‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 26 sur 39 · LE CONNÉTABLE · texte numérisé non relu

LE CONNÉTABLE

Le lendemain du départ de Jean Hingant pour porter au sénéchal du Poitou l'ordre d'arrêter le prince Grilles, Arthur de Eichemont, connétable de France, arriva à Chinon.

Ce fut un coup de foudre pour tous les courtisans, pour tous ces hommes qui vivent des passions et des erreurs des rois; car ils se rappelaient la manière dont le connétable en avait agi avec de Giac, Camus de Beaulieu, et même avec le sire de la Trémouille.

Le comte de Mayenne, quoique frère de la reine, n'était pas sans crainte, et dès qu'il fut informé de cettearrivée, il courut chez le faible monarque.

Quand le ministre entra dans la chambre royale, il trouva l'insouciant et léger Charles occupé avec l'intendant de ses menus plaisirs d'une fête qu'il comptait donner prochainement.

Eh bien! qu'est-ce? encore quelqu'atfaire ? demanda le roi, en voyant le comte de Mayenne.

Oui, Messire, c'est une grave affaire, le renversement de tous vos projets, de tous vos plaisirs ; c'est un de vos sujets qui, oubliant les égards, l'obéissance, le respect qu'il vous doit, quitte le poste ou vous l'aviez

placé, et arrive près de tous avec une nombreuse suite pour forcer encore votre volonté.

— Forcer ma volonté ! s'écria Charles en frappant du pied, vouloir forcer ma volonté ! et quel est cet audacieux ?

— Le connétable Arthur de Eichemont.

— Où est-il?

— Ici ! et que me veut-il ?

— Je ne sais... mais on dit qu'il vient demander au roi la tête du vieux Tanneguy du Chastel; ce rfest point assez pour sa haine que cet ami du roi soit exilé, il lui faut encore sa vie.

— Par le sang de Dieu, je jure qu'un seul cheveu de la tête de Tanneguy ne sera pas touché ? n'est-pas Tanneguy qui a sauvé mon enfance? n'est-pas lui qui m'a arraché aux soldats de l'Ile Adam, aux Bourguignons altérés^de mon sang ? n'est-ce pas lui qui m'a enlevé de mon lit, emporté dans ses bras ? n'est-ce pas lui que j'appelle mon père ?...

— Oui, sans doute, Tanneguy a fait toutes ces choses, il a sauvé les précieux jours du roi, mais il n'est plus auprès de celui qui l'appelait son père ; le connétable a demandé son exil, l'exil a été accordé ; aujourd'hui le connétable vient demander sa tête... et...

■ — Et sa demande ne sera pas entendue, ajouta Charles ¥11 avec force, et celui qui vient la faire ne sera pas même admis auprès de moi ; je suis las de ses exigences... de son despotisme qu'il retourne au

poste ou je l'ai placé. Comte de Mayenne, transmettez lui cette ordre de ma part, dites-lui que c'est ma ferme, mon invariable volonté...

— Je cours lui porter les ordres du roi, répondit le ministre ; plaise à Dieu que l'orgueilleux connétable s'y soumette !

— Dites lui que toute désobéissance lui serait funeste. A cet instant on entendit du bruit dans la pièce

qui précédait la chambre royale, une voix dominait toutes les autres ; le comte de Mayenne crut reconnaître celle du connétable.

— Messire, écoutez? s'écria-t-il, c'est la voix de 'Richemont.

— Hélas ! oui, c'est elle, répondit le roi, je l'avais reconnue tout de suite ... il n'y aura pas moyen de ne pas le recevoir.... Mayenne, allez donc vite, voyez si vous pouvez l'empêcher d'entrer...

Il était trop tard: quand le premier ministre ouvrit la porte pour sortir, le connétable mettait le pied sur le seuil.

— Le roi vous défend d'entrer, dit Mayenne d'une voix mal assurée.

— Le bien de son service me commande de le voir, repartit Eichemont ; comte de Mayenne faites-moi place et laissez-moi passer, ce n'est pas la première fois que l'on cherche à m' empêcher de voir le roi : mais quand il faut le servir je ne connais point d'obstacle, je le sers malgré lui.. De Giac, Camus de Beaulieu, La Trémouille, ont voulu m'arrêter... où sont-ils ?

— Qu'ont de commun ceux que vous venez de nommer avec moi, avec le frère de la reine ? dit Mayenne en élevant un peu la voix ; vous avez pu les renverser... il n'en sera pas de même de moi... loin de là

je pourrais peut-être...

— Essayez, comte de Mayenne, je ne crains rien, je

m'appuie sur mon épée, sur les services qu'elle a rendus. En prononçant ces derniers mots, le connétable se présenta devant le roi.

— Que voulez-vous, lui dit Charles en cherchant à se remettre de la surprise et de la contrariété qu'il éprouvait ; le Midi est-il donc si tranquille, que vous n'y soyez plus nécessaire?... Je ne vous ai point demandé connétable... mon ministre ne vous a point fait savoir que votre présence ici fût nécessaire.... Qui donc vous fait ainsi arriver ?

— Mon zèle pour servir le roi de France, répondit Richemont.

— Ce zèle est impatient... cette précipitation peu respectueuse.

— Depuis quand ô mon très gracieux souverain, l'empressement à vous servir est-il un manque de respect ? . . . Qu'il me soit permis de dire encore une fois à mon roi, que ceux qui l'entourent le trompent ; ces hommes qui vous entretiennent et vous bercent dans une fausse sécurité, craignent ma présence parce qu'elle amène la vérité ; depuis longtemps ils sont mes ennemis.

