‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 29 sur 39 · LE PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER

Avant de voir et d'interroger Gilles, le souverain de Bretagne devait admettre près de sa personne tout ce que la capitale de ses États avait de plus élevé en pouvoir et en dignité. Déjà les différents corps affluaient au château. Les troupes sous les armes, les corporations avec leurs prud'hommes remplissaient les cours; au milieu de leurs rangs on voyait passer ceux qui étaient, par leur naissance ou leurs fonctions, admis aux honneurs de l'intérieur. L'importance de leurs emplois se devinait à la fierté et à l'assurance de leur démarche ; le peuple curieux et malin ne man quait pas de faire ses remarques à mesure qu'ils se montraient. Au milieu de tous ces arrivants, on entendit subitement le bruit de plusieurs chevaux qui faisaient retentir le sol et voler la poussière, et l'on vit entouré d'un groupe nombreux de chevaliers Arthur de Bichemont, connétable de France, qui se hâtait aussi de se rendre auprès du souverain de Bretagne. Il venait de son château de Parthenay, par lequel il était passé à son retour de Ghinon. A sa vue, le silence de la multitude cessa, et cet illustre guerrier, aimé et estimé de la nation bretonne, fut salué par de vives acclamations. Le prisonnier de la Tour-le-Bat dut les entendre et se réjouir, car il connaissait l'amitié

de son oncle ; c'était un puissant avocat que Dieu lui envoyait.

Une grande supériorité efface tout. Qui s'amusera à admirer le port élégant d'un mince arbuste auprès de la majesté du cèdre ? Le peuple aussi ne fut plus occupé que du connétable ; dans tous les groupes on répétait : Celui-là osera parler au duc, et défendra le prince prisonnier, il plaidera la cause des petites gens, il fera renvoyer du pouvoir ceux qui nous oppriment et qui trompent le souverain.

Sans être arrêté par aucun des obstacles que l'étiquette opposait aux flots empressés des courtisans, Arthur de Bichemont parvint auprès de son auguste neveu.

Très-redouté prince, lui dit-il en entrant, j'arrive un peu tard au rendez- vous, mais votre service est mon excuse ; j'ai voulu voir par moi-même cette partie de la côte de Bretagne, ces environs de Matignon, que l'on disait menacés par les Anglais... Dans ces parages, je n'ai trouvé d'Anglais que les cinquante archers de cette nation massacrés par l'ordre du sénéchal du Poitou.

— Connétable, je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas moi qui ai donné l'ordre de se défaire de ces archers ; les faits du G-uildo me sont étrangers, je vous le répète, répondit le duc de Bretagne avec un ton qui décelait l'impatience et l'humeur. Aujourd'hui, ajouta-t-il, il faut que je reçoive tout ce monde que vous voyez ; il faut que j'écoute les plaintes, que j'entende les demandes des habitants de Rennes. Yous jugez mon oncle, que je n'ai pas de temps à perdre. Yousmême, ne serez-vous pas auprès de notre personne, pendait que nous admettrons en notre présence les notables de cette ville ?

— Je ne manquerai pas d'y être, puisque le souverain de Bretagne m'y invite ; et si quelques demandes justes, si quelques prières avaient besoin d'appui, je les appuierais. Sur les degrés du trône, on peut servir les princes, comme sur les champs de bataille. Là, on les défend ; ici on peut aider à leur justice. Après ces paroles, le guerrier se retira et alla faire ôter la poussière de son armure.

Un des grands ennuis du trône doit être cette obligation d'écouter et d'entendre les phrases banales de l'adulation, quand l'âme est fortement préoccupée. Quand une pensée triste l'accable, n'est-ce pas un supplice que d'être obligé de sourire à des lieux communs? que de prêter l'oreille à des indifférents ? Dans notre infériorité, nous sommes plus libres que les rois, nous avons au moins le loisir de la douleur, eux ne l'ont pas. François était bien loin d'avoir l'âme en paix : le frère du prince Grilles était livré à de sombres pensées, et sous la pourpre de son trône il lui fallait sourire

