‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 21 sur 39 · LÉGÈRETÉ COUPABLE · texte numérisé non relu

LÉGÈRETÉ COUPABLE

Quand le roi et la reine de France se furent retirés dans leurs appartements, ainsi que le duc et la duchesse de Bretao-ue, il ne resta plus dans la galerie que quel-

ques seigneurs de la cour. Le comte de Mayenne, Charles d'Aiijon, premier ministre de Charles VII, s'y promenait avec Montauban, qui avait su s'emparer de lui, et qui alors était occupé à faire entrer dans l'esprit du ministre tout-puissant les soupçons et les craintes qu'il avait déjà jetées dans celui du faible Charles VIL

Si, en calomniant le prince breton, Montauban servait les intérêts de sa vengeance, de son côté, le ministre de Charles VII, en écoutant les dénonciations qui lui étaient faites, était loin de vouloir les repousser; car il savait que Grilles de Bretagne était le neveu favori du connétable de Richemont, et n'était-ce pas une bonne fortune pour lui que d'aider à perdre l'ami d'un homme puissant qu'il n'aimait pas ?

Avec les hommes de la trempe d'Arthur de Eichemont, un ministre tel que le comte de Mayenne n'aurait jamais osé lutter. Les géants seuls s'attaquent aux géants, et l'enfant impatienté contre le chêne qui lui dérobe quelques rayons de soleil, ne pouvant se venger contre l'arbre centenaire, prend plaisir à briser et à fouler aux pieds les petits rejetons qui croissent à l'entour.

Loin donc de combattre tout ce que lui révélait Montauban, le ministre ne lui objectait aucun doute, et ne lui demandait que très-légèrement, et seulement pour la forme, quelques preuves à l'appui du débarquement des Anglais.

— Des preuves, noble seigneur, répondit le maréchal, en voici ; lisez cette lettre de Pierre La Eose, secrétaire intime du prince Grilles. Jehan Hingant et Olivier de Méel l'on apportée ce matin au duc François.

— Donnez-la moi ; demain, je la montrerai au roi....

— Mais le temps presse : demain ou le jour d'après, le connétable arrive ici, et si l'arrestation n'est pas faite alors, elle ne se fera pas. Yous savez, seigneur, toute l'influence qu'il a sur les volontés légères et muables du roi.

— Il a eu cette influence autrefois, alors que de Giac et de la Trémouille avaient la confiance de Charles ; mais aujourd'hui

— Je sais qu'il y a une grande différence. Alors la cupidité et l'incapacité étaient au pouvoir ; aujourd'hui je dirais l'habileté et le dévouement s'y trouvent; mais je vois à qui je parle... et je me tais.

A cette flatterie, le ministre sourit, et dit au maréchal : Il est vrai que depuis que nous nous mêlons des affaires publiques, l'Etat est mieux gouverné.

— Toute la France le sait et aime à le répéter : cependant il n'est pas certain que le fier connétable soit encore content ; et cet homme qui fait et défait les ministres, cet homme qui est plus roi que le roi luimême, pourrait bien ne pas approuver tout ce que votre sagesse a fait : on assure même qu'il n'arrive à la cour que pour y renouveler les scènes de de Griac et de la Trémouille.

— Nous ne le craignons pas, et d'après notre avis, le roi, je n'en doute pas, lui défendra d'arriver.

— Yous savez comme il obéit... Les preuves ne manquent pas pour montrer que rien ne peut retenir cet homme despote et orgueilleux, et qu'il prêtent servir le roi malgré lui... et, comme je vous le disais, c'est demain qu'il arrive à Chinon ; il faudrait donc ce soir même faire voir au roi la preuve du débarquement des Anglais ; il faudrait lui faire sentir tout le danger

qui se prépare, lui montrer la guerre se ranimant de nouveau, les plaisirs s'en allant avec les trésors qu'il faudra dépenser pour repousser l'ennemi.

— Maréchal, pensez que je dirige les affaires et que je ne suis pas dirigé.

— Noble seigneur, personne ne le sait mieux que moi. J'ai voulu prouver seulement combien il est pressant d'agir sans un moment de retard.

— J'y aviserai, répondit avec une froide importance le premier ministre, et il se retira. Montauban vit alors qu'il était allé trop loin, et que la susceptibilité de celui qui se croyait un homme d'état avait été blessée par ses conseils. Il remonta dans sa chambre, mécontent du ministre français, et plus encore mécontent de luimême. ♦

C'était à tort qu'il croyait n'avoir pas réussi. Le ministre n'avait pas voulu avoir l'air de suivre une ligne tracée par un autre ; mais il avait senti intérieurement toute l'urgence de frapper fort et vite. Il était allé, en quittant Montauban, au coucher du roi, l'avait entretenu en particulier, et à force d'instances, avait obtenu que, le lendemain matin, l'ordre d'arrêter Gilles de Bretagne serait expédié, après en avoir conféré avec le duc François. Ayant reçu cette assurance, le ministre alla chercher le sommeil. Je ne sais s'il put dormir, il venait d'arracher à son faible souverain un ordre injuste.... mais ce n'était pas le premier, et l'habitude fait taire les remords.

Le lendemain matin, quand le soleil parut, l'équipage de chasse était sur pied. Très-peu de seigneurs étaient admis à cette partie. Le duc de Bretagne n'en était pas : il n'y avait pas été invité. Cette partie de chasse ne devait durer que quelques heures.

Quand le roi sortit de sa chambre, il trouva son premier ministre à la porte, avec l'ordre tont prêt. Eh bien ! s'écria Charles avec nn air d'ennui, déjà vous m'apportez de l'ouvrage : on ne peut vous éviter.

— Mon très-redouté seigneur et maître sait que lorsqu'il s'agit de son service, je ne prends pas de repos.

— Voyons, qu'y a-t-il à faire ? vous savez que je suis pressé.

— Il n'y a qu'à signer ; et le ministre présenta une plume et l'ordre tout écrit. Le roi y apposa son nom, et demanda : Est-ce tout ?

— Oui, très-redouté seigneur, je vais d'après votre ordre en conférer avec le duc de Bretagne.

— Oui ; ainsi je le veux, dit Charles : c'est son aiFaire encore plus que la mienne. A présent, qu'on ne me parle plus de ces ennuyeux détails. Que le grandmaître de ma maison veille aux plaisirs de mes hôtes. Je serai de retour pour le couvert de la reine. A son réveil, on lui apprendra que je suis parti pour la chasse et que je reviendrai bientôt.

Après ces paroles, Charles VII, en galant habit de chasseur, s'élança à cheval, et partit au galop. Quand il revint au château, l'ordre communiqué au duc François avait été expédié en Bretagne ; Jehan Hingant en était porteur. Voilà comme allaient les choses : c'était du sein du plaisir qu'était parti un ordre d'emprisonnement, une mesure qui menait un jeune prince innocent aux fers, et de là à la mort, et cependant ce jour-là il n'y eut rien de changé à la cour : tout marcha comme à l'ordinaire, et ceux qui jouissaient de ses plaisirs, qui partageaient ses fêtes et qui s' as-

seyaient à ses festins, ignorant les mesures qui venaient d'être prises, répétaient : Tout va bien.

Le duc de Bretagne en savait davantage ; aussi paraissait-il plus pâle et plus soucieux que de coutume. Jamais Montauban n'avait été si fier et si heureux. Quant au comte de G-uingamp, il n'avait été initié à rien: on prétendait l'avoir cherché au moment du conseil, et le maréchal disait : Il y serait venu pour approuver; mais il était à l'église, on n'a pas dû le déranger.

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