LA COUR
Pendant que le prince Grilles, dans la solitude de sa nouvelle demeure, goûtait quelques instants de tranquillité et de paix, ses ennemis s'occupaient à lui faire un crime de son séjour au G-uildo, et répétaient au duc de Bretagne que son frère n'était allé s'établir sur la côte que pour faciliter le débarquement des Anglais. Cinquante archers que le roi Henri venait de lui envoyer étaient déjà désignés comme l'avant-garde. Arthur de Montauban n'oubliait pas de parler de la réception qui avait été faite à Nantes au prince de Bretagne, de l'escorte d'honneur que lui avait formée la jeunesse de cette ville, de ce pouvoir que Grilles allait prenant partout, du danger qu'il y avait à le laisser ainsi libre de se faire des partisans sur différents points du pays ; qu'il ne fallait pas s'y méprendre, que tous les amis de Grilles étaient les ennemis de François. La haine que le duc de Bretagne trouvait contre son frère au fond de son propre cœur, et qui venait d'une basse et envieuse jalousie, donnait une grande force à toutes ces dépositions contre le jeune prince. François croyait tout ce qui lui était dit contre Grilles : c'était son intérêt de le croire ; sa conscience lui criait : Tu ne peux te défaire de ton frère seulement parce qu'il est plus aimé que toi ; mais ton devoir de souverain est de délivrer le pays que tu gouvernes des ennemis qui conspirent sa perte. Avec ces raisonnements, le duc de Bretagne se faisait une espèce de paix intérieure et assistait à des fêtes, tout en rêvant aux
moyens de perdre celui qui était né de la même mère que lui.
Ce n'était pas assez pour Montauban d'être assuré de sa vengeance, il lui fallait en presser le moment, et ce moment était venu. Dans l'entrevue entre le roi de France et le duc de Bretagne, il serait sûrement question de la tranquillité du pays ; il était donc important de faire désigner le prince Grilles à Charles comme celui qui troublait la paix intérieure, de le montrer comme l'ami des Anglais.
Ainsi que l'avait prévu Arthur, le nom du prince Grilles fut prononcé dès la première entrevue de Charles et de François. Le roi de France, en voyant descendre au château de Chinon le duc de Bretagne avec Isabelle et Pierre de G-uingamp, après les avoir cordialement embrassés, dit à François : Be&u cousin, j'ai grande joie de vous voir ; mais mon contentement serait plus complet, si vous aviez amené, avec le comte de Gruingamp, votre autre frère le jeune et vaillant Grilles.
— Le jeune et vaillant Gilles, répéta le duc de Bretagne en appuyant sur chacun de ces mots, est resté occupé en Bretagne. Fasse Dieu, monseigneur, que ce soit pour la paix du pays !
— Eh quoi! reprit le roi, est-ce que Henri d'Angleterre n'a pas rompu tout pact avec Grilles, depuis qu'il lui a refusé l'épée de connétable pour pouvoir rester Breton et servir la France ?
— Plût à Dieu que ce que mon frère avait dit alors fût encore aujourd'hui en sa mémoire et en son cœur! nous n'eussions pas eu le chagrin de le voir accueillir les anglais qui viennent de débarquer chez lui.
— Accueillir des Anglais ! Par saint Denis ! je le jure, il n'en recevra pas d'autres; il ne sera plus libre d'aller au-devant d'eux : tout ami des Anglais est traître à moi et à la France. Eh ! duc de Bretagne, êtes-vous donc si peu maître dans vos Etats, qu'on y puisse ainsi
recevoir des ennemis ? Est-ce que mes ennemis ne
seraient pas les vôtres ?
— Mon seigneur ne peut douter que ses ennemis ne soient les miens et que mes amis ne lui soient tous dévoués. Moi, je n'ai pas été élevé à la cour d'Henri d'Angleterre ; moi, je ne reçois de lui ni présents, ni hommes d'armes, ni gages.
— Par le sang de Dieu ! ce n'est pas assez que vous n'en receviez pas, il ne faut pas qu'un seul homme en Bretagne en reçoive ! Et en prononçant avec feu ces paroles, le visage de Charles n'avait plus l'expression de douceur qui lui était habituelle ; son regard, ordinairement tendre et langoureux, s'était animé, et des couleurs avaient fait disparaître sa pâleur.
Le duc de Bretagne s'aperçut de l'indignation que le seul nom d'Anglais inspirait au roi de France ; il résolut de se servir de la reconnaissance que Grilles conservait au roi d'Angleterre pour le perdre : il avait vu que c'était le plus sûr moyen, et se promettait bien d'y revenir.
