‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 20 sur 39 · SOUVENIRS DES CAMPS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DES CAMPS

Autrefois c'était comme aujoud'hui, un des moments les plus doux était celui qui succédait à un banquet où le bon goût, l'esprit et l'abondance avaient régné. Alors le cœur est plus ouvert et plus expansif, l'esprit a plus d'élévation et plus de souvenirs, la conversation plus d'attraits, on se défie moins de celui qui nous parle, on en dit plus à celui qui nous écoute ; c'est dans ce moment de franchise et d'abandon que les âmes se révèlent et que l'homme de sang-froid étudie celles qu'il a intérêt de connaître.

En se levant de table, le roi et la reine de France, le duc et la duchesse de Bretagne, le prince comte de G-uingamp et les premiers officiers de leurs maisons s'étaient rendus dans le parloir particulier de la reine, tandis que le reste des nobles convives remplissait la longue galerie qui y était attenante.

On les voyait par groupes, causant et s' entretenant de leurs anciennes guerres ; leurs gestes animés rappelaient de grands coups de lance et de brillants exploits.

Du parloir de la reine, on apercevait, par-dessous les courtines relevées, tout ce mouvement. Isabelle, assise près de la chaise de repos où Marie s'était recouchée, s'amusait de cette agitation : accoutumée à la froide tranquillité de ses compatriotes, elle ne revenait pas de cette vivacité française ; elle se disait tout bas : Il y a

peut-être ici moins de raison qu'à la cour de mon père, mais, certes il y a plus de grâce.

Elle demanda à la reine les noms de plusieurs chevaliers que l'on distinguait dans cette foule de hauts et puissants seigneurs : un d'eux surtout attirait constamment ses regards ; c'était un vieillard dont les cheveux blancs retombaient avec majesté sur ses larges épaules que le temps n'avait pu courber ; quelque chose de bon et de noble se voyait dans ses traits réguliers; les jeunes gens, en passant près de lui, s'inclinaient profondement, et lui marquaient une grande déférence et beaucoup de respect. Lui, les accueillait avec un sourire qui ressemblait au sourire d'un père. Quel est ce vénérable vieillard ? demanda Isabelle.

La reine répondit : C'est le plus probe des chevaliers, Jehan d'Aulon ; c'est à lui que fut confiée la garde de la Pucelle.

— De la Pucelle ! s'écria la duchesse de Bretagne. Ah! que je serais aise d'en parler avec lui! Plaise à vous, madame, de le faire venir auprès de moi ; j'ai si grand désir d'entendre raconter les hauts faits de la femme qui nous honore le plus.

— Ah ! le pensais bien, l'Ecosse est trop juste et trop noble pour partager la haine des Anglais. Le pays qui donne des alliés à la France ne pouvait donner des ennemis à la Pucelle inspirée.

— Hélas ! quelques Écossais cependant ont été vus parmi ses juges ou plutôt ses bourreaux.

— Oh ! non, en ce pays, tout est bon et loyal ; nous sommes si près de l'Anjou...

La reine sourit, et lit appeler le chevalier Jehan d'Aulon.

LE FBATRICIDE. 181

Le vieillard s'avança, s'inclina respectueusement devant sa souveraine, et attendit ses ordres. Marie lui dit : Chevalier, voici notre belle cousine Isabelle dÉcosse, duchesse de Bretagne, qui a vif désir de vous entendre parler de la Pucelle.

— Oh ! très-gracieuse souveraine, répondit le plus probe des chevaliers en relevant la tête, oh ! il faudrait une autre langue que la mienne, pour redire ce que j'ai vu de cette tant noble fille ! Pour louer une sainte comme elle, il faudrait qu'un ange eût touché mes lèvres avec un charbon ardent: je n'ai qu'un vieux cœur français pour admirer celle qui a sauvé la France.