Les longues et pénibles heures de la représentation passèrent enfin, et quand elles furent écoulées, quand le duc de Bretagne fut libre, il se trouva plus à plaindre, il regretta l'ennui de cette longue séance, car le moment d'aller à la prison était venu...Montauban vit ce qui se passait au dedans de lui, et proposa une promenade d'apparat, une visite aux travaux que l'on faisait alors aux fortifications de la ville ; mais la froideur que le peuple avait montrée la veille pesait encore sur le cœur du duc, et lui rendait ce projet peu agréable. Cependant il voulait éloigner le moment qu'il redoutait ; se tournant du côté de son frère, le comte de G-uingamp, il dit: Nous allons commencer nos courses d'aujourdhui, par aller à l'église cathédrale ; c'est là que j'ai reçu ma

couronne, j'y demanderai à Dieu la grâce de la bien porter.

Pierre de G-uingamp, heureux de cet acte de piété, sourit à son frère ; le connétable l'approuva aussi ; car il se disait à lui-même, c'est une bonne préparation à la justice que la prière.

De la cathédrale, le duc et son cortège allèrent visiter un hôpital que Jean Y avait fondé, et le menu peuple commençait à faire entendre quelques acclamations ; car il n'aime jamais autant ses maîtres que lorsqu'ils se rapprochent de ses misères. Cette visite à l'hôpital terminée, le prince en revenant au château, dut passer devant la Tour-le-Bat, une immense foule était rassemblée en face de la prison. Le bruit de l'entrevue des deux frères s'était répandu et avait amené toute cette multitude. Quand le duc parut, quelques voix firent entendre le nom du prince Gilles ; d'autres crièrent grâce, grâce. François hâtant le pas de son cheval, fit semblant de n'avoir rien entendu, et descendit au palais.

.Renfermé dans son appartement avec Arthur de Montauban, les premiers mots qu'il lui dit furent : Arthur, les as-tu entendus ? déjà ils se prononcent.

— C'est ainsi que commencent les émeutes, répliqua le perfide confident. Aujourd'hui, le peuple crie grâce ! grâce ! il demande encore : demain si mon trèsredouté seigneur a l'air de céder, il commandera, il imposera des lois.

— A d'autres qu'à moi, repartit fièrement le duc de Bretagne. Le peuple n'est fort que lorsque le souverain estfaible, je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer. Allons, sans perdre un moment de plus, auprès de celui qui a voulu être mon ennemi.

Cette précipitation ne convenait pas au maréchal de Bretagne ; il savait que son maître était ébranlé par la réception qui lui avait été faite la veille ; il savait, malgré les paroles de fermeté prononcées par le duc, qu'au fond de l'âme il était effrayé des dispositions du peuple contre lui, et en faveur de Grilles ; plus que tout, Montauban redoutait la présence du connétable. Il fallait donc, pour assurer sa vengeance, que l'entrevue des deux frères fût retardée et n'eût pas lieu à Eennes, ni dans la ville où se trouverait Arthur de Eichemont. Avec une perfide adresse, l'ennemi du prince Gilles sut donc détourner François du projet qu'il avait d'entrer dans la prison de son frère. Il lui dit : Des affaires plus pressées appellent vos soins, très-redouté seigneur. Yoilà les Anglais qui rompent la trêve et qui attaquent Fougères ; donnez vos ordres pour qu'ils soient promptement attaqués et repoussés par votre oncle le connétable de France ; il est accoutumé à les vaincre, le ciel vous l'a envoyé tout exprès. Pendant qu'il sera occupé à combattre les ennemis de notre pays, vous ferez juger celui qui a osé les y appeler; mais ce n'est pas ici que le jugement doit avoir lieu ; je le répète, ici, il n'y aurait pas de sûreté.

Toutes ces considérations agirent sur l'esprit du duc, et selon les désirs de son adroit conseiller, il changea ses desseins. Il envoya chercher son oncle le connétable, lui apprit l'attaque des Anglais et la prise de Fougères, lui dit que sa valeur seule pouvait délivrer la Bretagne, et qu'il lui en confiait le soin.

Offrir à Eichemont l'occasion de vaincre encore, c'était le décider ; il n'hésita point. Prenant congé du duc, il ajouta seulement: Je vous promets de les vaincre, promettez-moi de le délivrer.

