‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 23 sur 39 · LA CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

LA CAPTIVITÉ

J'ai comparé le prince Grilles, renfermé dans une prison et gardé par les traîtres, au superbe roi des animaux, tombé dans un piège du désert. Mais à qui pourrai-je comparer la douce Françoise? Malgré sa grande piété, elle n'est pas encore résignée. Après

lés coups de la tempête, le roseau ne se relève pas de suite ; pendant quelque temps, on le voit couché sur la terre : on croirait qu'il est déraciné, et que les zéphyrs ne le balanceront plus... mais il n'a pas rompu il n'a fait que plier, et sa tige se redressera de nouveau et fleurira encore sur le bord des ondes.

Vaincue par l'excès de sa douleur et de son désespoir la princesse de Bretagne était tombée sans mouvement et sans voix, alors que son époux bien-aimé, que son défenseur, entraîné par les soldats du perlide sénéchal, avait disparu à ses yeux. A cet instant elle avait senti un de ces cruels déchirements qui font croire que l'on va mourir.

Quand elle revint à elle, ce n'était pas sa mère qui la tenait dans ses bras, c'était la vielle Marguerite. Madame Catherine de Kohan avait été frappée et blessée dans la mêiée, et gisait encore comme morte, au milieu des débris et du sang qui remplissait la chambre du prince. A cette vue, Françoise s'oubliant elle-même ne pensa plus qu'à sa mère, et dit à Marguerite : C'est elle qu'il faut soigner ; et, avec cette force et cette précipitation que donne la fièvre du malheur, elle aida à porter sur le lit le corps inanimé de celle de qui elle tenait la vie.

D'impassibles hommes d'armes, placés aux portes de la chambre, voyaient sans être émus ces scènes de désolation. Appuyés sur leurs lances, ils n'étaient occupés que d'empêcher ces femmes de passer le seuil de la porte où ils étaient de garde. La fille des comtes de Dinan ayant pris dans une niche, près du lit, une coupe de vermeil qui avait échappé au pillage, alla demander à un des gardes de la laisser sortir pour avoir un peu d'eau pour sa mère.

— Elle n'en a pas besoin, dit le soldat ; mais moi j'ai besoin de cette coupe, donne-la ; et le barbare l'arracha des mains de la princesse.

— Oh ! si c'est de l'or que vous voulez, je vous en donnerai encore ; mais, au nom de Dieu ! laissez-moi avoir un peu d'eau pour ma pauvre mère ; voyez comme elle est là étendue, sans mouvement.

— Eh ! qu'est-ce que cela nous fait à nous, que cette vieille femme soit morte ou en vie ? On nous a ordonné de ne pas te laisser sortir, tu ne sortiras pas pour tout l'or du monde.... Mais cet or que as, que tu nous offres tu vas nous le donner à l'instant, ou bien le corps de ta mère et le tien passeront par cette croisée, et feront place sur ce lit au sénéchal, notre vaillant chef. Alons vite, vite, où est cet or que tu possèdes ? Et parlant ainsi, les deux soldats avaient saisi les bras de la malheureuse Françoise, et chacun la tirait de son côté, en répétant : Ton or ; donne-nous ton or, ou tu vas mourir

Dans cet instant,- madame Catherine revint de son évanouissement et s'écria : Ma fille ! ma fille !

— Yous l'entendez, dit Françoise aux barbares qui la retenaient encore ; vous l'entendez, elle m'appelle... laissez-moi la secourir.

— Quand tu nous auras livré tout ce que tu possèdes, répondirent les hommes d'armes.

— Tenez, tenez, voilà tout ce qui me reste, dit la princesse ; prenez ces bracelets, cette ceinture d'or et ces pierres précieuses ; mais au nom de la mère qui a élevé votre enfance, laissez-moi secourir la mienne.

— Yas-y donc, et recommande-lui de se taire ; nous ne voulons point ici de cris et de gémissements. Telle

fut la réponse de ces deux êtres cruels qui étendirent leurs mains ensanglantées pour se partager les objets qui leur étaient livrés.

Une grande diversion à notre propre infortune, c'est de donner des soins à l'infortune des autres. En soignant sa mère, Françoise pensait moins à sa cruelle position ; mais une simple question de madame Catherine lui rappela tout son malheur. Où est-il, demandât-elle, où est le prince ? lui seul peut nous protéger. A-t-il succombé en nous défendant?... Hélas! Françoise ne savait pas plus qu'elle où était maintenant son époux.

Ah ! ma mère ! s'écria-t-elle avec un accent douloureux, par vos affreuses craintes, ne m'ôtez pas îa

force de vous secourir Mais Dieu ! je n'avais encore

osé avoir cette terrible pensée, qu'il eût péri en voulant nous sauver ! . . . Ma mère, et vous, Marguerite, ditesmoi, savez-vous quelque chose qui puisse vous faire croire à un tel malheur ? avez-vous vu les lances et les épées toucher sa poitrine et approcher de son cœur ? Quand je l'ai vu, au moment où on l'entrainait, il n'était pas encore blessé, du moins je n'ai pas vu son sang ! Mais, oh ! ma mère, vous avez raison, il a peutêtre succombé en nous défendant. S'il en est ainsi, je n'ai plus qu'à mourir ; et disant ces paroles, Françoise se tordait les bras de désespoir, et les sanglots la suffoquaient.

— Je n'ai rien dit de pareil, ma fille, je suis bien loin de croire que l'on ait attenté aux jours du prince, s'empressa d'ajouter Catherine de Eohan. Amie, calme-toi ; rappelle-toi les derniers mots qu'il t'a adressés quand on vous a si cruellement séparés ; ne t' a-t-il pas dit : . ,

Conserve-toi pour V enfant que le ciel nous promet ; sois tranquille, je saurai briser les fers que l'on veut me donner, je saurai revenir à toi ! Oh ! oui, chère Françoise, il reviendra à toi ; ne pleure plus ainsi, ta douleur donnerait la mort à ton enfant.