— Connétable, vous voyez toujours des ennemis dans ceux que j'appelle mes amis... vous demandez toujours que je les sacrifie.... venez- vous encore...

— Très-redouté seigneur, je ne viens pas parler de mes ennemis, ceux-là m'inquiètent peu : pour me rassurer contre tous leurs efforts, j'ai ma conscience, mes services et mon courage ; je viens parler au roi de France des ennemis de la France et non des miens, des Anglais débarquées en Bretagne, je viens offrir

mon épée pour en délivrer le pays . . .

— Et savez-vous connétable, qui les a appelés dans le pays ? demanda Charles (bien aise de se venger un peu de la présence inattendue de Richemont), savezyous quel est le traître... est-ce un de ces hommes qui m'entourent et me trompent ?...

— Sire, je ne sais qui les a fait venir, mais je sais qui pourra les chasser....

— Celui qui les a fait venir, celui qui les a reçus chez lui, ce traître est... votre ami... votre neveu favori... Grilles de Bretagne.

Par saint Yves, on vous a trompé, ô très-redouté seigneur ! Grilles de Bretagne est incapable de trahison et de félonie ; le sang qui coule dans ses veines est mon sang, c'est le vôtre ; ce n'est pas celui d'un traître ; qui a pu l'accuser ?

— Son frère.... le duc François lui-même !

— Et Montauban aussi, sans doute, dit le connétable.

— Montauban a fourni les preuves, a montré des lettres qui annoncent un débarquement d'Anglais sur les terres de Grilles.

— Et l'on a pu croire à ces preuves î

— Qu'est-ce qui aurait pu en faire douter ajouta le roi d'un ton sévère.

— Les mains mêmes qui les présentaient. Ah ! trèsgracieux et très-redouté seigneur, vous ne savez pas que ceux qui devaient aimer Grilles le détestent, que celui

qui devait être son premier ami le hait Mais pou-

vai-je me douter que sa haine irait si loin.... Accuser son frère ! !

— Votre amitié pour Grilles vous aveugle et vous rend injuste pour François. J'ai vu la douleur du duc

de Bretagne, quand il a été forcé de me révéler la félonie de son frère ; ses larmes, quand il a fallu signer l'ordre de le conduire dans les prisons de Rennes.

— Ainsi l'ordre de l'arrêter est déjà expédié ! L'amour fraternel n'a pas retardé la justice du duc... O malheureux fils de mon frère ! tu connaîtras donc comme l'infortuné Jean Y toutes les horreurs de la trahison !

Toi qui n'a pas voulu servir l'Angleterre, c'est toi que l'on accuse de faire venir les Anglais... Mais, Sire, on vous a trompé; ces Anglais que je viens combattre ne sont pas débarqués sur les terres de Grilles. Les avis que j'ai reçus m'apprennent que c'est près de Pontorson, sur les grèves du mont Saint-Michel, qu'ils sont descendus... Par le souvenir de Jeanne de France, votre illustre sœur, je vous en conjure, mon trèsredouté seigneur et maître, détournez les coups qui menacent son fils, le jeune et vaillant Gilles... Votre justice égale votre bonté...

— Connétable, il en a coûté beaucoup à mon cœur ; mais l'ordre d'arrêter le prince, mon neveu et le vôtre,

a dû être donné, il doit être exécuté maintenant.

Maintenant G-illes est remis à la justice du duc de Bretagne. Yoyez-le, et plaidez auprès de lui la cause de son frère . . . Je souhaite que vous puissiez réussir. .....

Moi, je n'ai que des vœux à former, toute la puissance d'un roi ne peut arrêter la justice.

— Puisque le roi le permet, dit le connétable, je cours auprès du duc de Bretagne : puisse-t-il m' entendre ! Puisse la haine et la jalousie ne pas crier plus haut que la voix du sang !

— Allez, ajouta Charles (qui commençait à se repentir d'avoir cédé si vite aux conseils du comte de Mayenne et aux instigations du duc de Bretagne), allez,

connétable, le souvenir de ma sœur Jeanne de France, le souvenir de la conduite passé de mon neveu Grilles, me font désirer que vous réussissiez auprès de son

frère François 1er Je lui dirai moi-même mon désir

à cet égard, je veux qu'on ne précipite rien.

— Oh ! mon très-gracieux maître, répondit Arthur de Richemont en se retirant, quand votre royal cœur est laissé à lui-môme, il ne veut jamais que la justice...

Comme un de ces nuages noirs qui viennent tout à coup sur un beau ciel bleu, au lieu de tomber en pluie d'orage, sont quelque fois dissipés par les zéphyrs, de même l'humeur qui avait obscurci le front du roi, à la vue du connétable, s'était en allée peu à peu en écoutant plaider la cause du jeune prince de Bretagne, qu'il estimait au fond du cœur. Et dans cette circonstance comme dans toute autre, l'influence de l'homme fort s'était fait sentir sur l'homme faible, et Charles était maintenant bien loin d'en vouloir à Arthur de Richemont, tant ses volontés, comme dit le vieux d'Argentré, étaient légères et muables, et changeoient à tous vent : car il ne savoit faire jugement du flatteur ny du mauvais conseiller, et de vray, ceux qui se tenoient près de luy, pour lui souffler aux oreilles, ïemportoient tousiours sur les absents.

Page 1