‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 28 sur 39 · LA JEUNE MÈRE · texte numérisé non relu

LA JEUNE MÈRE

Le duc François avait vu son oncle s'animer et s'attendrir en plaidant la cause du prince Gilles ; il avait remarqué que ce vieux guerrier, dont la vie presque entière s'était écoulée dans les camps ou sur les champs de bataille, n'avait pu retenir quelques pleurs en implorant justice pour son neveu favori, et cependant il était resté sans émotion et sans pitié, et son cœur n'avait pas battu plus vite ! et ses yeux n'avaient pu se mouiller d'une larme généreuse !....

Quand deux harpes ne sont pas dans un accord parfait, c'est en vain que vous en toucherez une, l'autre ne vibrera pas. Les sentiments d'Arthur de Bichemont et ceux de François de Bretagne étaient trop loin de cet accord ; ils ne pouvaient ni se comprendre ni

se répondre Il n'en était pas ainsi de Grilles et de

Françoise de Dinan. Les hommes les avaient séparés,

mais à travers la distance et les murs de la prison, ils étaient toujours présents l'un à l'autre. Humfroy avait trouvé le moyen de redire à son maître que la princesse, qu'on laissait libre au Gruildo, le quitterait bientôt secrètement, et viendrait à Rennes Il avait

ajouté : Mon très-redouté seigneur, votre noble épouse est digne de vous ; ce roseau est devenu tout à coup comme un chêne pour résister à l'adversité. C'est elle qui console sa mère et qui soutient la vieille Marguerite. Elle m'a dit : Tu le vois bien, Humfroy, je ne pleure plus ; j'ai de la santé et du courage ; tu le diras au prince mon époux ; chaque matin, quand Y Angélus sonnera, je penserai à lui ; et, si je suis rapprochée de sa prison, je chercherai à le voir. Ainsi à Y Angélus du matin, à celui de midi, et à celui du soir, qu'il vienne à la fenêtre de sa chambre, il aura chance de me voir... Yoilà une image de la sainte Yierge, c'est Notre-Dame des Sept-Douleurs ; donne-la-lui. S'il venait à tomber malade, il faut qu'il l'attache en dehors aux barreaux de sa prison... Si sa captivité durait encore sept mois (ce que Dieu dans sa justice ne voudra pas permettre), qu'il écoute bien pendant le silence des nuits ; s'il entend chanter Y Hymne de Noël, ce sera un fils qui lui sera né ; si c'est une fille, les voix de mes amies chanteront Y Ave, maris stella... Et, dès que je pourrai marcher, j'irai avec notre petit enfant sous les murs qui le séparent .de nous,, et je lui crierai: Pauvre prisonnier, bénis ton fils !...

— C'est bien, c'est bien, dit le prince à Humfroy en cachant son visage tout inondé de larmes ; j'avais toujours pensé que Françoise serait douce et forte envers le malheur. Mais ne m'attendris pas ainsi. Es-tu sûr qu'elle ne soit pas encore arrivée à Eennes ? Yoilà le sixième jour qui finit depuis que nous avons quitté le

G-uildo: tu m'avais dit qu'elle en partirait peu de temps après nous...

— Mais, très-redouté seigneur, pensez donc que six jours sont bien peu... C'est beaucoup dans une prison, sans doute ; mais pour une femme qui fait peut-être le voyage à pied, qui est obligée de se déguiser, de se cacher

— Quoi ! Françoise de Dinan ! la princesse de Bretagne en est donc réduite là ! à pied, seule sur un grand chemin !

Elle ne sera pas seule, répondit le vieux serviteur ; le chevalier de Lantivi a juré de l'accompagner partout ; déguisé comme elle, il passera pour son père, et ne la quittera pas...

— Oh ! mes amis, que votre fidélité nous fait de bien! s'écria Grilles en serrant la main d'Humfroy. Lantivi sera donc pour ma femme ce que tu es pour moi ! Ami, tu ne me dis pas tout ce que tu souffres ; mais je suis convaincu que mes geôliers te traitent mal et t'insultent souvent....

