‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 24 sur 39 · RÉSIGNATION · texte numérisé non relu

RÉSIGNATION

Nous venons d'entendre la pieuse- Françoise remercier Dieu d'avoir conservé les jours de son époux ; lui n'en était pas encore là, sa bouche n'avait pas encore prononcé une prière, un mot de résignation. Le torrent est plus longtemps à calmer ses ondes que le ruisseau de la vallée, et cependant l'orage les agite tous les deux. Le prince, le regard en feu, la poitrine oppressée, marchait à grands pas dans la chambre haute où il avait été conduit et renfermé. A ceux qui le gardaient, il répétait sans cesse: Que votre chef paraisse donc devant moi, qu'il vienne sans crainte : vous le voyez bien, je ne suis plus armé, ce tronçon de ma vieille épée ne doit pas lui faire peur ; qu'il vienne entouré de ses gardes, je jure de ne pas lever la main sur lui ; mais je veux voir l'ordre du roi de France, mon oncle. Ce n'est pas lui qui a pu ordonner la trahison dont je suis la victime Allez, dites au sénéchal du Poitou que je le somme de me faire connaître

l'ordre dont il est porteur.

Mais, comme s'ils ne le connaissaient pas, les gardes restaient immobiles à sa porte. Un d'eux lui répondit seulement:

Le chef viendra : mais à présent, il dort et se repose.

Il dort et se repose, répéta Grilles avec indignation ; il a donc une grande habitude de trahison, pour que la honte et les remords ne l'empêchent pas de dormir. La foi trahie, l'hospitalité violée, des hommes sans armes massacrés, des femmes frappées et insultées, voilà ses exploits de cette nuit ! Ah ! si après de pareilles œuvres il peut dormir en paix, il faut que cette paix et ce sommeil lui viennent de l'enfer : c'est le repos que Satan accorde à ceux qui se donnent à lui, pour qu'ils retrouvent les forces nécessaires à l'accomplissement de quelques nouveaux crimes.

Maintenant que l'ordre avait succédé au pillage, et la tranquillité au tumulte de l'ivresse, les hommes mêmes qui étaient coupables de trahison, de meurtre et de pillage, en étaient honteux, et pour avoir moins de remords, ils rejetaient tout l'odieux sur leurs chefs. Aussi écoutaient-ils, sans avoir l'air de s'en offenser, les malédictions que le prince appelait sur la tête du sénéchal.

Une grande partie de la matinée se passa sans que Grilles vît d'autres personnes que de simples soldats qui se relevaient, de deux heures en deux heures, pour le garder. A plusieurs de ces hommes, il avait demandé s'ils avaient aperçu la princesse, s'ils savaient où elle était, et comment elle avait supporté les horreurs de la nuit. Mais comme Françoise n'était pas sortie de sa chambre, ces soldats ne pouvaienf lui répondre de manière à le satisfaire : il restait donc avec toutes ses inquiétudes. A chaque instant il se levait du

fauteuil qu'on lui avait laissé, et allait vers la petite fenêtre, dont la vue, à travers les barreaux de fer, donnait sur l'intérieure de la cour ; il regardait, revenait s'asseoir, et retournait regarder encore. Dans cette cruelle impatience, il se disait en lui-même : Françoise fera comme moi, elle cherchera de son côté à m' apercevoir pour me tranquilliser. Pendant nos jours de paix et de bonheur, une chose avait manqué à notre félicité, et, comme pour adoucir l'exil, Dieu venait de bénir notre union, un enfant nous était promis. Hélas ï c'est dans ce moment de bonheur que le sort nous sépare ! la frayeur, le désespoir, les mauvais traitements qu'elle a du éprouver, ont pu détruire toutes nos espérances ! Ah ! Dieu de bonté, veille sur la jeune épouse qui sera bientôt mère !

Ainsi, ce guerrier endurci contre lui-même, cet homme indignement trahi, au milieu de sa juste indignation, trouve un mot de prière pour celle qu'il aime ; et pour lui, il n'avait rien imploré du ciel. Dans son irritation et ses emportements, il l'accusait plutôt ; mais une pensée tendre, l'idée d'un petit enfant qui va naître et bientôt nous sourire, ramène l'âme vers Dieu. Quand le cœur s'ouvre à l'amour paternel, comment serait-il impie? La reconnaissance et l'espérance n'y viennent-elles pas ensemble ? Ne sent-on pas alors le besoin de remercier Dieu et d'espérer en sa bonté pour l'être qui va doubler notre existence ? Celui qui dans son égarement croirait pouvoir se passer de la protection divine, l'implorerait pour son fils !