— C'est tout ce qu'il faut, répliqua la reine ; vos paroles seront simples et vraies, comme il les faut pour bien louer Jeanne, cette fille naïve et sublime à la fois, qui faisait chaque jour des choses admirables, et qui ne savait que son Pater et son Ave. Chevalier, à cause de votre grand âge, prenez un pliant à côté de ma belle cousine Isabelle d'Ecosse, duchesse de Bretagne, et satisfaites sa curiosité.

Le vieux d'Aulon obéit, et redit avec vérité et simplesse tout ce qu'il savait de Jeanne l'inspirée. Il parla ainsi :

La gloire enivre les hommes. Après les victoires, ils comptent leurs succès et disent : C'est nous qui avons fait toutes ces choses : ils ne pensent plus au Dieu des armées. Dieu, pour se venger de cette ingratitude, brise les épées et les lances dans la main des forts, et ceux qui avaient vaincu sont vaincus à leurs tour. C'est ce qui est arrivé à nos pères : leur orgueil avait été grand, la punition a été forte, et les ruines de la France attestent encore toute la rigueur du ciel.

La ville de Chinon que voyez aujourd'hui si belle et si brillante, était triste et désolée quand la fille de Yaucpuleurs y arriva. Nous étions tombés si bas que nous ne pouvions plus espérer. Toute cette fleur de chevalerie qui entoure aujourd'hui le roi de France était alors avec lui, car, il faut le dire avec fierté, si chevaliers français accourent vite et en grand nombre aux fêtes, aux bals, et aux festins, ils accourent et plus nombreux et plus vite encore aux jours d'épreuves et de courage, à l'entour de leurs rois malheureux.

Pour eux, il y a comme un noble attrait dans l'adversité, et on les a vus souvent abandonner leurs foyers pour aller se faire courtisans du malheur et flatteurs de Tinfortune.

Nous étions donc beaucoup autour de ce roi, que les Anglais, par dérision, avaient appelé le roi de Bourges. Aujourd'hui qu'en disent-ils ? le lion ne recule pas toujours

Dans ces jours de découragement je me rappelle combien nos épées et nos lances semblaient pesantes ; nous sentions que Dieu les avait émoussées dans nos mains, et que le salut de la France ne dépendait plus de nos bras, et devait nous venir d'en haut. A certains maux il n'y a que les remèdes du ciel : nous en étions là... Jeanne alors parut.

Quand le bruit se répandit à Chinon, que la fille inspirée, que la prophétesse, que celle qui conversait avec les anges et les bienheureux, était aux environs de la ville, une grande foule se porta au-devant d'elle. Ce n'était pas seulement du menu peuple et des femmes; dans la multitude, on reconnaissait beaucoup de chevaliers et de gens de haut par âge. Le besoin

d'espérer était partout, et les grands et les petits, voyant que tout les secours humains ne les délivraient pas, en attendaient d'ailleurs.

Six ou sept personnes, parmi lesquelles étaient son frère et un prêtre, accompagnaient Jeanne d'Arc, depuis son départ de Yaucouleurs ; elle cheminait à leur tête sur le modeste cheval que lui avaient donné Jacques Allain et Durant Laxart ; son vêtement était pauvre et de peu d'apparence, et ceux qui venaient avec elle n'avaient ni renom, ni habileté militaire ; ils n'avaient que foi dans l'envoyée du ciel. Aussi, en voyant cette jeune fille et cette mince escorte, plusieurs d'entre nous, et je confesse que j'étais du nombre, souriaient amèrement en disant : Est-ce de là que salut doit nous venir ? Parmi les officiers de la maison du roi, il y en avait beaucoup qui pensaient comme nous • car Jeanne ne fut pas menée tout de suite au château où était le roi : elle fut logée chez une bonne femme, auprès du chastel de Chinon.

