LA SUPPLIANTE
Dans son inépuisable bonté, Dieu a voulu que le malheur et l'adversité eussent aussi leurs jouissances ; c'en est une grande pour l'homme dans l'infortune de pouvoir dire :
Je ri ai pas fléchi ; la tempête s'est déchaînée contre moi et ri a pu m! ébranler, je ri ai courbé et ne courberai mon front. que devant Dieu.
LE FEATRICIDE. 269
Quand Humfroy entra dans la prison pour faire son service du soir auprès du prince de Bretagne, il le trouva dans cette exaltation d'une noble conscience ; son regard était radieux, son visage animé : on aurait dit en le voyant, qu'il venait d'obtenir l'assurance de sa prochaine liberté . . . Non, il avait obtenu davantage, il avait l'assurance d'avoir été digne de lui-même.
A cette joie qui partait du cœur, le vieux serviteur allait en mêler une autre. Quand il fut assuré que les gardes ne pouvaient l'entendre, il s'empressa d'apprenà son maître que la princesse Françoise venait d'arriver à Dinan, et que le lendemain elle chercherait les moyens de l'entrevoir et même de parvenir jusqu'à lui.
Longtemps avant le retour de la lumière le prince était debout à épier son premier rayon. JJ angélus vint à sonner. Il se rappela que Françoise lui avait fait dire : à Y angélus du matin, à celui de midi, à celui du soir, pense à moi; c'est alors que je tâcherai de te voir. Il courut donc à sa fenêtre ; il entendit des pas, il regarda ; ce n'était qu'une petite fille qui portait un pain et un pot de soupe à son père aussi prisonnier ! . . . Longtemps il attendit ; les heures s'écoulèrent et Françoise ne parut pas. Enfin, dans l'après-midi, du mouve ment et du bruit l'attirèrent de nouveau à la fenêtre ; il vit alors des gardes, des chevaliers qui traversaient la cour : un groupe nombreux était arrêté au bas de l'escalier qui conduisait aux appartements du duc. Des soldats avec leurs longues lances, divisaient la foule et faisaient former la haie à droite et à gauche, comme pour laisser passer un grand personnage. Il distingua parmi ceux qui allaient et venaient dans la cour, le bon Humfroy : il paraissait fort empressé, et avait l'air de chercher quelqu'un dans la multitude
qui augmentait de plus en plus en face des appartements du duc François premier.
Enfin, le prince Grilles vit que son vieux serviteur avait trouvé celui qu'il cherchait : c'était le geôlier de la prison. Il lui parlait avec feu: on voyait à ses gestes suppliants qu'il espérait en obtenir quelque faveur. Grilles n'eut pasde peine à deviner de quelle faveur il s'agissait. Humfroy demandait sans doute que la porte de la prison s'ouvrît un instant à la princesse, et que l'épouse pût voir son époux captif, pour le consoler et lui dire d'espérer.
Pendant que Gilles épiait ainsi tous les mouvements d'Humfroy, le personnage attendu entra dans la cour : les trompettes sonnèrent, les soldats, rangés sur deux lignes, rendirent le salut des armes ; une femme vêtue de noir, appuyée sur le bras d'un vieux prêtre, et suivi d'un chevalier parut. C'était à elle que l'on rendait ces honneurs : le duc de Bretagne n'aurait pas pu les lui refuser ; car le peuple de Dinan avait reconnu en elle la fille de ses anciens seigneurs.
En arrivant à Dinan, Françoise avait entendu raconter l'entrevue des deux frères. Le bruit du mécontentement de François était généralement répandu : on citait les réponses nobles et fières du prince Gilles, les prières et les remontrances du connétable ; on répétait les mots de crime de haute trahison, de lèse-majesté ; on s'épouvantait des suites que ces graves accusations pouvaient amener. L'épouse de Gilles s'en effraya plus que tout autre ; et prenant tout à coup une décision, elle dit à l'abbé de Bouguien et au chevalier de Lantivi : C'en est fait, j'irai comme princesse de Bretagne, comme moi-même, chez le duc François premier,
peut-être m'écoutera-t-il. J'élèverai la voix pour défendre mon époux innocent : c'est mon devoir, Dieu donnera peut-être de la force à mes paroles ! Le vénérable prêtre et le fidèle chevalier ne s'opposèrent pas à son projet. Les habits de son rang lui furent apportés, et abandonnant tout déguisement, elle alla vers le palais. C'était elle que le prisonnier avait vu traversant la cour. Tout de suite son cœur l'avait reconnue. Il avait remarqué qu'elle s'appuyait sur le
bras de son aumônier Que va-t-elle faire auprès du
duc de Bretagne ? Est-il digne d'elle et de moi qu'elle aille en suppliante lui demander justice ?
