LE VOYAGE
Quand l'infortune nous frappe, ce ne sont pas ses coups qui nous font pleurer : au malheur on oppose la force et la résignation. Mas ce qui fait fendre le cœur, ce qui fait jaillir les larmes des yeux, c'est un signe de pitié, c'est un regard, un mot qui nous dit : Je partage votre peine,..
Gilles n'avait point senti ses yeux humides quand son frère l'avait méconnu ; mais il n'avait pu tenir aux marques d'intérêt que ces jeunes Bretons venaient de lui donner. Pour savoir ce que vaut le dévoûment, il faut avoir été sous la main de l'adversité. Celui qui ri a pas souffert, que sait-il ?
A quelques lieues de Nantes, le prince congédia son escorte, et ce ne fut pas sans de nouvelles protestations de souvenir et de fidélité. En Bretagne, terre de franchise et de loyauté, une telle promesse est un serment, Grilles le savait ; aussi comptait-il sur eux comme ils pouvaient compter sur lui ; entre eux désormais c'était à la vie, à la mort.
Quand les augustes voyageurs furent laissés à euxmêmes, quand cette exaltation qui naît toujours d'une réunion d'hommes fut passée, la route parut longue et triste ; le pays que l'on traversait était peu propre à dissiper des idées sombres : des landes, quelques bouquets de bois, des champs où l'on venait de couper le blé noir, de hauts et gigantesques châtaigniers, de misérables petites chaumières, voilà ce que l'œil rencontrait de toutes parts ; à mesure que l'on approchait de de la mer, on voyait la végétation dépérir, les arbres des futaies inclinés par lèvent montraient presque tous leurs cimes couronnées ; au heu de haies verdoyantes, des murs à hauteur d'appui, bâtis en pierres sèches, divisaient en tous sens ce paysage plat et monotone ; à l'horizon, une ligne d'azur s'étendait : c'était l'Océan ; des dunes de sable tranchaient par leur couleur jaune sur ce fond grisâtre, de rares habitants animaient cette scène que la pluie et les vents d'automne attristaient encore.
Après quelques jours de voyage, Grilles reconnut la
haute tour du G-uildo ; il la fit voir à Françoise, qui répondit avec sa douceur accoutumée : Ami, nous serons là à merveille ; je n'aime rien autant que la vue de la mer : en face de son immensité toutes les choses
de la terre semblent si petites !
Humfroy avait trouvé moyen de prendre les devants et d'arriver assez tôt pour y faire les logements. Le château était une des plus antiques demeures du Duché de Bretagne, et appartenait depuis bien des siècles à la famille de Dinan, qui possédait encore Chateaubriand, Beaumanoir, Baing, la Hardouinaye et plusieurs autres terres considérables.
Avant d'arriver sous le porche de la vieille demeure, et pendant que Grilles donnait quelques ordres, Françoise de Dinan descendit de sa litière, et, entourée de ses femmes, elle alla se placer au bout du pont, sous la voûte du donjon. Là, elle se lit apporter le vin de l'arrivée pour l'offrir à son noble époux. Le voyant venir, elle lui présenta la coupe, et lui dit : Très-aimé seigneur, c'est moi qui vous reçois aujourd'hui en la demeure de mes pères, soyez-y le bienvenu et que tous vos jours y soient heureux ! Gilles attendri porta la coupe à ses lèvres et une larme échappée de ses yeux tomba dans la liqueur vermeille ; ce fut là toute la fête de l'arrivée.
Le Guildo n'avait pas été habité depuis longtemps ; mais son intérieur n'était pas dégradé. L'ameublement datait de loin ; plusieurs de ses tapisseries étaient, disait-on, l'ouvrage d'une Yolande de Rohan, que la jalousie de son époux avait rendue prisonnière en ce château.
Pendant que leur suite s'installait dans les divers appartements qu'Humfroy désignait à chacun, le
prince et la princesse allèrent s'asseoir dans une allée ■de sapins, seuls sur la yerdure qui s'élevait avec quelques tamarisques à l'entour du château. Là, tous deux arrangèrent la vie qu'ils comptaient mener dans leur nouvelle habitation. Elle n'était pas assez vaste pour contenir une cour ; elle ne serait remplie que d'amis. Les plaisirs de l'hospitalité, de la chasse, de la pêche, les exercices chevaleresques, le jeu du tir, le soir le chant des troubadours occuperaient cette vie de noble manoir; et Gilles en formant tous ces projets était heureux de voir cette raison d'une femme jeune et belle qui se contentait d'un bonheur si obscur.
Quand la cloche annonça le repas du soir, ils retrouvèrent auprès du grand foyer (où un pied de chêne brûlait tout entier pour chasser l'humidité d'un lieu longtemps inhabité) leurs amis Pierre de Lantivi, René de Malestroit et Guillaume de Coëtquen, tous trois aussi nobles chevaliers que jamais pays d'honneur pût en fournir ; avec eux était aussi l'abbé de Bouguien, pieux et savant aumônier. Jean Hingant et Olivier de Méel étaient restés en arrière pour régler les comptes et affaires du prince, ou plutôt, comme le disait Humfroy, pour soigner les leurs.
Pierre La Rose s'était déjà établi dans la tour des archives ; ainsi, pour cette fois, il n'y avait pas un traître auprès de Gilles de Bretagne. On s'en ressentait; car, malgré la tristesse de cette grande salle encore mal éclairée, le repas fut gai et aimable. Il y a quelque chose de si saint et de si doux dans une franche et sincère amitié, que son charme ne se renferme pas dans le cœur ; il se répand pour ainsi dire au dehors, et forme autour des vrais amis comme une atmosphère de bonheur et de paix ; un traître caché
suffit pour détruire ce charme. Il y a même des plantes vénéneuses, enfouies dans l'herbe, qui absorbent le parfum des fleurs qui croissent auprès d'elles.
Après les grâces, dites par l'abbé de Bouguien, les hôtes du vieux château se rapprochèrent du foyer. Les deux lévriers noirs donnés par Ponthus de Brie étaient couchés près des hauts chenets de fer poli, et la lueur du feu faisait briller leur beau collier d'argent ; Françoise leur jetait quelques épices du dessert de la table et les flattait de ses jolies mains, tandis que son époux et ses nobles amis parlaient de guerre et de hauts faits d'armes.
La veillée se prolongea jusqu'à près de dix heures, et quand le prince et la princesse se levèrent du banc taillé dans un des côtés du vaste foyer, ils se dirent : On peut encore être heureux dans cette solitude ; et Grilles, prenant la main de ses amis, ajouta en montrant Françoise : Avec elle, vous et ma conscience, je dois remercier Dieu ; je ne suis ni si pauvre, ni si à plaindre que monsieur mon frère le voudrait.
L'aumônier dit alors : Monseigneur, il est écrit dans le livre divin : Tu ne laisseras pas le soleil se coucher sur la rancune que tu portes à ton frère.
Révérend père, répondit le prince, Dieu m'a vu courir au-devant de lui il y a quelques jours: ce n'était pas de la rancune que je lui portais alors.
— Qu'il en soit encore de même aujourd'hui, ajouta le prêtre ; et après ces paroles tout le monde se retira.