient annoncé qu'ils ne partiraient de Nantes que dans trois jours; ils trompaient ainsi leurs amis pour se soustraire à leurs hommages ; mais moi qui ne suis jamais si heureuse que lorsque je vois leur ren-

dre ce qui leur est dû, j'ai fait signe à un beau et jeune seigneur, et quand nous avons été seuls, je lui ai dit : Le prince et la princesse partent demain matin ; tous pouvez en assurer vos nobles amis : il veulent se dérober aux témoignages de votre amour, mais moi, je les trahis, pour leur donner du bonheur malgré eux; car y a-t-il un plus grand bonheur que de voir que l'on est aimé ?... Ainsi, Humfroy, vous pouvez compter que demain matin, toute cette brillante jeunesse sera à cheval pour nous accompagner.

— Dieu veuille que tout ceci ne tourne pas mal. Mais j'ai tant vécu, que je commence à connaître les hommes ; j'ai appris, en vieillissant, que l'on pardonne difficilement à qui est plus aimé que nous, et je crains...

— Ne craignez rien, moi et mes vieilles amies nous avons porté hier un cierge pesant vingt-cinq livres à monseigneur saint Clair ; nous l'avons allumé devant son tombeau, en le priant de veiller sur le fils des ducs de Bretagne ; et comme nous nous relevions de notre prière, la première personne que nous avons vue c'était le prince lui-même qui distribuait des aumônes à la porte de l'église de Saint-Pierre, à de pauvres mendiants qui criaient : Noël ! Noël au très-redouté prince Gilles de Bretagne ! Noël ! Noël ! à celui qui est charitable et miséricordieux !

— Mais ne perdons pas notre temps à causer ainsi, dit Humfroy. Puisque nous partons demain, dame Maguerite, allez faire vos apprêts ; moi ]e vais veiller à ce qui me regarde ; vous savez que le G-uildo est dans un pays bien sauvage, agissez en conséquence. Après cette recommandation du sage et prévoyant majordome, les deux vieux serviteurs se séparèrent, et chacun alla de son côté. La nuit vint bientôt, et elle finissait à

peine, que déjà Marguerite était levée et la tête à la croisée, pour voir arriver cette escorte d'honneur qu'elle regardait comme s' étant formée à son ordre, d'après l'indiscrétion qu'elle avait commise en révélant le moment du départ de ses maîtres.

Les premiers rayons du soleil firent briller les armes de ces jeunes Bretons qui se rassemblaient à la porte du prince. En en franchissant le seuil, Gilles fut étonné et touché de voir cette noble garde. Mes amis leur dit-il avec émotion, pourquoi tous ces honneurs ? ne savez-vous pas que c'est à un proscrit, à un prince en disgrâce que vous les rendez ? Ils vous seront mal comptés, et à moi aussi. Veuillez me croire, retournez chez vous, et ne traversez pas la ville en m'escortant ainsi.

Non ! non ! s'écrièrent tous ces jeunes gens. Non ! non ! nous ne vous abandonnerons pas si vite ; nous nous rappelons que, pour rester Breton, vous avez refusé l'épée de connétable d'Angleterre. Honneur, honneur à celui qui aime ainsi son pays !

Françoise, attendrie, fit un signe de remercîment à ces jeunes Bretons ; et en voyant sa grâce et sa beauté, leurs cris éclatèrent avec une nouvelle force.

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