— Noble prince, ne vous affligez pas pour moi de ces insultes ; c'est en méritant de pareilles insultes que l'on se fait de la gloire. Quelquefois ils me disent : Crois-tu donc, vieil imbécile, que ton maître te paiera ; tu ne sais donc pas qu'il est maintenant aussi pauvre que toi ? Il n'a plus de trésors, plus de pouvoir, et tu t'attaches encore à lui !

Et quand je leur réponds que j'aime mieux la misère avec vous que l'opulence avec un autre, ils rient aux éclats et m'appellent un vieux fou. ..Mais ils me laissent passer et venir auprès de vous, et que puis-je vouloir de plus en ce monde ? Ne m'avez-vous par dit l'autre

jour ; Ami, assieds-toi sur mon escabelle, et mangeons ce morceau de pain ensemble ! Jamais, au temps de notre bonheur, je n'aurais osé prétendre à une telle récompense !.. Il faut que Dieu ait touché l'âme du sénéchal du Poitou, quand vous fûtes obligé de quitter votre château de Gruildo. J'allai lui demander de vous suivre partout où l'on vous conduirait : il me dit en jurant : Crois-tu donc que je m'occupe des valets ? Ya trouver Yvonnet Bouget ; s'il te permet l'honneur que tu sollicites, tu pourras nous accompagner ; mais rappelle-toi que la première infidélité commise, la première lettre donnée par toi au prisonnier, je livre ta tête à Yvonnet, exécuteur de mes sentences. Te voilà averti ; à présent, vois si tu dois aller lui demander la grâce de nous suivre.

— Je ne demande point à sauver mon ancien maître, répliquai-je ; je ne veux que le servir dans sa prison. — Eh bien î va-t'en à Yvonnet, il verra s'il doit te le permettre.

Quand j'arrivai près de cet homme connu par sa cruauté et par son avarice, il était fort occupé à faire charger sur des chariots les eflets que je reconnaissais bien et qui avaient été sauvés de l'incendie pendant la nuit. Un témoin tel que moi devait le gêner ; il m'ordonna de m' éloigner... et je ne pus que lui dire en peu de mots ce que le chevalier sénéchal m'avait chargé de lui demander.

Non, non, cria-t-il, ton prince n'aura pas besoin de tes services; n'y a-t-il pas un geôlier au château de Rennes? Ya-t'en.

Le sang se portait à mon cœur en entendant l'insolent soldat parler de la sorte ; mais, voulant parvenir à mon but, je cachai ma colère, et lui appris tout bas que

je savais où il y avait de l'or, et que je le lui ré vêlerais, s'il consentait à me laisser suivre mon ancien maître. A cette proposition, je le vis sourire ; je le menai à la chambre que j'avais habité depuis mon séjour au G-uildo... et en lui remettant ce petit trésor, qui n'était que le produit de mes épargnes et de vos largesses, ô mon très-redouté seigneur, j'obtins ce que je désirais tant, la permission de ne pas me séparer de vous, et de rester attaché à votre infortune comme je l'avais été à votre prospérité.

Yieil ami, s'écria Grilles en se levant du banc de bois où il était assis, mon bon et fidèle compagnon, viens dans mes bras ; que je te remercie de tant de fidélité ! L'heureux Humfroy se précipita sur Je sein de son maître ; et, dans cette sombre prison, il goûta un bonheur qu'il n'avait point ressenti dans la salle des fêtes, au milieu des pompes et des plaisirs.

l'épouse.

Aussitôt que le prince Gilles eut été emmené du château de Gruildo, Françoise écrivit à son beau-frère le duc de Bretagne pour lui demander d'aller près de lui plaider la cause de son époux. Dans cette lettre noble et suppliante, la princesse racontait en peu de mots la conduite du sénéchal du Poitou et de sa troupe,