— J'en fais la promesse, répondit François. Et le connétable partit pour se mettre à la tête des troupes qui croyaient toujours marcher à la yictoire quand elles étaient commandées par lui.

•l'entrevue.

Du fond de sa prison, le prince Grilles avait pu s'apercevoir de la réception qui avait été faite à son frère ; les cris grâce et justice étaient pervenus jusqu'à lui. Il ne s'en réjouissait pas, car il connaissait son frère; mais ce qui lui avait fait le plus de bien, ce qui avait donné un peu de paix à son âme, c'était d'avoir appris par Humfroy que sa bien-aimée Françoise avait été dignement reçue par Emerancilde de Rougé, et que dans le calme de la sainte et noble retraite où elle était maintenant, elle pourrait se remettre de ses fatigues. L'arrivée du connétable de France lui offrait aussi des motifs d'espérance. Quand la nuit vint, Grilles était donc plus résigné. Il s'endormit facilement, et, sous les voûtes de sa prison, rêva de bonheur et de liberté. Son frère ne dormait pas. Au milieu des ténèbres et du silence, il ordonna que le prisonnier fût enlevé de la Tour-le-Bat, et transféré au château de Dinan avec la plus grande célérité et le plus grand mystère. Les gardes en entrant dans la prison trouvèrent le prince paisiblement endormi. Quand, à son réveil, il sut où l'on voulaii le conduire, son premier mouvement fut de désespoir ; car on allait encore l'éloigner de Françoise. Mais une seconde pensée lui vint, c'est que la

princesse le suivrait, et que dans le comté de Dinan, elle serait mieux que partout ailleurs ; que même par son influence dans son pays natal, elle trouverait moyen de rendre ses chaînes moins pesantes et sa captivité moins étroite. Il se rappela aussi le conseil du vénérable aumônier, qui lui avait répète : Votre obéissance peut vous mener à la liberté ; et se levant, il dit aux gardes : Partons, je suis prêt. En quittant la Tour-le-Bat, Grilles n'avait plus qu'une inquiétude, sa tendresse s'alarmait pour Françoise des fatigues d'un nouveau voyage.

Il était depuis près d'un mois au château de Dinan : sa prison y était moins étroite qu'à Rennes. Il y était arrivé avec le plus grand secret, au milieu du plus profond silence et de manière à ce que les habitants de la ville ignorassent tout à fait qu'il était retenu captif si près d'eux. La partie du bâtiment où il était renfermé était entourée d'une vaste cour, ceinte par de hautes murailles : quelques ifs au feuillage sombre et triste y croissaient au milieu des longues herbes, des orties et des ronces qui avaient poussé entre les anciens pavés : un seul petit sentier était frayé à travers cette cour ; c'était celui que traçaient les sentinelles et le geôlier qui venaient voir et garder les prisonniers d'État qu'on y renfermait de temps à autre.

Humfroy n'avait pu obtenir de venir en même temps que son maître ; il ne s'était mis en route qu'après avoir vu la princesse, et lui avoir indiqué les moyens de se rapprocher de son époux. En arrivant au château de Dinan, il apprit à Grilles que son frère le duc de Bretagne le suivait de près, que les Anglais avaient été battus à Fougères, et que le connétable de Eichemont, de retour de son expédition, accompagnerait son neveu

à Dinan : que déjà on préparait pour eux les grands appartements du château.

François avait annoncé qu'il venait passer un mois à Dinan, pour y respirer son air vif et salubre et boire de ses eaux renommées: aux yeux de ses peuples, c'était un voyage entrepris seulement pour sa santé.

Le chevalier de Lantivi et le vénérable abbé de Bouguien devaient, à son départ de Rennes, accompagner la princesse, qui, malgré ses chagrins et ses fatigues, soutenait à merveille son état.

Quand on est rassuré et tranquille sur le sort de ce que l'on aime, on est bien plus fort pour résister à ce qui n'attaque que soi. Gilles, sans inquiétude pour Françoise, était tout préparé à subir l'interrogatoire de son frère.