Pendant que le prince pensait aux moyens de revoir Françoise qui lui était devenue plus chère que jamais, il entendit une clochette que l'on sonnait en marchant

dans la cour ; il alla regarder à la fenêtre, et il vit l'abbé de Bouguin, vêtu d'une aube blanche, portant dans ses mains un saint-ciboire ; un homme le précédait avec une croix. Cet homme semblait âgé, sa tête découverte laissait voir un front chauve ; le vieillard marchait avec peine, et paraissait blessé. Derrière le prêtre venaient deux enfants en surplis ; l'un portait l'eau bénite, et l'autre la cloche qu'il agitait. Le premier mouvement de Gilles, à cette vue, fut un mouvement de frayeur. Ah ! Dieu, si c'était à elle que l'on portât le saint-viatique ! si la frayeur et les mauvais traitements de la nuit l'avait mise en danger !... Mais non, une fenêtre du corps de logis, celle de la chambre de la princesse, s'ouvre, et la pieuse Françoise vient se mettre à genoux sur le balcon. Sa mère et la vieille Marguerite sont à ses côtés. Deux soldats la surveillent. Tout en priant, l'épouse fidèle et inquiète regarde si elle ne verra pas son époux bien-aimé ; car elle a ressenti la même crainte, la même frayeur que le prince. C'est peut-être à lui que l'on va donner les derniers sacrements ; celui qui a si vaillamment combattu peut avoir été mortellement blessé. Ses regards cherchent partout. Elle se souvient que, pendant la nuit, elle a entendu dire à un de ses gardes que l'auguste prisonnier avait été mis dans une chambre haute : c'est vers ces chambres qu'elle fixe le plus les yeux ; enfin ils ont reconnu Grilles : c'est lui qu'elle voit derrière ces barreaux de fer, ses deux mains jointes en dehors de la grille ; la couleur de ses vêtements, ses cheveux noirs, sa haute taille, et plus encore son propre cœur, achèvent de lui persuader que c'est là son époux. Bientôt les mains qui étaient pieusement jointes ne le sont plus ; elles s'agitent et font des signes, la princesse y répond ; les gardes s'en aperçoivent et la font rentrer.

Elle obéit à regret ; mais toute la surveillance de ses geôliers n'a pu l'empêcher de découvrir celui qu'elle cherchait. Maintenant elle saura le trouver par la pensée ; elle connaît la chambre où il est renfermé, c'est celle que l'on appelle au château la chambre de la Folle. Cette prison sera moins triste, moins malsaine qu'un cachot ; de temps en temps elle pourra entrevoir celui qui y est détenu ; enfin, dans ce cœur qui avait été frappé de manière à être brisé de douleur, l'espoir commence à renaître. De son côté, Grilles plus calme dit à un de ses geôliers : Yotre chef ne veut pas, n'ose pas paraître devant moi ; mais il ne me refusera pas, sous peine de sa damnation éternelle, ce que tout chrétien a droit de demander, la présence d'un prêtre ; je veux que le ministre de Dieu m'apporte la croix, et qu'il vienne me parler de résignation. Peut-être le saint aumônier m'enseignera-t-il aussi à pardonner ceux qui se sont faits mes ennemis ; alors je ne maudirai plus ceux qui m'ont si lâchement trahi.

Le soldat obéit, car alors on pensait que la religion était ce qu'il y avait de plus nécessaire au malheureux captif ; et quand on se croyait permis de tourmenter son corps, et par la profondeur des cachots, et par le poids des chaînes, on aurait tremblé d'empêcher une consolation spirituelle d'arriver à l'âme du prisonnier. Le sénéchal du Poitou ne crut donc pas pouvoir se refuser au pieux désir du prince ; il fit appeler l'aumônier qui finissait d'administrer les soldats dangereusement blessés dans le combat de la nuit, et il lui dit : Eévérend père, le prince Grilles de Bretagne vous désire auprès de lui, il veut que vous lui portiez la croix, et qu'en face de ce signe de souffrance vous lui enseigniez à souffrir Ainsi, allez près de lui, ne lui

parlez que de ses intérêts du ciel. Si vous vous mêlez d'autre chose . . . malheur à vous !

