LE TRAITRE
Quand apparut devant lui le traître qui avait violé l'hospitalité, le prince de Bretagne replaça sur son front la toque qu'il avait ôtée en présence de la croix, s'assit et attendit que le chevalier félon rompit le silence.
Après quelques moments d'hésitation, le sénéchal du Poitou dit d'une voix peu assurée : Messire Grilles de Bretagne sait d'après quels ordres j'ai agi
— Je ne sais que ce qui a été fait, je sais que vous êtes venu en ami ; que vous et les vôtres avez été reçus en amis ; je sais que la plus indigne trahison a payé mon hospitalité, que mes gens ont été massacrés, que la princesse de Bretagne, que sa mère, que moi-même
avons été insultés et menacés; «voilà ce que je sais
et je ne connais personne d'assez bas, d'assez faux pour ordonner de telles choses.
— Je croyais que l'on avait dit à monseigneur que les ordres que j'avais étaient signés du roi de France.
i — Taisez-vous : mon royal oncle n'est pas capable d'ordonner la trahison.
— Cependant, si monseigneur veut jeter les yeux
sur cet ordre écrit Et parlant ainsi, le sénéchal avait
déroulé un parchemin où se voyait la signature de Charles VIL Grilles la regarda, la reconnut et dit :
— C'est un ordre de m' arrêter, mais non de me trahir ; si le roi croit que j'appelle les Anglais sur ses
terres, il a dû donner cet ordre et vous, son sujet,
vous deviez l'exécuter, mais franchement, ouvertement,
à la face du jour, et non nuitamment, traîtreusement comme vous l'avez fait. Pareille conduite n'est ni bretonne, ni française, elle tient de l'Italie, et je suis convaincu que le fils des Yisconti, qu'Arthur de Montauban, a joint des instructions aux ordres donnés par le roi.
— Connaissant la bouillante valeur du prince Grilles, on a pu craindre de la résistance
— Connaissant mon dévouement à mon pays, on aurait dû croire que je n'y appelais pas d'ennemis ; connaissant mon respect pour le roi, on aurait dû croire à mon obéissance ; fort de mon innocence, je serais
allé vers lui, pour lui dire : Écoutez et jugez-moi
avant de faire porter la main sur moi, comme sur un criminel, on aurait dû prendre des informations
— Des informations ont été prises
— Auprès de qui ? A-t-on consulté mes amis ou mes ennemis ?
— Auprès de votre auguste frère ! . . .
— Ah ! traître messager ! tu sais tous les secrets de l'enfer, pour rendre plus poignante la douleur que tu es chargé de verser sur autrui ! Ainsi, tu crois que ce n'est pas assez que j'aie été trahi, tu veux que je sache que la trahison vient de mon frère . . . En prononçant ces paroles le prince s'était levé, son geste était menaçant, et le perfide sénéchal avait reculé de quelques pas . . .
— Vous voyez, prince, qu'il est difficile de remplir une mission auprès de vous : votre impatiente fierté s'irrite de la vérité même, car ce que je viens de prononcer n'est que la vérité. C'est mon très-redouté seigneur et maître, messire François 1er, duc de
Bretagne, Arthur de Montauban son maréchal, Hingant votre trésorier, et Olivier de Méel qui en donnant au roi Charles YII tous les renseignements, ont provoqué l'ordre que je viens de vous montrer et celui-ci qui me reste à exécuter.. .
— Tu n'es donc pas au bout de tes félonies, je ne suis donc pas au bout de mes malheurs ? Parle, que te reste-t-il à faire ? Je n'ai plus rien à piller, plus de gens à égorger ; ne trouves-tu pas que le fils de Jean V, que le frère d'un prince souverain est descendu assez bas, puisqu'il est ton prisonnier ?
— Ce prisonnier ne sera pas longtemps confié à ma garde. Puissent ceux qui me remplaceront dans cette pénible charge avoir pour monseigneur les égards que je lui promets en le conduisant à Rennes où j'ai ordre de le mener ! Pour nous y rendre, nous devons partir cette nuit même.
— Ainsi, ce n'est pas assez pour mes ennemis que je sois gardé à vue dans mon propre château, il leur faut plus de publicité, il faut que toute la Bretagne sache que je n'ai plus de liberté... Eh bien! elle le saura, elle verra mes chaînes... Séné chai, faites Tes apprêts du
départ .je suis prêt à vous suivre, j'ai hâte que l'on
connaisse mon crime ; rassemblez le peuple sur notre route, montrez-moi à lui, comme un ennemi de la Bretagne, et quand on maudira les traîtres, je resterai sans émoi: en pourrez-vous faire autant en pensant à l'hospitalité du Gruildo ? Allez, je n'ai plus rien à vous dire... à apprendre de vous... je connais ceux qui ont forgé mes chaînes ; vous étiez digne d'être choisi par eux pour me les apporter.
Le sénéchal voulut répondre, le prince lui cria: iSilence !
De tout ce que j'ai possédé, je n'ai plus que cette prison, je veux y être seul... Je vous l'ai dit, quand le moment du départ sera venu, j'obéirai sans résistance, cela doit vous suffire ; allez et laissez-moi.