Aussi, lorsqu'il entendit le bruit des chevaux dans la co»ir, et qu'il vit toute l'agitation de l'arrivée, ce fut plutôt un mouvement de joie que de crainte qu'il éprouva.

Le duc avait fait son entrée à Dinan vers les neuf heures du matin. A onze il avait admis à l'honneur de dîner avec lui les notables de la ville ; et le soir, à l'heure où l'on allumait les flambeaux, Grilles entendit des pas dans la cour. Il regarda, et vit, à la lueur des torches que portaient des varlets, ses deux frères François et Pierre, et son oncle Arthur de Eichemont, que l'on reconnaissait à son armure argent et or, qu'il ne quittait presque jamais : tous les trois venaient vers la prison.

Bientôt la porte s'ouvrit; les hommes de service, après avoir placé les torches dans les bras de fer attachés aux parois des murs, sortirent, et le duc de Breta-

gne parut. Un peu derrière lui suivaient Pierre de

G-uingamp et le connétable de France Grilles restait

debout, une main appuyée sur la table qui se trouvait devant lui. Sans le souvenir de la froide réception que son frère lui avait faite à Chantocé, il serait allé au devant de lui ; mais ce souvenir le retint.

Pierre de Guingamp, s'il avait suivi l'impulsion de son cœur, aurait couru presser dans ses bras son frère prisonnier, mais craignant de déplaire, il n'avança pas : quant au connétable, pareille pensée ne put le retenir, et il serra avec émotion le malheureux fils de Jean V sur son sein.

Cet accueil toucha Grilles ; des pleurs de reconnaissance vinrent mouiller ses yeux, il les essuya bien vite pour que le duc François ne les vît pas.

Connétable de France, dit le duc de Bretagne, avec un mécontentement marqué : Celui qui est ici, sous le poids d'une grave accusation, vous semble donc innocent, vous le traitez comme tel ; l'accueil que vous lui faites ne le portera pas au repentir.

— Au repentir ! répéta fièrement Gilles, je n'en ai pas besoin.

— Yous seul pensez ainsi, repartit le duc : votre pays, vos amis, vos parents vous accusent.

A ces mots, Gilles regarda le connétable ; ce regard semblait dire, est-il vrai que vous, vous m'accusiez aussi ?

Arthur de Eichemont le comprit et ajouta :

— Moi, je n'accuse pas avant d'avoir entendu, je plains tout de suite celui contre lequel l'accusation s'élève, mais j'attends et je Y écoute avant de le flétrir du nom de criminel.

— Je ne sais si c'est toujours l'usage que tous ayez... que l'on suit à la cour de France ; j'y ai entendu parler de condamnations de différents ministres, de leur prompte exécution, mais on ne m'y a pas parlé de la régularité de leurs procès.

En prononçant ces paroles, François appuyait sur chacune de celles qui pouvaient le plus blesser le connétable, en lui rappelant les promptes exécutions de Louyet, de de Œac, de Camus, et de Beaulieu.

Arthur de Eichemont comprit son neveu et répondit :

— Très-redouté prince, puisque vous citez la cour de France, je vous dirai que là, il n'est pas d'usage de condamner sans entendre, et que si quelquefois la justice y est rapide et sévère, c'est lorsque le danger est trop imminent. Là, les ministres prévaricateurs, les ministres qui s'engraissent des sueurs du pauvre peuple, qui s'enrichissent de la paie des soldats, fussentils même appuyés de l'amitié du roi, tombent, parce que le dévoûment veille auprès du trône.

— Tous parlez de grands dangers qui nécessitent de rapides justices ; mais, connétable, des ennemis appelés par un traître, et descendant armés dans un pays, me semblent un danger imminent, un de ces cas qui veulent que la justice se hâte.

— Mais où est ce traître? s'écria d'une voix tonnante et en rougissant d'indignation le jeune et noble captif, où est ce traître? Est-ce moi, Grilles de Bretagne, que l'on veut, que l'on ose appeler de ce nom ? Où étais-je, quand ces ennemis sont venus menacer notre pays ? étais-je libre ? étais-je sur la côte à leur tendre la main ? depuis si longtemps je suis en exil, surveillé, entouré d'espions et de faux amis !