et faisait entendre que Grilles, surpris par une inconcevable trahison, ne s'était point levé pour résister à un ordre du roi, mais pour repousser une agression à main armée faite traîtreusement au milieu de la nuit. A cette lettre, à ces explications, Françoise n'avait reçu aucune réponse, et cependant elle avait expédié près du duc un message exprès : Pierre La Rose avait été envoyé par elle. Voyant que sa prière restait sans effet, et qu'on ne lui permettait ni d'aller défendre son époux, ni de partager sa captivité, elle résolut de s'évader secrètement du château de G-uildo, et de se rapprocher de la nouvelle prison du prince. Mais pour remplir ce devoir, il fallut que la princesse feignît d'être malade, et ne se montrât plus pendant quelques jours ; car des espions avaient été laissés autour d'elle, comme des gens de service, et il était important de leur cacher son projet ... Il y avait encore une autre personne qui devait surtout ignorer cette fuite ; sa douleur, son désespoir l'auraient empêchée ; c'était madame Catherine de Rohan ; elle n'aurait jamais voulu consentir à laisser partir sa fille sans l'accompagner ; et à son âge et avec ses habitudes aurait-elle pu entreprendre une route difficile et hérissée de dangers ? Françoise était donc réduite à se cacher, même de sa mère. Le chevalier de Lantivi et Marguerite étaient seuls dans son secret ; le vieux chevalier devrait être son guide, et la nourrice devait rester auprès de madame Catherine et lui donner ses soins.

C'était pendant le calme de la nuit ; Françoise reconnut les pas de son fidèle chevalier ; ils se faisaient faiblement entendre dans l'escalier de la tour. Elle sortit de sa chambre, et marchant sur la pointe du pied elle s'approcha du lit de sa mère qui dormait d'un paisible sommeil. — Oh ! mon Dieu ! dit la jeune épouse

en se mettant à genoux près du lit, c'est toi qui m'ordonnes de tout quitter pour suivre mon époux ; pour obéir à ton divin précepte et au vœu de mon cœur, j'abandonne même ma mère î Oh ! Seigneur ! veille sur elle ! . . . . En prononçant bien bas cette prière de la piété filiale, la princesse pleurait pensant au réveil de celle qui l'aimait tant.

Lantivi depuis plusieurs jours avait tout prévu, et la fille des comtes de Dinan ne fut point arrêtée en passant le seuil de sa propre demeure, devenue sa prison. Pour tromper tous les regards, Françoise avait pris un vêtement semblable à celui des femmes de campagne, et le chevalier était aussi déguisé en paysan. A quelque distance du château, le curé du village leur procura deux petits chevaux du pays, et leur dit : Je vous conduirai, je veillerai sur vous jusqu'au village voisin. Me voyant avec vous, les soldats que vous pourriez rencontrer sur votre route, croiront que vous êtes venu me chercher pour aller chez vos parents malades, et ils ne vous arrêteront pas : qui oserait empêcher un prêtre d'aller consoler un mourant ! De hameau en hameau, de village en village, de ville en ville, vous trouverez ainsi mes confrères prêts à vous servir de guides et de protecteurs. N'est-ce pas à la religion à protéger le malheur et la vertu ? Noble princesse, nous gémissons de vos infortunes, vous allez traverser des campagnes où le nom et les louanges de votre illustre époux sont dans toutes les bouches; ce sera une consolation au milieu de vos peines, d'entendre le bien que redisent du prince Gilles les simples habitants de cette contrée. Mais en vous laissant aller au bonheur d'entendre louer et plaindre la victime, gardez- vous d'exciter à la haine contre le

persécuteur. Mon devoir est de prêcher toujours obéissance et soumission.

Comme l'avait dit le pasteur, sur tout leur chemin, les deux voyageurs ne rencontrèrent que bienveillance pour eux, et regrets pour le prince : l'état de Françoise ne lui permettait pas de faire de longues journées; si l'impatience qu'elle avait de se trouver dans la même ville que son époux lui faisait désirer d'atteindre promptement le terme de son voyage, une autre pensée lui commandait de modérer cet empressement : les devoirs de la mère luttaient avec l'impatience de l'épouse. Enfin, sans trop de fatigue, elle arriva près de Rennes ; c'était le soir, on voyait de loin les clochers et les édifices de la ville, éclairés par le soleil couchant. Un grand bruit semblable à celui que l'on entend quand on approche de la mer, s'élevait de la cité des ducs de Bretagne, et se mêlait au son des cloches de toutes les églises.

