‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 19 sur 39 · LE BANQUET ROYAL · texte numérisé non relu

LE BANQUET ROYAL

Deux gardes de la porte, frappant le pavé de marbre avec le bois de leurs longues hallebardes, annoncèrent le roi.

A ce nom, tous les grands seigneurs, chevaliers, bannerets, pages, genti-femmes et damoiselles, rassemblés dans la salle qui précédait la chambre de la reine, se levèrent de leurs tabourets, et se tinrent debout, silencieux et immobiles, pendant que le roi, appuyé sur le bras du duc de Bretagne, passait dans cette galerie

pour aller chercher la reine Marie d'Anjou et Isabelle d'Ecosse.

Le roi, toujours d'une grande recherche dans sa mise, portait ce jour-là une courte camise de velours blanc, ciselée d'or, chef-d'œuvre d'orfèvrerie. Cette tunique, très-large d'en haut, était serrée étroitement autour de sa taille par un ceinturon rouge, enrichi d'émeraudes, et ne tombait qu'à moitié cuisse ; un chaperon à trèspetits bords tailladés était placé de côté sur sa tête, et ne cachait presque pas sa chevelure blonde et bouclée. A mesure qu'il avançait dans la salle, il laissait le parfum de cette essence de rose que les Égyptiens vendaient cher à nos chevaliers.

Le duc de Bretagne avait aussi déployé une grande magnificence de toilette : sa tunique de velours rouge hermine e d'argent était beaucoup plus longue et plus ample que celle du roi. On voyait que Charles ne voulait rien cacher de l'élégance de sa personne, tandis que François, faible et maigre, avait recours aux plis bouffants de ses vêtements pour dissimuler les défauts de sa taille ; ses cheveux noirs et droits tombaient sans boucles autour de son cou, et faisaient ressortir son extrême pâleur ; il tenait à la main son chaperon, fourré de menu vair et orné d'une plume de héron.

Les deux princes allèrent ainsi, se donnant le bras, et saluant gracieusement à droite et à gauche, jusqu'à la porte de la chambre de la reine. Là, l'officier de service frappa trois fois du pied, la porte s'ouvrit, et tous les deux entrèrent dans le parloir.

Marie d'Anjou, pâle et souffrante, était à demi couchée sur une chaise de repos : toute sa parure était blanche

et se confondait avec son teint et ses mains d'ivoire ; nn yoile de mousseline, parsemé d'étoiles d'argent, partant du haut de sa coiffure retombait en arrière, et comme pour se garantir du souffle de l'air, la princesse malade ramenait ce yoile en ayant, et s'en enveloppait tout entière. Sur cette chaise de repos, d'une couleur foncée, cette figure blanche formait contraste. Pour rendre ce contraste plus frappant encore, Isabelle d'Ecosse, assise aux pieds de la reine, avait une robe rose, moins rose que ses joues, et un éclat de parure qui ajoutait à sa brillante fraîcheur.

Quand les portes de la salle du banquet s'ouvrirent et que le grand officier de la bouche du roi parut avec la serviette déployée, Charles présenta la main à la duchesse de Bretagne, et François, en ayant obtenu la permission du roi, offrit la sienne à la reine de France. Pendant qu'on domiait à laver avec de l'eau de rose, dans des vases de vermeil, une douce mélodie se faisait entendre. Sous un même dais élevé au-dessus de la table, Charles se plaça avec Marie d'Anjou et Isabelle d'Ecosse ; en face du roi était le siège de François ; un peu plus bas, celui du comte de G-uingamp. Ce prince timide et modeste semblait souffrir au milieu de toutes ces pompes ; entièrement vêtu de noir, le regard baissé, gardant le silence, on voyait qu'il regrettait la paix de sa retraite solitaire: c'était un ermite comdamné aux plaisirs, un saint redoutant la tentation au milieu des délices.

Dans une partie moins élevée de la salle, se trouvaient les tables des nobles convives invités par le roi ; les plus puissants seigneurs français étaient assis à côté de ce que la Bretagne avait de plus illustre.

Dunois, Tanneguy Duchastel, Christophe de Harcourt

la Hyre, le maréchal Saint-Sévère, Eobert Thibaud, écuyer de Vécuyerie du roi, Jean de Graucourt, grandmaître de sa maison, Arthur de la Trémouille, son ami, faisaient les honneurs des tables aux seigneurs bretons, parmi lesquels on comptait Pierre de Eohan, Arthur de Montauban, Jacques d'Épinay, Hervé de Saint-Pôlde-Léon, Jehan de Groulaine, Jehan Dubois, Pierre Dufou, Hingant, Olivier de Méel, et une foule d'autres gentilshommes qui avaient accompagné le duc François.

Par respect pour les convives couronnés du haut bout de la salle, on parlait bas en commençant le repas ; ce n'était qu'un bruit sourd auquel se mêlait le bruit de l'argenterie sur les tranchoirs. Entre les vases de fleurs qui s'élevaient de distance en distance sur la longueur des tables, ou voyait la vapeur des mets monter en légers nuages. Avec un art admirable, le maître queux du roi avait su laisser aux viandes la forme qui appartenait à l'animal qui les avait fournies ; ainsi le jeune marcassin, couché dans un énorme plat rempli de fenouil odorant, semblait reposer encore sur l'herbe de la forêt ; plus loin, un chevreuil tout entier gisait sur un rocher de pâte ; la tête levée et tournée en arrière, il avait l'air d'écouter la meute ennemie et d'être prêt à fuir. Dans des vases de cristal, on voyait des poissons nageant dans un bouillon limpide comme l'eau d'un fleuve ; perchés sur des arbustes artificiels, on reconnaissait les différents oiseaux des bois ; et chose merveilleuse, le pied, les feuilles, les fleurs de ces petits arbres étaient bons à manger, comme le gibier qu'ils portaient sur leur verdoyants rameaux .