Et la mère, en parlant de la sorte, attirait sa fille près d'elle, essuyait ses larmes avec ses baisers, et de ses mains tremblantes détachait les liens qui auraient pu gêner la respiration de l'épouse éplorée.

Pendant ces soins si touchants de l'amour maternel, un des gardes dit à l'autre (et Marguerite l'entendit) : Yois-tu cette lumière tout en haut du château ? c'est là que l'on vient de conduire ce traître de prince breton qui veut ramener en France ces maudits Anglais. Sais-tu bien que c'est un lion que cet homme-là : comme il se battait, comme il frappait fort au milieu de la mêlée ; je suis encore tout étourdi d'un coup qu'il m'a porté. Le sénéchal du Poitou n'osait en approcher ; et tout brave qu'il est, il se contentait de nous crier de loin : Emparez- vous de lui, mais gardezvous de toucher à un cheveu de sa tête.

A ces mots, la vieille nourrice dit tout bas à la princesse : Avez- vous entendu, madame ? il y a ordre de respecter les jours du prince.

— Chut ! chut ! répondit Françoise ; quand on parle de lui, j'entends mieux que tout autre. Faisons semblant de ne point écouter, et tâchons de ne pas perdre un mot de ce que disent ces hommes.

Les soldats continuèrent à causer entre eux. Il sera habile, disait l'un, s'il s'échappe de là ; il a beau être leste et agile comme un jeune chevreuil, il ne" pourra sauter de là en liberté.

—Oh ! non, le voilà prisonnier pour longtemps ; car

notre roi Charles VII n'aime pas les Anglais ni ceux qui les appellent en France, et le séné chai du Poitou s'entend à garder les oiseaux en cage ; c'est toujours lui qui est chargé de faire ces coups-là.

— Par saint Denis ! c'est qu'il n'y a pas beaucoup de chevaliers à la cour de France qui se soucient de faire un pareil métier. Sais-tu bien que ce n'est pas beau de venir ainsi demander l'hospitalité et de donner ensuite des fers à celui qui vous a reçu ? Quant à moi, quoique je ne sois qu'un pauvre soldat, ça me répugnait ce soir de me battre contre ces braves gens qui nous avaient donné à souper.

— Tu es bien bon de t'occuper de ces choses-là ; est-ce que cela nous regarde, nous ? On nous a remis une lance, nous la portons ; on nous commande de frapper, nous frappons; avec un ordre de mon chef, je me battrais contre le bon Dieu lui-même ; et quoique le vin du Breton fût bon, quoique le maître du château ait été noblement hospitalier envers nous, ça ne m'aurait pas empêché de taper sur lui comme sur un autre, si le sénéchal du Poitou, avant de nous mettre à l'œuvre, ne nous eût pas expressément défendu de faire tomber un seul cheveu de la tête du prince.

— C'est qu'il veut le rendre tout entier au roi d'Angleterre ; car on dit qu'il ne restera pas longtemps en prison, et que le roi Charles lui dira: Puisque tu aimes les Anglais, va-t'en les trouver.

Ici Françoise redoubla d'attention, et serra le bras de sa mère qui faisait semblani de dormir auprès d'elle.

Le soldat continua : Il y a toujours quelques bonnes raisons pour que les chaînes qui tiennent si bien et si dur sur les bras &ee pauvres gens, tombent vite de

dessus le bras des princes : on dirait que l'or est plus foi t que le fer.

— Pour ce coup, ta remarque ne sera pas vraie, et celui-ci sera prisonnier pour longtemps, non par le fait du roi Charles, car tu sais bien qu'il n'est pas méchant, mais ce sera la haine du duc François : il déteste son frère, et ce sera lui qui tiendra la porte de la prison fermée.

— Oh ! la haine d'un frère ne dure pas.

— C'est ce qui te trompe, elle dure plus que celle de tout autre. Et si le roi Charles voulait renvoyer le prince Grilles en Angleterre, je suis sûr que le duc de Bretagne s'y opposerait. On dit que, par son ordre, on prépare déjà une belle prison à Rennes ; c'est là qu'il veut loger son frère

(Françoise écoutait toujours.)

— Je conseillerais à messire le sénéchal de donner demain une bonne escorte à son prisonnier, quand il va le conduire à Rennes ; il trouvera dans les campagnes bien des amis du prince et ces Anglais qu'il

avait fait venir. ....

— Quant à ceux-là, ils ne le délivreront pas, car ils ont tous été massacrés cette nuit. Tu sais comme ils ont bu à souper, c'était le dernier coup qu'ils buvaient en France ; ils sont allés chez le diable avec tout le vin qu'ils avaient pris : c'est en enfer qu'ils se dégriseront... En faisant cette plaisanterie, le soldat riait aux éclats, et ce rire était affreux dans cette chambre remplie de sang et de débris, auprès de femmes éplorées, et à deux pas du corps inanimé du vieux Pierre de Groulaine. Le jour commençait déjà à poindre, et ses premières lueurs éclairaient cette $cène de désolation.

Le jour qui renaît apporte toujours un peu d'espérance au cœur le plus malheureux. Françoise l'éprouvait. Ce qu'elle avait entendu dire aux deux soldats lui avait prouvé que l'on n'en voulait pas aux jours du prince, et cette assurance était une consolation ; aussi dans sa demeure dévastée et à moitié brûlée, dans cette chambre où son époux bien-aimé n'était plus, la princesse chrétienne sentit un mouvement de reconnaissance, et dit en joignant les mains et regardant le ciel: Mon Dieu, je vous remercie; car il vit encore.

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