LE FRÈRE
En sortant de chez le roi, le connétable de France s'empressa d'aller trouver son neveu, le duc de Bretagne.
Il était dans le caractère de Richemont de pour-
suivre vivement, et sans un moment de délai, ce qu'il voulait atteindre : aussi ne perdit-il pas un seul instant.
Le duc François était occupé avec son maréchal Arthur de Montauban, à écouter la lecture des dépêches qui venaient d'arriver de Rennes, quand le connétable parut tout à coup devant ses yeux.
— Comment ! vous, mon oncle, dans ces lieux ? dit François ; on ne vous attendait pas ici. Hier encore on répandait chez le roi le bruit que vous aviez défense d'arriver... Je suis bien aise de voir qu'il n'en est rien. Je m'applaudis de n'être pas parti pour retourner en Bretagne aussi tôt que je comptais le faire. Si j'avais suivi mon premier projet, je n'aurais pas eu le plaisir de vous voir.
— Ce qui m'amène aujourd'hui près de vous, mon neveu, m'aurait fait aller plus loin ; je serais allé vous trouver en Bretagne et partout où vous auriez été. Quand il s'agit d'éviter un malheur à mon pays, une tache à ma famille, je ne connais ni repos ni distance.
En parlant ainsi, Eichemont fixait son regard scrutateur et sévère tantôt sur le duc, tantôt sur le maréchal de Bretagne. Ce dernier, à l'arrivée du connétable, avait roulé les dépêches qu'il était occupé à lire ; et malgré son habitude de dissimulation, il ne pouvait cacher le trouble qui l'agitait. François voulant avoir l'air calme et rassuré, répondit au connétable :
Oui, mon oncle, je sais combien vous aimez la Bretagne, et son souverain doit vous remercier de l'empressement que vous mettez à venir repousser le malheur qui la menace. Les Anglais ne pourront vous résister, et votre pays vous devra ce que la France vous doit. Quant à la tache faite à T honneur de notre famille,
personne n'en gémit plus que moi... personne n'en doit plus gémir, personne n'est aussi près que moi de celui qui a failli.
— Duc de Bretagne, ajouta Bichemont, ceux qui tiennent le pouvoir peuvent s'éviter la dissimulation. Ainsi, cessez de feindre avec moi ; laissons la fausseté aux gens qui sont au-dessous de nous. (En disant ces mots le connétable regardait d'en haut Arthur de Montauban.) Il continua : Nous sommes assez forts l'un et l'autre pour être francs : mon âge, mon titre d'oncle, me donnent le droit, m'imposent le devoir de l'être avec le fils de mon frère, tout souverain qu'il soit. Le souvenir de votre père et de l'amitié qui m'unissait à lui, la mémoire de quelques services, vous commande aussi la franchise avec moi. Ainsi, très-redouté prince, ne cherchez point à me tromper ; je connais Grilles, il est incapable de ce dont on l'accuse.
— J'ai voulu le croire, répliqua le duc, j'ai voulu me persuader qu'il était innocent ; mais les preuves sont arrivées, et le roi lui-même a été forcé de donner l'ordre de le faire arrêter.
— Et cet ordre a-t-il déjà été exécuté ?
— Oui, j'en reçois la nouvelle à l'instant. Gilles est maintenant prisonnier au château de Rennes.
— Et avant d'être si sévère, a-t-on été juste envers le malheureux prince ?
— Peut-il y avoir de l'injustice à priver de sa liberté celui qui veut le mal et la honte de son pays ? Grilles ne s'était-il pas mis dans ce cas ?
— Non, par saint Yves! je ne le croirai jamais. A-t-il été interrogé ? a-t-il été entendu ? a-t-on eu pour ce prince de Bretagne, pour ce frère du souverain, les
égards que l'on a pour le premier accusé?... Si j'en crois les bruits publics, bien loin de là, sa demeure aurait été violée, l'hospitalité accordée par lui indignement trahie, ses hommes d'armes massacrés, sa femme insultée.
— Ces faits ne viennent pas de moi, connétable de France ; reprochez-les au roi de France, votre souverain : ce sont ses hommes qui en ont agi ainsi.
— Mon neveu, si ces méfaits venaient de vous, vous auriez à vous repentir et à réparer ; puisqu'ils viennent d'un autre, vous avez à en exiger satisfaction et justice ; c'est dans vos Etats que la trahison a eu lieu, c'est en Bretagne, terre de franchise et de loyauté, que l'hospitalité a été violée... Yous ne devez pas le souffrir.
— Mon oncle, je connais mes devoirs de souverain.
— Prince, pensez aux droits de votre frère. ...Yous avez aussi des devoirs à remplir envers lui. Ceux-là ne sont pas moins sacrés que les autres. Cette justice que vous devez à tous vos sujets, pourquoi la dénier au fils de Jean Y et de Jeanne de France ?
— Il a oublié qu'il était Breton: je veux oublier qu'il est mon frère.