— Beau cousin, nous reparlerons de cette affaire, dit Charles. Mais aujourd'hui ne pensons qu'à la joie ; il ne faut pas que ma belle cousine trouve l'ennui auprès de nous. Que dirait-elle de la France, si, à notre cour, elle n'entendait que de graves discussions ? Alors elle regretterait peut-être les montagnes d'Ecosse.
Malgré mon amour pour mon pays, répondit Isa-
belle, auprès de mon seigneur, je ne puis rien regretter.
— Et moi, ajouta Charles, auprès d'Isabelle d'Ecosse, malgré tout mon amour pour mon pays, je déclare et suis prêt à soutenir envers et contre tous que la France n'a pas de beauté plus parfaite que celle d'une Ecossaise que je ne veux pas nommer.
En faisant ce compliment à la duchesse de Bretagne, le galant Charles YII lui prit la main, et la conduisit à sa chambre, où de nombreuses dames d'atour l'attendaient. Là, tout le luxe du temps était étalé pour recevoir la prhicesse voyageuse: un bain parfumé était préparé, et son odeur de tubéreuse se répandait dans tout l'appartement. Cachés derrière des courtines, des musiciens jouaient des airs écossais; de jeunes filles, placées sur l'escalier, au milieu des rieurs et des arbustes, venaient lui offrir des présents ; les unes lui présentaient dans de légères et élégantes boîtes de sapin, blanches comme de l'ivoire, des fruits conservés ; d'autres apportaient des ornements de parure ; de petits enfans dansaient devant elle sur les tapis bleus fleurdelisés, et répandaient tant de roses effeuillées sur ses pas que bientôt on ne voyait plus les fleurs de lis d'or.
Dans tous ces apprêts de réception et ces détails de fête, on reconnaissait jusque dans les enfants une grande habitude, et l'on se serait étonné de trouver ainsi le plaisir naturalisé dans des temps de malheurs et d'orages, si l'on n'avait pensé qu'on était à la cour du voluptueux et léger Charles YII.
Tout occupé de plaisirs que fût le roi, il n'oubliait pas ses droits et ses prétentions ; et entre une fête et
tin tournoi, il trouva le moyen de se faire rendre hommage lige du duché de Bretagne par le superbe François.
" Les vieux actes rapportent que le vingt-huitième "jour d'octobre de l'année de Notre-Seigneur mil " quatre cent quarante-quatre, sous le pontificat d'Eu- " gène, au château de Chinon, le roi étant présent, " l'illustre prince François, duc de Bretagne, fut ainsi " interpellé par le sénéchal Poton de Brézé :
" Yous devenez homme du roi, notre souverain sei- " gneur, ici présent, et lui faites hommage lige, à " cause de votre duché de Bretagne et ses apparte- " nances, et promettez le servir vers tous et contre tous " qui peuvent vivre et mourir.
" Cette formule dite, le duc de Bretagne adressa ces " mots au roi :
" Monseigneur, telle redevance, et en la manière que " mes prédécesseurs, ducs de Bretagne, ont faite à mes- " seigneurs vos prédécesseurs, roys de France, je vous " fais, et non autrement.
" Ces paroles prononcées, le sénéchal dit au roi: " Embrassez-le , et aussitôt François s'avança, mit ses " mains dans les mains royales, et sans fléchir le genou, " sans faire d'autre promesse ni serment, donna le " baiser au roi de France.
" Alors Jean de Jouvenel, chancelier de France, dit : " Monseigneur duc de Bretagne, vous devez être des- " ceint.
" Non fait, il est comme il doit, répliqua Charles " YII ; voudrais avoir beaucoup d'hommes avec telles " épées.
" Le duc alors inclina la tête et prononça ces paroles :
" Monseigneur, vous plaise confirmer mes libertez
" franchises, prééminences et noblesses, et m'y main-
" tenir, comme messeigneurs vos prédécesseurs ont
" maintenu moy et les miens.
" Et rex respondit : Je les confirme, et vous promets " vous y maintenir et plus accroistre que diminuer en " votre temps ; car vous ne pourriez être plus proche, " si n'étiez mon fils ou mon frère.
" Après cet hommage, François en rendit un autre, " comme comte de Montfort ; mais pour celui-ci, il in- " clina le genou, et fut assisté par d'Epinay, évêque de " Saint-Malo, Jean Hingant et Pierre de la Marzel- " lière. "
De la salle des redevances et hommages, le roi et le le duc passèrent dans la salle du banquet, où grande et joyeuse chère, et vins pétillants, firent bientôt oublier les affaires du matin.