— Je connais mes devoirs, sire sénéchal, répondit le prêtre.

— Et moi les miens. Yous pouvez délier pour là haut, ajouta le sénéchal, en montrant le ciel; mais pour ici-bas, c'est moi qui lie et qui délie ; ainsi ne pensez pas à toucher aux liens, ils sont noués de manière à n'être pas détachés de longtemps.

Le prêtre, en priant Dieu de parler à ce cœur froid et perfide, descendit à la chapelle et s'empressa de faire appeler Humfroy; car c'était lui que le prince avait vu à travers les barreaux de sa prison portant la croix, précédant le saint viatique.

Cet homme, aussi intrépide que fidèle, avait vaillamment combattu pour défendre ses maîtres, et avait été blessé dans la mêlée ; mais sa blessure ne lui semblait rien. Ce qui lui faisait mal, ce qui lui semblait devoir lui être mortel, c'était cette pensée : me voilà pour jamais séparé de ceux auxquels f avais attaché ma vie. Aussi pour les revoir, pour ne pas être éloigné de ses seigneurs et maîtres, il était résolu à employer tous les moyens. Il avait pensé que puisqu'il ne pouvait plus tenir l'épée pour les défendre, il devait leur porter la croix pour les consoler. Il avait donc demandé au vénérable aumônier l'honneur d'être porte-croix, et de l'accompagner ainsi, et chez la princesse Françoise et chez le prince de Bretagne, s'ils venaient à requérir les consolations de l'Église.

Quand l'abbé de Bouguien lui eut dit que le prince Grilles avait fait appeler un prêtre, d'abord son sang s'arrêta, car il crut que son maître était mourant ; mais il fut promptement rassuré par l'aumônier, et alors ce

fut de la joie qu'il ressentit. L'idée de revoir, et de servir encore son prince, souleva de dessus son cœur ce poids d'inactivité qui l'oppressait. Sa vie, c'était le dévoûment; son premier besoin, c'était d'agir pour le témoigner ; et lorsque l'occasion s'en présentait, c'était le bonheur qui lui revenait, la santé qui lui était rendue.

Précédé de la croix, le pieux abbé de Bouguien, avec l'étole et le surplis, monta à la prison du prince. Les soldats placés en sentinelles dans les corridors et les escaliers, lui rendaient le salut des armes, quand il venait à passer devant eux. Arrivé à la chambre où Grilles était renfermé, la porte s'ouvrit aussitôt, et le prêtre et son vieil acolyte se présentèrent devant le prince de Bretagne.

Que Dieu soit avec vous, messire ! dit l'aumônier en bénissant le noble captif.

— Qu'il soit aussi avec vous, qui venez me consoler ! répondit Gilles ; que la force et la paix du Seigneur soient surtout avec celle dont je suis séparé ! Mon révérend père l'avez vous vue ? Ah ! ne l'abandonnez

pas Dans mon malheur je vous ai fait appeler pour

me parler de Dieu et de résignation mais je vous

en supplie, parlez-moi d'elle aussi et d'espérance, car

j'en ai grand besoin....

A cet instant, Humfroy ne retint plus que d'une main la croix dont il appuyait le pied d'argent sur le plancher, et de son autre main il essuya les larmes que ses yeux ne pouvaient plus contenir.

Très-redouté seigneur, repartit l'aumônier, l'orage ne brise pas le roseau, quand la mainde Dieu le soutient et le protège. J'ai vu ce matin votre noble et pieuse épouse. Elle pleure, mais ses larmes ne sont pas sans

résignation, car elle a ressaisi l'espoir. Elle parle d'aller trouver le duc de Bretagne, d'aller se jeter à ses genoux, et d'obtenir votre grâce, ou de lui, ou du roi Charles VIL

— Ma grâce ! qu'elle ne la demande jamais, dit Gilles avec fierté, je veux justice, je veux punition des traîtres je veux réparation, je veux vengeance.

— Ne chargez pas celui qui vous vient au nom de Jésus-Christ, de redire à d'autres des paroles de vengeance. Mon ministère est de chercher à consoler et à bénir, voilà tout.

— C'est moi qu'il faut charger du soin de hâter le jour de la vengeance, ô mon très-redouté et très-aimé maître, ajouta Humfroy ; c'est moi qui ai vu la trahison, qui dois aider à vous* venger

— Yieillard ! s'écria le prêtre, laisse donc tomber le signe que tu portes ; tes mains tiennent la croix^ et tu parle de vengeance ! L.