— Et ces Anglais qui ont été arrêtés au Guiido, ne leur donniez-vous pas asile ? demanda le duc.

— Oui, je leur donnais asile, et vous, vous leur avez donné la mort; ils étaient cependant devenus mes gens, mes archers ; ils n'étaient point ennemis, ils ne m'aidaient que dans mes plaisirs du tir de l'arc et de la chasse, et les lâches qui vous conseillent et vous égarent, les ont fait massacrer!... Aujourd'hui le roi d'Angleterre voudra les venger, il vous demandera compte de leur sang, il viendra

— Malheureux ! c'est vous qui l'appelez, dit François.

— Non, par le sang de Dieu, je le nie ; je le nie par le salut de mon âme, je ne les ai point appelés.

— Nierez- vous aussi que Henri d'Angleterre ne soit votre meilleur ami ?

— Non, certes, je ne le nierai pas. Henri est mon ami quand il est chez lui gouvernant ses États ; mais en armes sur terre bretonne, il est mon ennemi ! Ah ! rendez-moi mon épée, et vous verrez que mon amitié ne criera pas si haut que la voix de mon pays... Rendez-moi mon épée, mon frère, et j'oublierai tout...

— Et les gages qu'il vous paye ! oublierez-vous de tendre la main pour les recevoir ?

— Par les cercueils de nos pères, s'écria Arthur avec feu, ce propos est trop dur ! . . . Un prince de noble maison aux gages d'un autre ! . . . — Gilles, ne t'emporte pas, pense que celui qui vient de parler ainsi est né de la même mère que toi.

— Soyez sans crainte, mon oncle, je ne l'oublierai pas ; voilà longtemps que l'on travaille à m'irriter, et à me faire sortir du respect que je dois au souverain. Mais vous devez le savoir, il y a des insultes qui n'irritent pas, il y a des outrages qui sont des gloires ; et je reste sans colère, parce que je suis sans reproche ; écoutez et jugez-nous.

Le duc de Bretagne interrompant son frère, dit avec sécheresse : Je suis ici pour juger et non pour être

jugé Le connétable de France sait que personne

ici n'a le droit déjuger ma conduite

— Je le sais, répondit le connétable, mais je sais aussi que vous êtes tous deux fils de mon frère. Il y a des droits sacrés, des hiérarchies naturelles existant dans les familles comme dans l'Etat. Si Jean V, de vénérable mémoire, vivait encore, ne serait-il pas votre

juge ? son frère peut et doit le remplacer N'allez pas

élever la voix devant un autre tribunal, que les discussions de famille se jugent en famille.

— Mais, répliqua François, ce ne sont plus des discussions de famille, ce sont des crimes d'Etat, de lèse majesté, de haute trahison. Pour les juger et les punir je suis seul compétent.

— Mais si l'accusé est votre frère ? demanda Richemont

— Il aura plus hâte de le faire condamner que tout autre, ajouta le prince Grilles ; car il s'est fait son plus cruel ennemi. Duc de Bretagne, vous venez de le dire, vous êtes venu ici pour juger, vous êtes donc condamner à m'écouter ; le devoir du juge est d'entendre celui qui est amené devant lui. Ce n'est pas comme complice des anglais débarqués en Bretagne que je suis prisonnier, votre haine remonte plus haut, voilà plus d'un an qu'elle pèse sur ma tête ; elle a trouvé trop doux pour moi l'exil de Chantocé.... Yous avez voulu, lorsque je courus au devant de vous avec le cœur d'un frère, prouver à tout un peuple combien vous me haïssiez, vous êtes passé devant ma demeure comme devant celle d'un étranger ! Ce n était pas encore assez, vous n'avez pu vous contenter de me

déposséder de l'héritage paternel, de ne me donner que des domaines qui sont hors de Bretagne, de m1 entourer de vassaux qui ne sont pas les miens ; il vous a fallu encore m' enlever l'amitié de mon oncle, le roi de France, me noircir à ses yeux; il ne vous reste plus qu'à m'ôter la vie, et, pour y parvenir, vous m'accusez aujourd'hui de haute-trahison et de lèse-majesté ! Mon oncle, je vous le demande, sans esprit de rancune et en toute vérité, l'ennemi le plus acharné aurait-il pu faire plus que mon frère n'a fait ?