Cependant tous ceux qui l'avaient approchée, tous ceux qui avaient conversé avec elle, nous en faisaient d'admirables récits et vantaient sa beauté, sa modestie et son courage. Je voulus juger par moi-même de cette merveilleuse fille, et je fendis la foule pour parvenir jusqu'à elle. Quand j'arrivai dans la petite chambre où elle devait loger, elle venait, pour se rafraîchir, d'ôter son casque : ses cheveux châtains, séparés sur son front, tombaient en boucles autour de son cou, et n'étaient pas plus longs alors que les portaient les jeunes chevaliers, écuyers et pages ; son teint, d'une grande blancheur, était animé par la chaleur de la route ; ses yeux étaient doux comme ceux d'une femme et fiers comme ceux d'un guerrier :

elle avait en même temps de la modestie et de l'assurance, quelque chose de noble et de villageois. En se montrant, elle commençait sa mission, car elle s'emparait des cœurs.

Quand je fus tout près d'elle, je lui dis (non sans une grande émotion ) : Eh ! jeune fille, vous voilà bien loin de vos moutons, au millieu de tant d'hommes d'armes !

Ainsi Va voulu messire qui m1 envoie, répondit-elle.

J'ajoutai : N'avez-vous pas peur ? Avec nous, vous n'aurez plus le repos et la paix des champs, vous ne rencontrerez que fatigues et dangers.

— C'est pour cela que je suis née, dit avec assurance la Pucelle en relevant la tête, c'est pour cela que je suis née. J 'aurais mieux aimé rester à filer ma quenouille avec ma pauvre mère ; mais ce n'est pas moi qui viens, c'est celui qui me guide, c'est celui qui m'a dit : Va-t'en trouver gentil dauphin de France. Me voilà. Pourquoi ne me conduiton pas auprès de monseigneur le Dauphin.

— Dites le roi, répliquai-je.

— Quand il aura été sacré en V église de Reims, dit la jeune fille.

— Yous avez donc grand désir de voir le roi ? Vous avez fait bien du chemin pour venir jusqu'à lui.

— Oui, quand je suis parti deVaucouleurs je me suis dit: Il faut que j'aille auprès du roi, dussé-je pour y arriver, user mes jambes jusqu'aux genoux ; et, reprenant son casque, elle ajouta avec autorité : Chevalier, menez-moi au chastel.

J'aurais eu défense de le faire, que je l'eusse fait encore, tant je fus frappé de l'air inspiré de Jeanne. Je me dis : Il faut faire ce qu'elle veut ; car elle fait ce

que Dieu lui ordonne. Oncques depuis ce jour ne lui ai désobéi, même au moment où elle est montée sur le bûcher, pour de là monter au ciel...

Quand nous arrivâmes chez le roi, c'était l'heure des flambeaux : il y en avait plus de cinquante qui brûlaient dans l'appartement, et qui faisaient briller bien de somptueux habits. Le roi était moins magnifiquement vêtu que bien d'autres, et l'avait fait exprès, pour ne pas être reconnu. Mais devant plus de trois cents chevaliers qui étaient là rassemblés, Jeanne alla droit à Charles, notre gracieux souverain, avec autant d'aisance et de grâce que si, dès le bas âge, elle avait été élevée à la cour. Se prosternant devant lui, elle embrassa ses genoux, et lui dit avec une voix merveillesement douce :

Dieu vous donne bonne vie, gentil roi.

— Ce n'est pas moi qui suis roi, répondit Charles YII en lui montrant un des seigneurs de sa cour ; voici le roi.

Mais, sans se déconcerter, elle répliqua : En mon Dieu, gentil prince, c'est vous et non autre. Je viens et je suis envoyée de la part de Messire, pour prêter secours à vous et au royaume, et faire la guerre aux Anglais.

En l'entendant parler ainsi, le roi se sentait ému, et cela se voyait sur son noble visage. Nous étions tous aussi fortement remués par les paroles de cette fille des champs. Quand elle dit qu'elle voulait faire la guerre aux Anglais, nos mains impatientes se portèrent toutes sur nos épées, et maint chevalier qui riait le matin de Jeanne la Pucelle, allait auprès d'elle, et lui répétait : Jeanne, nous vous suivrons, et nous battrons avec vous les ennemis de la France.