— La punition des traîtres est un devoir des rois, répartit le vieux chrétien, voilà ce que j'irai demander avec ma noble maîtresse au roi de France, si mon maître le permet.

— Bon et loyal Humfroy, je te remercie, dit le prince ; si la liberté tarde à m' être rendue (ce que je ne puis croire, puisque je ne me reproche rien), je pourrai consentir à laisser faire quelques démarches auprès du roi ; mais jamais auprès de mon frère. Je ne veux rien de lui : c'est de sa main qu'est parti le coup qui me frappe

— Monseigneur se trompe, se hâta de dire l'abbé de Bouguien. J'ai vu l'ordre d'arrestation, il est signé de Charles.

— Mais qui l'a demandé ? qui l'a arraché à Charles ? demanda le prince.

Le prêtre ne répondit rien.

— Qui l'a apporté au sénéchal du Poitou ? dit encore Humfroy. Qui est-ce qui s'est chargé de cet ordre de trahison ? Je l'ai appris des propres soldats du sénéchal, c'est Jean Hingant lui-même.

— Jean Hingant, répéta Gilles de Bretagne, un officier de ma maison ! Allons ! il ne manquera rien à la trahison !

— Non, non, comme le dit mon très-redouté seigneur, il ne manquera rien à la trahison, répliqua le majordome ; Arthur de Montauban et Olivier de Méel seront aussi maudits par tous ceux qui vous aiment, car ils ont été traîtres à l'amitié

— Ne maudissons personne, dit le prêtre, employons mieux le peu de temps qui nous est accordé ; les geôliers comptent les instants que nous passons avec monseigneur ; c'est au nom de Dieu dont je suis le ministre que je viens lui recommander la résignation : nonseulement elle adoucit toutes nos misères, mais elle aide souvent à les faire finir : l'homme qui ne se résigne pas, l'homme qui s'irrite ne fait qu'aggraver ses maux et en prolonger la durée ; l'irritation et l'emportement sont de mauvais conseillers, la résignation mène à la sagesse, et la sagesse mène souvent au succès. Trèsredouté seigneur, écoutez donc la voix de votre vieux gouverneur ; quand vous étiez enfant, je vous ai bien des fois mis en garde contre les emportements de votre caractère ; dans votre avenir je ne prévoyais pas de malheurs, et cependant je vous répétais souvent : Si l'adversité vous vient, recevez-la en homme et en chrétien ! Aujourd'hui, ô mon fils ! ce n'est plus votre gou-

verneur qui parle, c'est l'ami qui demande et qui supplie ; ne résistez point à l'ordre qui Ta vous être donné de quitter ces lieux, suivez vos geôliers ; on assure qu'ils vont cette nuit même vous conduire à Rennes. Et Françoise, s'écria le prince, qui veillera sur elle ?

— Dieu, sa mère et moi, repartit l'aumônier, nous ne la quitterons pas. Humfroy s'attachera à vos pas, il vous suivra partout, son zèle, son dévouement lui en

suggéreront les moyens Je saurai vous instruire de

tout ce qui touchera les objets de vos affections, et votre vieux et fidèle serviteur nous fera savoir tout ce qui vous concerne. Allons, noble fils de Jean Y, n'ayez pas peur de l'infortune ; rappelez- vous les épreuves de votre royal père : lui aussi a été cruellement trahi......

— Ah ! ce n'était pas par son frère ! dit avec un douloureux accent le prince de Bretagne. Je suivrai vos conseils, mon vénérable ami, mais répétez-moi la promesse de ne pas quitter Françoise ; vous le savez, elle est plus qu'épouse, elle allait me donner un fils,

je rêvais déjà son sourire et ses caresses et quand il

naîtra, il ne verra point son père ! Hélas" ! il faut

que je repousse ces idées, elles font venir les larmes dans mes yeux ; j'entends mes geôliers qui approchent, je veux qu'ils me trouvent calme ; adieu, noble ami, je compte sur vous, veillez sur elle. En disant ces mots, il serra les mains du prêtre et d'Humfroy, et le chevalier sénéchal accompagné de deux gardes entra dans la prison. Qu'on nous laisse seuls, dit-il ; l'aumônier et le majordome sortirent, mais les deux soldats restèrent de chaque côté de la porte, muets et immobiles témoins de la scène qui va suivre.

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