— Grilles n'en accuse pas son cœur, il accuse ceux qui le conseillent, et vous, duc de Bretagne, fils de Jean Y et de Jeanne de France, n'écoutez que la voix du sang, écoutez la mienne, je ne veux que votre bonheur et votre gloire ; si vous cédez à de funestes conseils, si vous cédez à un mouvement de haine, votre vie entière sera empoisonnée, et votre nom sera flétri, car le sang d'un frère ne s' efface jamais! Si vous craignez que les souvenirs de votre enfance, de ce temps où vous aimiez Gilles en vous attendrissant, n'affaiblissent votre justice, éloignez ces pensées et ces affections, et ne consultez que la froide et sévère raison. Elle vous dira que le prince, qui, pour rester Breton, a refusé l'épée de connétable d'Angleterre, n'a pu vouloir livrer la Bretagne aux Anglais.

— Mais cette lettre à Henri, dit François en déroulant un papier auquel appendait un scel du prince Grilles, cette lettre qui demande qu'une armée anglaise viennent le délivrer de sa captivité, n'est-elle pas de lui ?

— Non, elle ne l'est pas; jamais, je le jure par le Dieu vivant, je n'ai rien fait de pareil.

— Ce scel, ce seing, ne sont-ce pas les vôtres ?

— Ce cachet aux hermines est le mien, l'écriture de la lettre est de Pierre La Rose.

— Pierre La Rose n'est-il pas votre secrétaire ?

— Oui, il m'a été donné par tous et Montauban.

— Y ous ne lui avez pas dicté cette demande d'un secours étranger et armé ?

— Non.

— Il niera tout, s'écria le duc avec impatience, se tournant du côté de Pierre de G-uingamp (qui pâle et tremblant, restait muet, les yeux remplis de larmes,) il niera tout

— Très redouté seigneur, balbutia Pierre, s'il est innocent, il ne peut avouer... Ah ! je vous en supplie allons à l'église de Saint-Tugal, où notre père a voulu reposer aux pieds de l'autel du très-glorieux saint Yves ; là, auprès de son tombeau, nous prierons tous, vous implorerez les lumières d'en haut ; mon très-aimé frère, au nom de votre gloire et de votre salut ne précipitez rien.

Grilles serra la main de Pierre ; ce qu'il venait de dire était beaucoup pour lui, et le cœur du prisonnier se sentit reconnaissant de ce peu de paroles, comme il aurait pu l'être d'une importante démarche.

— S'il ne veut rien m'avouer, dit le duc en se levant du fauteuil, il en déclarera peut-être davantage devant les juges que je vais faire convoquer, et qui ont droit de connaître des crimes de haute trahison.

— Duc de Bretagne se hâta de dire Arthur de Richemont comme il le voyait près de sortir de la prison, quand vous m'avez, il y a un mois, envoyé à Fougères, pour en chasser les Anglais, je vous dit en montant à cheval: Je vous promets de vaincre, promettez-moi de dé-

livrer Gilles. Yous me le promîtes alors ; j'ai vaincu, avez-vous pardonné ?

— J'ai fait un serment en recevant la couronne, c'était d'être juste ; je veux tenir mon serment.

— J'en ai fait un aussi le jour où je fus armé chevalier, c'était de rester toujours digne de mes pères ; je n'ai pas forligné, et je ne fléchirai pas; voilà l'aveu, le seul aveu que j'ai à faire.

En prononçant avec dignité ces paroles, l'attitude de Grilles était flère sans être insultante. Celle de son frère était moins assurée. En arrivant près de la porte de la prison il se retourna. La lumière des flambeaux éclaira son visage, il était pâle; son regard sinistre s'attacha un instant sur le prisonnier ; il n'y avait pas de pitié dans ce regard, c'était plus celui d'un ennemi que d'un frère. Le connétable serra de nouveau la main de son neveu. Pierre murmura à voix basse : Ami, espère en Dieu! La porte se referma, et Gilles resta seul, seul avec la conscience d'avoir été digne de lui-même.

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