Quelle fête célèbre-t-on aujourd'hui ? demanda Françoise à un paysan qui passait sur le chemin.

— Oh ! ce n'est pas une fête, répondit le Breton, c'est l'arrivée du duc François 1er, c'est pour lui que l'on sonne les cloches, et que le peuple est sur la route

pour le voir passer L'autre jour il y avait bien plus

de monde pour l'arrivée de son frère, cependant il n'avait pas grande pompe autour de lui, hors quelques

soldats qui le menaient à la Tour-le-Bat Mais il est

aimé celui-là.

La princesse toute tremblante questionna encore le paysan : d'où nous sommes, nous découvrons toute la ville. Montrez-moi où est cette Tour-le-Bat.

— Ne la voyez- vous pas, dans la partie la plus éloignée de la ville ? Au-dessus de tous ces toits pointus

ne distinguez-vous pas une grosse tour ronde ? elle touche au château des ducs ; c'est là qu'est le prince Grilles Son frère va loger bien près de lui cette nuit....

— Tant mieux, s'écria Françoise, s'ils se voient tout sera peut-être fini, ils s'entendront....

Le paysan secoua la tête, comme pour dire qu'on devait peu l'espérer. Et la princesse continua : — Yous croyez donc le prince Grilles coupable, puisque vous pensez qu'il ne peut y avoir d'arrangement entre les deux frères ? Est-ce que vous croyez qu'il a vraiment appelé les Anglais ?

— Brave femme, répliqua l'homme de campagne, je ne sais rien de toutes ces choses, ça ne me regarde pas plus que vous ; je suis seulement fâché que le prince Grilles soit en prison, parce qu'on le dit ami du menu peuple, et voilà ce qu'il nous faut à nous ! Après ces mots, l'inconnu donna un coup de fouet à son cheval, et s'éloigna.

Les yeux de Françoise ne se détournaient plus de

dessus la tour Son cœur entier était là. Elle était

arrivée aux portes de la ville, elle était entourée d'une foule innombrable, et elle ne voyait que la prison, et elle ne pensait qu'à celui qui y était renfermé.

Cependant les flots du peuple augmentaient toujours, les rues étaient obstruées, des gardes les parcouraient en tous sens, il fallut s'arrêter ; et la fille des comtes de Dinan, l'épouse du prince de Bretagne, sous les vêtements d'une pauvre femme du peuple, fut condamnée à voir (perdue dans la multitude) défiler le somptueux cortège de l'orgueilleux frère de son époux. De crainte d'être reconnue, elle avait abaissé les barbes de sa coiffe blanche qui pendaient de chaque côté de son joli visage, comme les portent encore les femmes en

deuil. Malgré ses efforts pour se contenir, elle tremblait, et une sueur froide découlait de son front. Son chevalier s'en aperçut et lui dit à voix basse: Noble maîtresse, il n'y avait pas semblable silence quand votre auguste époux fit sa dernière entrée à Nantes. Il était cependant en disgrâce, et celui-ci est dans toute sa puissance.

— Oui, je me souviens de tous les cris d'amour. Mais, sire de Lantivi, où est maintenant le bien-aimé

du peuple Ne pensons plus au passé, il rendrait le

présent trop cruel

— L'avenir sera meilleur.

— Je ne sais, regardez le visage du duc comme il est sombre. Comme ses sourcils se froncent ! comme ses lèvres sont pâles ! Ah ! plût à Dieu que cette foule fût moins silencieuse; qu'elle saluât son souverain de quelques acclamations ! Le mécontement mène plutôt à la sévérité qu'à la clémence, à l'irritation qu'à la justice

