HOMMAGES ET REDEVANCES
Vingt trompettes faisaient retentir l'air de leurs bruyantes fanfares, quand le sire de Montauban et Olivier de Méel rentrèrent au château. En moins d'une heure tout y avait bien changé d'aspect. La misère ne s'y voyait plus, et les chevaliers, les hommes liges, les vassaux des campagnes, en bons habits de bure, les écuyers et les pages, les moines et les clercs dérobaient à la vue ce qui restait de pauvres. Leur règne n'est pas de ce monde, et leurs fêtes ne durent pas longtemps.
Dans la grande salle d'honneur, dont nous avons parlé dans un des précédents chapitres, le prince Grilles et sa noble épouse étaient déjà assis sur leurs sièges élevés, quand le maréchal de Bretagne entra, suivi de son ami ; la foule se fendit à droite et à gauche pour les laisser passer. Le silence régnait dans l'assemblée, et l'on entendait leurs bottines à éperons d'or résonner sur le pavé de la galerie qu'ils étaient obligés de traverser dans toute sa longueur pour arriver à leurs places. En passant devant le prince et la princesse, tous les deux s'inclinèrent, et Montauban, malgré sa haute dignité, se courba plus bas que le sire de Méel, qui mettait dans toutes ses actions comme dans toutes ses paroles quelque chose de vif et de léger.
Grilles tendit la main au maréchal, et lui dit avec un sourire plein de bonté : " Où vas-tu donc ? ta place est ici, auprès de moi ; " et il lui montra un siège en forme d'X, sur un des degrés du trône.
Le maréchal, après s'être incliné de nouveau, s'y assit; de là, il jeta un regard sur de Méel, qui y répondit par un demi-sourire.
Deux hérauts d'armes, vêtus de dalmatiques de drap d'argent, parsemées d'hermines noires, et tenant à la main des baguettes blanches, s'avancèrent jusqu'à la balustrade qui séparait le prince et sa cour du reste de l'assemblée, et crièrent par trois fois :
"Honneur! honneur! hommage et redevances au très-haut, très-puissant et très-redouté Grilles, prince de Bretagne, frère du duc régnant, seigneur de Prince, de Machecoul, d'Ingrande et de Chantocé.
" Que tout noble, homme lige et vassal qui lui doit hommage, vienne lui jurer sa foi."
Alors du côté droit de la salle, place réservée aux plus nobles vassaux, on vit se lever un vieillard : ses cheveux blancs étaient découverts, mais il tenait à la main une toque de comte.
Un des hérauts d'armes nomma Ponthus de Brie; deux jeunes garçons, l'un de quinze, l'autre de douze ans, soutenaient sa marche chancelante: c'étaient ses deux petits-fils. Ils étaient vêtus de satin rose;,leurs jolies têtes blondes s'élevaient jusqu'à la poitrine de leur aïeul, et l'or de leur chevelure se mêlait à la barbe blanche du vieillard : on eût dit deux chérubins conduisant un juste.
Derrière ce groupe, des varlets à riches livrées menaient en lesse deux lévriers noirs et sans tache, avec des colliers d'argent. Sur ces colliers étaient gravés ces mots :
Je sers qui j'aime.
32 LE FOYEB CANADIEN.
Depuis des siècles les seigneurs de Serrant envoyaient cette redevance an suzerain de Chantocé. Sous Grilles de Retz ils avaient cessé de la payer. Il y avait eu procès à cet égard, et le vieux Ponthus répétait à ceux qui lui disaient qu'il perdrait son procès: "Je suis comme mes lévriers, je ne sers que ce que f aimer
Quand il arriva en face du prince, auprès du coussin de velours où l'en devait s'agenouiller, Grilles de Bretagne fit un signe, et un page avança un siège au vieillard.
Ponthus, sensible à cette marque d'estime et de respect, éleva la voix et dit: "Prince nous aurions pu nous dispenser, à cause de notre grand âge, de venir vous offrir nous-même la redevance dont nous nous acquittons aujourd'hui ; mais avant de mourir nous avons voulu voir un jeune guerrier qui a refusé l'épée de connétable d'Angleterre pour rester Breton. Yotre illustre père, Jean Y, de bienheureuse mémoire, a couché sous notre toit quand il est allé à Angers pour engager le dauphin de France à se réconcilier avec le duc de Bourgogne. Ah ! plût à Dieu que sa voix eût été alors entendue ! Mais où m'entraînent mes souvenirs? Mes enfants, présentez à notre très-redouté seigneur et à sa noble compagne, les deux lévriers que nous leur offrons comme redevance et signe de notre foi."