Par les ordres du roi, on forma une maison à celle qui était chargée d'une mission toute divine. Les égards, les respects l'entourèrent, et c'était grande justice. Le jeune Louis de Contes fut nommé son page, et moi, son chevalier : lui avait dix-sept ans, et moi cinquante ans de plus ; lui, commençant la vie, et moi, près de la finir, nous étions placés près d'elle, pour l'aimer, la servir et la défendre. Danls mes longues années, je n'avais rien vu d'aussi beau, d'aussi pur que Jeanne, et lui, dans toute l'exaltation du jeune âge, n'avait rien rêvé d'aussi parfait qu'elle.

Bientôt les combats vinrent, et notre admiration redoubla. Nous avions fait le serment de ne pas la quitter, et nous l'avons tenu l'un et l'autre. C'était forte besogne que de la suivre dans la mêlée ; car l'agneau devenait un lion quand la trompette avait sonné. Ah ! fallait la voir alors ! Avec son épée d'une main et son étendard de l'autre, la majesté du Dieu des armées s'étendait sur elle : on eût dit l'ange exterminateur. Son regard, si doux dans la vie ordinaire, si angélique quand elle priait, devenait terrible dans les batailles ; le feu des éclairs en jaillissait et répandait l'épouvante. Sa mère, la portant dans son sein, avait rêvé une nuit qu'elle était accouchée d'un foudre. Ah ! Jeanne était bien un foudre en face des ennemis !

Une fois, je me rappelle, c'était dans Orléans, nous sortions de dîner, il était onze heures du matin. Dunois vint voir la Pucelle, et lui apprendre que l'Anglais Falstolf - allait bientôt apporter du secours aux assiégeants. Jeanne lui demanda comment il avait su cette nouvelle. Le jeune prince ne répondit pas nettement à cette question, et eut l'air de vouloir lui cacher le moment où Falstolf approcherait d'Orléans.

Alors elle sortit de sa douceur accoutumée, et s'écria : Bastard ! bastard ! au nom de Dieu, je te commande que tantôt que tu sauras la venue de Falstolf, que tu me fasses savoir ; car, s'il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai oster la teste.

N'en doutez, dit le prince avec respect et soumission : n'en doutez, je vous le ferai savoir.

Dunois s'étant retiré, pour me reposer, je me jetai sur une couchette, en la chambre de la Pucelle, et elle en fit autant avec son hôtesse, sur une autre ht. A peine commençais-je à m'endormir, que soudain je l'entendis crier : Debout ! debout ! aux Anglais ! aux Anglais ! Mon conseil m'a dit de marcher contre Falstolf qui vient les ravitailler. Tai entendu les voix : en avant J...OÙ sont ceux qui me doivent armer ? Le sang de nos soldats coule par terre . . . En mon Dieu ! c'est mal fait. Pourquoi ne m'a-l-on pas plus tôt éveillée ? Nos gens ont

bien à besoigner. .. . il y en a de blessés Mes armes ! mes

armes ! et amenez-moi mon cheval /....

Alors je courus à elle, et je voulus l'armer ; mais, dans son impatience, elle descendit l'escalier en courant pour aller trouver son page qui causait avec une femme sur la porte du logis ; car tout était calme et tranquille dans ce quartier. En le voyant ainsi, elle lui cria : Ah ! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! et elle lui ordonna vivement de lui amener son cheval. Après cet ordre, elle remonta avec précipitation dans sa chambre : son regard était en feu, son visage animé, son sein battait violemment. Je l'armai ; et pendant que moi-même je prenais mon armure, elle était sortie de la chambre sans que je la visse. Comme elle arrivait sur le seuil du logis, elle trouva son page et son cheval. Mon éten-

dard ! dit-elle, mon étendard ! allez le quérir. Et pendant que le jeune Louis de Contes montait le chercher, Jeanne s'était élancée sur son coursier. Ne voulant pas perdre un moment, elle cria à son page de lui jeter l'étendard par la croisée. Il obéit. Je vis la bannière bénie dans ses mains et le feu jaillir du pavé sous les pas de son cheval, qu'elle avait mis au galop, vers la porte de Bourgogne, comme si elle avait connu le chemin, et cependant oncques ne l'avait vu. Le jeune page et moi nous courûmes après notre maîtresse ; mais quand elle volait à l'ennemi, elle était rapide comme la flèche empennée : nous ne pûmes la rejoindre qu'à la porte de Bourgogne. Là, il y avait grand nombre de Français cruellement blessés qu'on rapportait en ville.