Yous avez raison, Madame, dit le chevalier, un meilleur accueil le disposerait mieux en faveur de son frère, un premier cri peut en décider d'autres. Et faisant violence à ses sentiments, le faux paysan cria par trois fois : Noël ! Noël au duc de Bretagne ! Mais aucune voix ne répondit à la sienne : tous les yeux se tournèrent sur lui, même les regards du prince s'y fixèrent un moment, et ceux du maréchal de Bretagne, qui était à cheval auprès du duc, s'y arrêtèrent aussi. Les yeux de Françoise rencontrèrent ce regard d'Arthur, et elle sentit à son cœur comme un coup de poignard. Si malgré mon déguisement, dit-elle à Lantivi, j'avais été reconnue, on ferait de ma présence ici un tort à mon époux, on m'accuserait d'être venu exciter cette froi-

deur et ce mécontentement. Quand j'ai demandé au souverain de Bretagne d'aller, comme sa sœur, plaider près de lui la cause de mon mari, cette permission, vous le savez, m'a été dédaigneusement refusée, et aujourd'hui on me ferait un crime d'être sortie du lieu de mon exil. Chevalier, chevalier, quittons cette foule, ajouta Françoise ; évitons tous les regards, et rapprochons-nous de la prison.

Avec beaucoup de peine, ils y parvinrent ; et comme elle était voisine du palais des ducs, l'affluence du peuple y était plus grande encore que dans les autres parties de la ville. Là, des chanteurs ambulants, pauvres troubadours, jongleurs et marchands d'hydromel et d'hypocras, montés sur des échafauds, dominaient la multitude qu'ils attiraient autour d'eux par leurs chants ou leurs emphatiques annonces. Directement en face de la Tour, et vis-à-vis une étroite fenêtre de la prison, un vieux pèlerin à barbe blanche, tenant suspendue à une longue perche une image de saint Gilles, chantait le cantique du saint dont il montrait le tableau, et racontait ses miracles. Beaucoup de personnes pieuses, parmi lesquelles il y avait sans doute plusieurs amis du prince prisonnier, s'étaient groupées auprès du vieux chanteur. Françoise et Lantivi, qui avaient laissé leurs chevaux à une hôtellerie voisine, allèrent se joindre à ce groupe ; ils ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'à la fin de chaque strophe, alors que le refrain ramenait le nom de Grilles, tous les yeux se levaient vers la fenêtre grillée de la prison.

Est-ce là qu'il est ? demanda la tremblante épouse à une jeune femme qui se trouvait près d'elle.

— Oui, répliqua l'habitante de Eennes ; oui, c'est-là. Ne voyez-vous pas ses mains blanches entre les barreaux de fer ?

— Dieu soit loué! dit Françoise à son chevalier; l'image de Notre-Dame des Sept-douleurs n'est pas appendue à sa fenêtre, il se porte bien ; et des larmes de joie coulèrent de ses yeux.

— Vous pleurez ; vous le connaissez donc ? ajouta la jeune femme.

Oh ! oui Et elle n'en put dire davantage ; elle

cacha son visage sur le sein du chevalier, et ses jambes se dérobant sous elle, elle s'évanouit tout à fait.

Cet évanouissement occasionna un certain mouvement dans la foule ; le pèlerin même suspendit ses chants ; et parmi les personnes empressées qui venaient offrir leurs secours, un vieillard s'approcha du sire de Lantivi, c'était Humfroy : tous les deux se reconnurent. Humfroy dit à l'oreille du chevalier déguisé: Portons-la au couvent voisin, elle y est

attendue Toujours sans connaissance, la pauvre

Françoise, que l'émotion et la fatigue de la route et de son état avaient épuisée, fut transportée à l'abbaye de Saint-Greorges, où Émerancilde de Rougé, fille du seigneur de Derval, abbesse de cette illustre et sainte maison, reçut avec empressement la noble infortunée, et lui prodigua les soins les plus tendres et les plus respectueux. Quand Françoise rouvrit les yeux, elle se trouva dans une vaste et magnifique chambre, entourée d'égards qui lui apprirent qu'elle était reconnue. Oh! révérende abbesse, dit-elle à Émerancilde, ôtezmoi d'ici, mettez-moi dans une humble cellule ; je ne veux rien de ce qui ressemble à la grandeur, je ne veux pas être mieux que lui : il souffre, je dois souffrir... Oubliez qui je fus, et ne voyez devant vous que la pauvre femme d'un captif, à laquelle il ne faut qu'un toit et un peu de pain ! Voilà tout ce que demanda

la fille des comtes de Dinan, la sœur des souverains de Bretagne.

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