Alors les deux jeunes gens prirent les chiens des mains des varlets et les conduisirent, en montant les degrés du trône, au prince et à la princesse. Gilles embrassa les petits-fils de Ponthus. Françoise ne fit que les regarder avec un doux sourire, et de ses blanches et jolies mains elle caressa les deux beaux lévriers, qui se couchèrent à ses pieds.
Après Ponthus de Brie, Bonaventure Oraon, abbé des
Grenovéfains de Saint-G-eorges, s' avança vers le prince. Il était vêtu d'une robe d'étamine blanche, recouverte d'une aube de fin lin ; ses cheveux étaient rasés, seulement le fer sacré avait épargné assez sa chevelure pour laisser autour de sa tête un cercle noir et mince, que les moines appellent la couronne.
L'abbé, ' dans la force de l'âge, marchait d'un pas ferme, et faisait résonner sur les pierres de la salle, la crosse d'ivoire qu'il tenait à la main. Une croix semblable à celle des évêques brillait sur sa large poitrine. Sous la robe du religieux on reconnaissait encore le chevalier, et l'humilité du cloître n'avait pu courber ce front qui avait porté le casque.
Quatre moines le suivaient, portant en hommage une offrande d'une singulière espèce, placée sur un brancard drapé de velours bleu. On voyait une grande cage à barreaux dorés, et dans cette cage des sarcelles, des morétons, des poules d'eau, et tous ces oiseaux qui, dans les jours né buleux de l'automne et dans les rigueurs de l'hiver, viennent s'abattre par nuées sur les étangs et les lacs solitaires. Ce bizarre tribut rappelait que dans les jours bien anciens, les seigneurs de Chantocé avaient secouru les moines de l'abbaye de Saint- Greorges, et que, grâce à leur munificence, le couvent avait été nourri par eux, pendant les austérités du carême, avec le gibier aquatique qui venait alors comme il vient encore aujourd'hui, couvrir les ondes du lac et vivre dans les roseaux.
Lorsque l'abbé des G-enovéfains fut en face du prince, par respect pour son caractère de prêtre, l'auguste couple se souleva à demi de dessus le trône, et le religieux, croisant les bras sur sa poitrine, se mit à genoux sur le coussin et récita à haute voix un paier et
mi Ave : car les moines de l'abbaye de Samt-G-eorges ne devaient pas seulement aux seigneurs de Chantoeé le singulier tribut que nous Tenons de décrire, mais encore ils s'étaient obligés à perpétuité de prier pour les descendants de leurs bienfaiteurs.
Après cet hommage, on rit un grand nombre d'hommes liges venir s'agenouiller devant le prince, et mettant leurs mains dans les siennes, lui jurer leur foi, tandis qu'un clerc enregistrait leurs aveux.
Les simples vassaux leur succédèrent ; mais ceux-ci n'arrivaient pohit jusqu'aux degrés du trône, ils s'arrêtaient à la balustrade de bois doré qui séparait la cour du reste de l'assemblée. Là, ils déposaient leurs offrandes. Les pêcheurs de la Loire apportèrent, sur un grand boucher, une carpe monstrueuse entourée de rieurs et de verdure. Les femmes de Chantocé, de Saint-G-ermain, de Saint-Martin, offrirent à la princesse des quenouilles toutes chargées de filasse blonde et dorée, ornées de rubans de toutes les couleurs.
Les filles des vallées vinrent aussi déposer leur tribut. C'était de la lame la plus blanche et la plus fine, dépouille de ces beaux troupeaux qui paissent l'herbe des prairies de la Loire. Elles l'apportèrent dans de légères corbeilles d'osier, dont les rebords étaient cachés sous des guirlandes de mousse et de roses. Cette laine si blanche ressemblait ainsi à de la neige entourée de fleurs. Tous ces divers hommages ayant été agréés, le prince et Françoise de Dinan se levèrent de leurs sièges et allèrent se placer à une fenêtre dont la vue donnait sur l'intérieur de la cour.
Là étaient rassemblées des redevances d'une autre nature: c'étaient des chariots chargés de blé, de chanvre et de lin. Parmi ces chars rustiques on en
remarquait un plus grand et plus fort que tous les autres, comme s'il avait été destiné à porter une plus grande charge ; quatre bœufs blancs et sans tache y étaient attelés, leurs cornes étaient dorées et leurs harnois d'un rouge éclatant, et, ce que l'on ne pouvait voir sans sourire, c'était la charge de ce chariot. Elle consistait en une quenouille chargée de filasse posée sur un coussin de soie.