— Yous ne le pourrez pas ; tous vos flatteurs, tous ceux qui vous poussent à l'injustice et qui entretiennent votre haine contre Grilles ne pourront détacher de votre cœur les liens qui vous unissent.
— Je vous le répète, connétable, tous ces liens-là sont rompus par sa trahison.
— Mais cette trahison, comment, par qui est-elle prouvée ? demanda Kichemont en regardant le maréchal de Bretagne qui restait immobile et silencieux, et qui rompit le silence en disant : Yoilà des lettres que
prouvent que mon très-redouté seigneur et maître le duc François n'a été que juste en donnant 1 ordre de renfermer dans le château de Eennes celui qui avait appelé les Anglais en Bretagne, celui que le roi de France avait envoyé arrêter dans son manoir du Gruildo.... Connétable, ajouta Arthur, ne pensez pas si mal des amis et des conseillers du duc Bretagne....
Croyez qu'il leur en a coûté Croyez qu'ils se sont fait
violence peur demander une mesure sévère... Yous n'êtes pas seul à aimer le prince qu'un sentiment exagéré de reconnaissance a trop rendu l'ami des anglais. ...Et moi aussi j'ai été honoré de sa confiance et de son amitié, et moi aussi je n'avais pas voulu croire qu'il eût pu renier son pays.
— Ils ont menti, s'écria avec force le connétable, ils ont menti, ceux qui ont accusé mon neveu d'avoir renié son pays : Grilles est Breton, il est prince, il est de mon sang, il ne peut vouloir livrer la Bretagne à son plus cruel ennemi. Il peut se souvenir de l'hospitalité du roi d'Angleterre sans vouloir appeler les Anglais. Et moi aussi j'ai été noblement traité par Henri dans ma longue captivité ; et moi aussi je garde la mémoire des égards que l'on a eus pour mon malheur à la cour de Londres ; mais cette reconnaissance que j'ai au fond du cœur a-t-elle rendu mon bras inactif pour mon pays ? Mon épée a-t-elle été retenue dans le fourreau quand les Anglais ont remis pied sur terre de France ? Le prince Grilles est comme moi ; il est aussi reconnaissant et il n'est pas plus traître...
Fasse Dieu, répondit le duc François qui vit que la colère s'emparait du connétable, fasse Dieu que mon frère soit aussi pur que vous, mon oncle!... Nous le saurons bientôt ; dans peu de jours je repars pour re-
tourner dans mes Etats. J'irai à Kennes, et je l'interrogerai moi-même.
— Par Saint Yves ! très-redouté prince, je tous y accompagnerai. Il s'est élevé des voix ponr accuser Gilles; eh bien! ma y oix s'élèvera pour le défendre. Tous, duc de Bretagne, et vos peuples, vous mettrez dans la balance la renommée des accusateurs et celle du défenseur... (En prononçant le mot d'accusateur, Richemont regarda Montauban, qui ne put soutenir ce regard scrutateur et terrible.) Il continua : Oui, mon neveu, c'est une noble et bonne pensée que celle de venir vous-même interroger votre frère. Ne mettez personne entre vous deux ; que ceux qui ont intérêt à vous diviser soient loin du juge et de l'accusé. Apportez à ce jugement votre cœur de souverain et de frère ; et, avant de vous asseoir comme juge, vous viendrez avec moi à la chapelle de Saint- Yves. Nous y prierons ensemble sur la tombe de votre père. Là, ce ne sera point la haine que vous y apprendrez ; s'il sort une voix du sépulcre, ce sera pour vous dire : François, Gilles est ton frère !
Ah ! très-redouté prince, ajouta le vieux connétable avec émotion, cédez à votre cœur et à ma prière ; partons pour vos Etats. Yenez juger, venez délivrer le malheureux Gilles ; ne laissez pas le temps venir se placer entre votre bonne résolution et son accomplissement. .Ne laissez pas la haine, l'envie et la calomnie vous entourer de nouveau et vous souffler leurs perfides poisons. Les traîtres ont des paroles habilement trompeuses ; ils ne vous parleront pas comme moi ; ma voix est rude et peu flatteuse. Ce n'est pas avec des discours étudiés que j'ai fait ma renommée : la vérité et mon épée, voilà ma divise. C'est un soldat,
c'est votre ami, le frère de votre illustre père, qui parle sans art, sans apprêts. Si vous en croyez les ennemis cachés de Grilles, ils vous pousseront dans une route funeste ; un premier pas dans le sentier du mal force souvent à s'engager plus avant dans le chemin des abîmes. Mon neveu, prenez-y garde; si les méchants venaient un jour à être entendus de préférence à moi, s'ils parvenaient à vous faire porter une injuste sentence... alors il s'élèverait une voix terrible, une voix accusatrice, qui vous suivrait partout, et qui vous répéterait sans cesse ces paroles du Seigneur à Caïn : Où est votre frère ?