Jamais, s'écria-t-elle avec un accent douloureux, jamais je ri ai vu sang de Français, sans que les cheveux ne me levassent en sur...

Noble princesse, je vous redis ce trait, pour vous faire voir que cette fille inspirée n'était point une femme altérée de sang : son étandard déployé à la main, elle s'élançait dans les rangs ennemis, elle y répandait l'épouvante ; elle s'exposait à la mort, mais ne la donnait pas. Messagère de Dieu, elle en avait toute la miséricorde : tantôt on pouvait l'appeler un lion, tantôt une colombe . . . Ah î oui, une colombe ! c'est ainsi que je l'ai vu monter vers le ciel, au milieu des noirs tourbillons de fumée de son bûcher funèbre.

Lorsque les Anglais la jugèrent, ils lui firent cette question :

Pourquoi votre étandard fut-il porté au sacre, en l ^ église de Reims, plutôt que ceux des autres capitaines ?

Jeanne répondit :

Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à Hhonneur.

Et moi qui avais vu la fille inspirée à Thonneur, c'étaitil raison pour que je la visse à la peine ? Ah ! faut bien le croire, car Dieu en a ainsi ordonné.

Souvent, par droit de mon grand âge et de mes cheveux blancs, je disais à Jeanne de moins exposer sa précieuse vie ; elle n'en tenait compte, et me répondait :

Je ne durerai qu'un an, guère au-delà, il faut tâcher de bien employer cette année-là.

Certes, elle avait bien employé cette année, de sa mission. Les Anglais repoussés de toutes parts, le roi Charles septième du nom, sacré à Reims, les Bourguignons en grande partie soumis à son sceptre, le courage et le nombre rendus aux armées, l'argent aux coffres vides, la victoire et l'honneur au drapeau des fleurs de lis ; voilà l'œuvre d'une fille de dix-huit ans !

Tant de gloire devait réveiller toutes les basses passions de haine et d'envie, aussi l'a-t-elle fait ; et la colombe de France n'a été si cruellement tourmentée et mise à mort que parce qu'elle s'était élevée si haut.

Nobles dames qui m' écoutez, ne trouverai point de paroles pour vous peindre le désespoir de l'armée française, quand, en se comptant dans Compiègne, on

s'aperçut que la Pucelle manquait Dans la mêlée,

aux portes de la ville, j'avais été séparé d'elle. Je demandai qu'on me rouvrit les barrières pour aller chercher celle que j'avais juré de ne pas quitter. Des soldats que je rencontrai, et qui avaient été protégés par elle, me dirent tous les prodiges de valeur qu'elle avait faits ; mais qu'enfin, vaincue par le nombre, elle avait été arrachée de son cheval et faite prisonnière.

Quand j'entendis ces mots, je ne crus pas seulement que c'en était fait de moi, mais je crus voir encore la France retombée aux mains des Anglais. Le désespoir s'empara de mon âme. Pendant que les fuyards rentraient dans Compiègne, moi je restais immobile sur la voie : mon cœur semblait s'être arrêté dans mon sein, une sueur froide découlait de tous mes membres ; je crus que j'allais mourir, et je me dis : Je n'aurai donc pas tenu mon serment ? J'avais juré d'être toujours à côté d'elle ! La malheureuse, elle va être seule dans son adversité ! elle cherchera son vieux chevalier, et ne le trouvera plus. Non, il n'en sera pas ainsi ; mieux vaut honneur que liberté : chaînes ne ' sont si lourdes que souvenir d'une lâche action. J'irai partager sa captivité.