En voyant cette étrange redevance, on s'en demandait l'origine, et voici ce qu'on en disait dans la foule. Dans une des guerres contre les Anglais, le sire de Chantoce voyant son château menacé, avait convoqué tous ses hommes d'armes et tous les seigneurs qui avaient fait alliance avec lui. Non-seulement il leur avait fait savoir que leurs lances lui étaient nécessaires pour le défendre, mais qu'il requérait encore un certain nombre de paysans avec leurs charrettes pour faire des ouvrages avancés à l'entour du château. Tous les voisins furent exacts à l'appel, les gentilshommes français ne se font point attendre quand il s'agit de combattre. Un seul manqua au rendez- vous, c'était le sire de Chalonne. Ni lui, ni aucun des siens ne vinrent aider à repousser les Anglais. Mais grâce à sa propre vaillance et à celle de ses voisins, le sire de Chantoce délivra bientôt ses terres de l'odieuse présence de l'ennemi ; et lorsque tout fut rentré dans l'ordre, par reconnaissance il remit à plusieurs de ceux qui étaient venus le défendre une partie de leurs redevances, et il en imposa de nouvelles au seigneur de Chalonne, qui relevait de lui, et qui l'avait oublié dans une circonstance d'honneur. Pour rappeler ce méfait, ce manque aux devoirs de chevalerie, le sire de Chalonne et ses successeurs à perpétuité furent obligés de venir offrir
chaque année, à l'époque du siège du château de Chantocé, une quenouille à la châtaleine qui y résidait. Ainsi celui qui n'avait fourni ni lance, ni autre secours aux jours de combats et de dangers, était condamné à faire hommage d'un symbole de faiblesse, en mémoire de celle qu'il avait montrée ; et cette honte, qui l'avait flétri de son vivant, pesa sur ses enfants longtemps après sa mort.
Il y avait grande sagesse à faire durer ainsi ou la gloire ou la honte plus que la vie d'un homme : car tel qui languirait dans une molle apathie, s'il n'était question que d'une gloire viagère, est stimulé par l'espoir de laisser un nom honorable à sa postérité. Et aussi celui qui serait assez vicieux pour dédaigner le mépris que sa conduite ferait rejaillir sur lui-même, s'arrête quand il vient à penser que son nom sera flétri par delà le cercueil, et que ses fils rougiront de le porter.
Toutes les redevances ayant été acquittées, tous les hommages rendus, tous les aveux reçus et dûment enregistrés par les clercs et procureurs fiscaux, la séance solennelle fut levée, et le reste du jour donné au plaisir.
Des danses s'établirent dans les cours pour les vassaux, et dans es grands salons pour les dames, damoiselles, chevaliers et pages ; quand le soir vint, les torches de cire parfumées firent étinceler dans les galeries les diamants et les magnifiques parures, et sur la pelouse, la lune éclaira de sa douce lumière une scène moins riche, mais non moins animée ; les hommes d'armes ayant placé leurs lances en faisceaux et déposé leurs casques de fer, dansaient avec les femmes du pays, se tenant par la main et formant de longues chaînes. Cette foule joyeuse tournait rapidement aux refrains
des rondes bretonnes ; tantôt le cercle se rétrécissait et soudain s'élargissait, s'étendait au loin ; quelquefois il venait à se rompre, et alors les danseuses se tenant toujours dessinaient sur le coteau des méandres animés, et comme les replis d'un énorme serpent. Humfroy, témoin de toute cette agitation, de tout ce plaisir, disait à Marguerite : Bonne nourrice, vous voyez bien qu'ici on peut être gai et content; si nos maîtres étaient tristes, danserait-on ainsi ? Ecoutez l'écho, il ne redit que des refrains joyeux ; bannissez donc vos alarmes, et ne croyez plus à vos sinistres rêves.
— Ah ! répondit Marguerite, en secouant la tête, la joie d'aujourd'hui assure-t-elle le bonheur de demain? J'ai vécu bien des jours et j'ai vu que les fêtes. . . .
— Etaient autant d'avances prises sur le bonheur qui nous est destiné, répliqua vivement le vieux concierge, et cherchant à faire passer dans l'âme de Marguerite toute la sécurité qui remplissait la sienne, il ajouta : Yous qui êtes si pieuse et qui aimez tant Dieu, comment doutez-vous de sa bonté ? Serait-il bon, serait-il juste, s'il envoyait du malheur à qui secourt le malheur des autres ? Je sais bien que l'homme ne peut pas dire : Demain j'aurai de la joie ; le dire est insensé, car demain n'est pas à lui; mais dire demain j'aurai du malheur, ce n'est pas seulement folie, c'est péché, car c'est douter de la bonté de Dieu.
— Yous avez raison, répondit la nourrice, et je veux être comme vous ; et prenant le bras du majordome, elle descendit de la terrasse et se rapprocha d'une de ses nièces qui dansait sur la pelouse.