Chez aucun peuple, dans aucun temps, l'art d'en-

1 Voyez la description du festin des ducs de Bourgogne.

chanter les yeux et de satisfaire le goût n'avait été porté si loin. En France, on a toujours aimé les extrêmes, les sacrifices que l'honneur impose, et les délices que donne le plaisir. Le Français mange gaiement le pain noir des camps et dort bien sur la dure ; mais nul ne sait mieux que lui savourer un festin et apprécier les voluptés de la vie. Aussi ne les saisit-il jamais avec tant d'empressement que dans les jours mauvais ; au milieu de dangers elles lui semblent plus douces.

Ce demi-silence qui avait régné au commencement du repas, n'existait plus ; le vin, l'hypocras avaient rempli les coupes, et les coupes avaient été vidées. Les propos de chasse, de guerre, de plaisir, s'échangaient entre les convives, et ajoutaient aux charmes du banquet. Mais bientôt de bruyantes acclamations se firent entendre. C'étaient des cris d'admiration, des applaudissements, à la vue des entremets qui entraient dans la salle.

D'abord on vit des lions, des tigres, des léopards et des ours arriver ; tout le bruit des convives fut couvert par leurs rugissements. Le lion secouait sa crinière, le léopard s'élançait avec agilité, l'ours se balançait lourdement, et imitait la démarche d'un homme, en s' appuyant sur un bâton. Au milieu de ces bêtes féroces apparut tout à coup un Apollon, avec une lyre ; il en tira des accords ; les rugissements diminuèrent : il chanta, les animaux se turent ; et sa voix était si douce et si mélodieuse, que les hôtes du désert et des bois se levèrent, et se tenant tous formèrent une ronde autour du dieu. Mais ce qui fut admirable, c'est que tout à coup les lions, les tigres, les léopards, les ours, laissèrent tomber leurs peaux, et que l'on en vit sortir de beaux jeunes gens, de belles jeunes filles, parés comme

des pastours et des pastourelles, qui, s'avançant en cadence, allèrent s'agenouiller près de la reine de France et de la duchesse de Bretagne, et leur offrir des compliments, des épices et des fleurs.

Pareille métamorphose parut à tous les nobles spectateurs le comble du génie. Marie d'Anjou et Isabelle d'Ecosse étaient citées comme les meilleures musiciennes de leur temps, et à bien dire, la musique est un plaisir de reine; c'est le plus pur de tous. Il y avait donc grande convenance à faire représenter devant les filles de la lyre le triomphe de l'harmonie. Aussi les convives ne tarissaient point d'éloges sur ce bel entremets.

Cependant il devait, ce nous semble, être surpassé par celui-ci.

. Au bout de la salle, en face de la table royale, un grand rideau bleu à fleurs de lis d'or se sépara en deux, et apparut alors une large et haute ouverture faite dans la muraille, destinée à laisser passer ce qui

n'aurait pu entrer par aucune porte ni fenêtre

L'attente était vive; on se demandait ce qui allait

arriver Tous les yeux étaient fixés du côté de cette

ouverture, et, comme pour mieux voir, on faisait silence. Des flots, imités avec un art merveilleux s'avancèrent d'abord en roulant sur eux-mêmes, comme les vagues de la mer qui s'étendent et couvrent les sables du rivage. Ces flots artificiels, faits avec de la gaze verdâtre, mêlée de fils d'argent, s'étendirent et couvrirent le pavé de la salle en s' agitant toujours.

Sur cette mer voici venir une galère ; elle est de bois doré ; ses mâts ressemblent à de l'ivoire ; ses cordages sont d'argent, ses voiles de pourpre. Tout l'équipage de ce vaisseau, beau comme celui de Cleo-

pâtre, est entièrement composé de jeunes filles : un enfant, avec un arc et un carquois, est au gouvernail.

Les jeunes filles sont vêtues de robes bariolées, entrecoupées de carreaux des plus vives couleurs ; des toques de velours noir, ombragées de plumes noires, tranchent sur leurs cheveux blonds ; des brodequins, attachés avec des rubans verts, rouges et jaunes, chaussent leurs pieds ; leurs jupons courts ne descendent qu'un peu au-dessous du genou. Ce sont les filles de l'antique Calédonie ; elles ont quitté la terre des brouillards, des nuages et des torrents ; elles sont descendues de leurs rochers sauvages pour aller à la recherche de la plus belle de leurs compagnes, l'amour et l'orgueil de la contrée.

Descendues de la nef dorée, les jeunes filles vinrent apporter des bouquets aux convives.

A un signal donné, des fanfares de trompettes, des roulements de timballes retentirent. Tout le monde se leva, même le roi. L'é chanson emplit de vin la coupe royale ; Charles la prit en disant : A l'union de France et de Bretagne ! trempa les lèvres dans la liqueur pétillante, et passa la coupe d'or aux mains du duc François, qui répéta: A C union de Bretagne et de France !

Et tous les chevaliers, et tous les écuyers, et tous les pages, et tout le peuple qui était en dehors de la salle, s'écrièrent : Noël ! Noël au roi Charles et au duc François ! Union ! union entre France et Bretagne !

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