Et comme l'avais résolu, j'allai au camp des Anglais ; je demandai à parler à leur chef. Je lui dis mon nom, mon serment et mon désir. Il m'écouta tranquillement, et me répondit : Tes vœux seront exaucés, du moins en partie. Soldats mettez-lui des fers, et qu'il ne voie jamais la sorcière maudite, si ce n'est au moment où nous la rendrons au diable qui l'a envoyée.

A de tels blasphèmes, j'entrai dans une grande fureur; je tirai Pépée qui ne m'avait pas encore été prise, je voulus punir le lâche qui insultait la sainte de la France; mais je fus bientôt désarmé etjetédansun noir cachot. Ce cachot n'était si profond que je ne trouvai le moyen d'en sortir : avec quelques pièces d'or, j'achetai ma liberté. J'appris que Jeanne la Pucelle avait été conduite à Rouen ; sous l'habit d'un mendiant je me hâtai d'arriver dans cette ville ; j'y parvins, il n'était bruit que des nobles réponses de la fille inspirée : une sagesse qui lui venait d'en haut semblait lui dicter

toutes ces paroles. N'en doutons pas, ces yoix divines qu'elle avait entendues dans les champs de Vaucouleurs, ces voix qui lui avaient commandé de laisser la quenouille pour la lance et l'épée, se faisaient encore entendre à elle ; ses saintes patronnes, Catherine et Marguerite, et l'archange Michel, venaient la consoler dans sa prison. Moi qui ne pouvais y pénétrer, je rôdais à l'entour, pour la voir, ne fût-ce qu'un instant, et lui prouver que je lui étais fidède... Dieu m'a refusé pendant longtemps cette consolation ; je n'ai été reconnu d'elle, hélas ! que le jour de sa mort : c'est du haut du bûcher qu'elle a vu son vieux compagnon î c'est du bas de l'échafaud que j'ai vu ma noble et vaillante maîtresse ! . . . Yous avez entendu dire qu'un Anglais lui avait donné une petite croix de bois, lorsqu'elle avait demandé cette consolation et cet encouragement à souffrir : ah ! ne croyez pas un Anglais capable de ce trait envers elle. C'était moi, moi, son chevalier, et qui ne pouvant la délivrer, voulais du moins adoucir ses derniers moments. De la place où j'étais, je pouvais entendre sa voix ; cette voix qui avait été si puissante et si forte dans les batailles ; cette voix était alors douloureusement lamentable, et ne criait que Jhesus Maria ! Quand la flamme commença à pétiller au bas du bûcher, cette fille héroïque dit au prêtre qui lui parlait de Dieu: Mon père, descendez, vous ne devez pas mourir, vous !.. . et lorsque la fumée s'éleva, elle cria : Levez, levez la croix, levez-la, que je la voie à ma dernière heure ... Et puis il y eut un grand silence : on n'entendait que le bruit du feu et le rire de quelques Anglais. Un d'entre eux s'avança vers le bûcher ; il avait fait serment d'apporter un fagot pour brûler la sorcière. Au moment où il le jetait sur le brasier ardent, Jeanne cria : Jhesus ! Ce fut son dernier cri. Sa tête

s'inclina sur son épaule, et son âme, sous la forme d'une blanche colombe, s'envola vers le ciel. L'Anglais témoin de ce miracle, se repentit de son action, et confessa que Jeanne était une sainte et lui un grand pécheur.

Quant à moi, je ne sais ce que je devins. A mon âge, ce n'eût pas été grande merveille que de mourir d'une pareille douleur ; mais non, Dieu a voulu que je restasse encore dans ce monde, pour redire à tous les vertus de la sainte et les exploits de la guerrière, et jusqu'à mon dernier soupir, je répéterai que tant de simplicité et de gloire, tant de courage et tant de vertus, ne pouvaient appartenir qu'à une envoyée du ciel ; et jusqu'à mon dernier soupir, je crierai honte et ignominie sur le Français qui insultera à Jeanne la Pucelie. Si jamais pareil lâche se montre, ah! qu'il soit flétri, qu'il soit déclaré infâme, qu'il soit chassé de France, l'homme qui outragera celle qui a sauvé le royaume des lis ; que les autres nations lui refusent un asile et le repoussent ; que les étrangers le montrent au doigt, et lui disent : Tu as insulté à une femme, tu es lâche ; tu as insulté à celle qui a sauvé ton pays, tu es donc l'ennemi de ton pays, va demander aux Anglais qui ont tué l'héroïne de France le prix de tes outrages ! Va, ils ont répandu son sang, ils te donneront de l'or ! Qu'ils soient maudits comme toi ! que tous ceux qui les aiment partagent aussi mes malédictions !

Arrêtez ! s'écria Arthur de Montauban en interrompant le vieux chevalier, arrêtez ; ne voyez-vous pas monseigneur le duc de Bretagne ; il va s'évanouir

Eh! qu'est-ce ? demanda le roi, en jetant un regard scrutateur sur François (car, pendant la dernière partie du récit de Jehan d'Aulon, Charles et ses hôtes s'étaient

arrêtés près du narrateur, et tout de suite un cercle de courtisans s'était formé autour d'eux) ; qui peut ainsi troubler le duc de Bretagne ? continua le roi. Les malédictions du fidèle compagnon de Jeanne d'Arc ne retombent que sur la tête des traîtres, des amis des Anglais, et certes, mon cousin n'a pas à se reprocher d'être ni l'un ni l'autre.

Le roi de France me rend justice, dit François ; mais...

— Achevez, s'écria Charles.

— Il en coûterait trop à un frère répondit avec une feinte tristesse le perfide Arthur, il serait trop pénible pour monseigneur et maître de révéler la pensée qui lui a fait tant de mal. Il est aussi bon que féal, et son cœur fraternel

— Je vous entends, repartit le roi. Maréchal vous allez me suivre. Avez-vous reçu de récentes nouvelles de Bretagne ?

— Jean Hingant et Olivier de Méel en ont apporté aujourd'hui ; et, se rapprochant de l'oreille de Charles, il ajouta : Il vient d'y avoir un nouveau débarquement d'Anglais au château du G-uildo.

— Un débarquement d'Anglais ! s'écria le-roi de France, en frappant du pied et portant la main à son épée. Je le jure par les cendres de Jeanne d'Arc, tous les Anglais qui ont tou^fré terre de Bretagne n'en réchapperont pas ! J'ai trop tardé à venger cette noble fille ! Chevaliers, réparons le temps perdu ; je vous vois, vous partagez mon indignation. Jurons tous de punir les Anglais, de venger la Pucelle !

Oui ! oui ! s'écrièrent les chevaliers, nous jurons tous haine et vengeance !

Ainsi, Jehan d'Aulon, par son récit avait remué tous les cœurs : les princesses partageaient l'émotion générale et la languissante et pâle Marie d'Anjou elle-même s'était animée en écoutant raconter les exploits, les vertus et les malheurs de la femme qui honorait le plus son sexe et son pays.

Par un motif de délicatesse, Charles ne voulut pas questionner le duc de Bretagne sur ce nouveau débarquement d'Anglais au château du G-uildo ; mais il' s'était emparé du bras d'Arthur et l'avait conduit à l'écart, pour avoir de lui des détails et des éclaircissements. François, de la place où il était resté, près de la reine, voyait le roi de France et le maréchal de Bretagne, causant confidentiellement ensemble, et l'idée que ce n'était pas lui qui calomniait son frère, allégeait un peu le poids du remords. Il laissait faire, et se croyait moins coupable. Cependant ne savait-il pas bien que les Anglais débarqués en Bretagne, n'étaient que des archers, au nombre de cinquante, envoyés par le roi Henri d'Angleterre à son jeune ami Grilles, pour les plaisirs delà chasse et du tir ? Un seul mot d'explication aurait pu calmer la colère du roi ; mais cette colère devait perdre le frère qu'il n'aimait pas, et il se tut : le silence, est quelquefois aussi perfide que le mensonge.

Page 1