Bientôt après la foule fit un mouvement en se rapprochant du perron qui conduisait aux appartements du duc. Tous les regards se tournèrent de ce côté. Quelques gardes parurent d'abord, Françoise venait après... mais portée par quatre hommes : le connétable, l'abbé de Bouguien, le chevalier de Lantivi et Pierre de Guingamp la tenaient dans leurs bras. Sa tête penchée en arrière, ses membres roides et alongés, la rendaient semblable à une morte.
Ah ! le monstre ! il Ta tuée ! s'écria le prince Grilles, il ta tuée ! Vengeance et malédiction ! Son cri fut entendu au dehors, et répété par la foule. Humfroy accourait vers la prison. Ses pas se font entendre dans l'escalier de la tour, le bruit de la clef retentit dans la serrure. ...la porte s'ouvre. Humfroy se précipite au devant de son maître, il veut lui expliquer ce qui vient de ce passer ; mais Gilles n'entend rien, ne veut rien entendre. Il Va tuée ! répète-t-il ; et s'élançant hors de la prison, il a rapidement traversé la cour. C'est en vain que quelques gardes veulent l'arrêter. La foule
se fend à droite et à gauche pour le laisser passer. Qu'il est à plaindre ! répète-t-on en le voyant ; qu'on est injuste à son égard ! il faut le soutenir et le venger. Lui, avec la vitesse d'une flèche lancée par une main puissante, a déjà franchi l'escalier. Sur les premières marches intérieures, il rencontre son frère. Les cris de la multitude, les remords de sa conscience en voyant l'évanouissement de sa belle-sœur, avaient effrayé le duc de Bretagne. Il était pâle et tremblant. A la vue de Grilles, sa frayeur redoubla, ses jambes chancelèrent ; et s' appuyant sur le bras d'Arthur de Montauban qui descendait avec lui, il s'écria d'une voix mal assurée : Gardes, arrêtez ce furieux. Que m^ veut-il ? Il a brisé ses chaînes. Grardes, qu'on le traîne au cachot.
— Qui osera porter la main sur moi ? demanda l'époux de Françoise ; et arrachant de la main d'un soldat une lance, il répéta : Celui qui fera un pas vers moi, tombera mort à mes pieds. Bretons n'êtes vous pas las de me voir souffrir ? de me voir traîner de prison en prison ? Suis-je donc coupable d'avoir brisé mes fers, quand j'ai vu mon épouse bien-aimé, la noble fille des comtes de Dinan, emportée comme morte de chez notre persécuteur ? Ah ! malheur au prince sans pitié qui repousse les mains suppliantes qui s'élèvent vers lui !
— Yous l'entendez, ajouta le duc il prêche la révolte, il appelle le malheur sur son souverain. Par l'obéissance que vous me devez, je vous l'ordonne saisissez le coupable, et qu'à l'instant je sois délivré de son odieuse présence.
— Pas un d'eux ne l'osera, repartit Grilles avec une noble assurance ; ils m'ont vu sur un champ de bataille,
et savent qu'il n'est pas facile de me désarmer. Pas
un d'eux n'osera lever la main sur moi Mais écoute,
François, écoute, toi qui est né de la même mère que moi ; fais taire un instant la haine que tu me portes. Accorde moi une grâce, et tes soldats n'auront pas la peine de me conduire cm cachot. Je retournerai moimême reprendre*mes fers... Mais, ô François ! ô mon frère ! laisse-moi aller soigner Françoise ! Tu le sais, elle va bientôt être mère ; sa douleur peut la tuer...
peut donner la mort à son enfant Ah! cette
pensée me décide à ce que les rois du monde n'auraient pu me faire faire... François ! François ! me voilà à tes pieds !
En disant ces paroles, le noble et fier prince de Bretagne était tombé à genoux, et implorait la pitié de son frère qui restait froid et insensible. A cet instant, le connétable %et Pierre de Gruingamp revinrent d'auprès de Françoise. Ils virent Grilles aux genoux du duc ; ils l'entendirent répéter sa demande d'aller soigner Françoise, et eux aussi se mirent aux pieds du duc de Bretagne et invoquèrent sa compassion et sa clémence ; mais toutes leurs prières furent vaines. Il se dégagea des embrassements de Grilles qui serrait ses genoux, et le poussant rudement à terre il ordonna au sénéchal du Poitou, qui venait d'arriver avec quelques-uns de ses hommes, de se saisir du prince, et ajouta : Ces larmes de femmes m'ennuient, ces prières me fatiguent. Maréchal de Bretagne, faites en sorte que désormais elles ne viennent plus jusqu'à moi. Après ces paroles, ih remonta l'escalier et alla se renfermer dans ses appartements.
Les hommes du sénéchal avaient obéi à l'ordre du duc : pour embrasser les genoux de son frère, Gilles
avait abandonné sa lance, et pendant qn'il était désarmé, plusieurs soldats s'étaient jetés sur lui, et l'avaient lié étroitement. Grilles relevé de terre, vit Pierre de G-uingamp qui pleurait, et il lui dit : Mon frère tu le vois je ne puis te tendre la main, tu vois comme je suis lié, mais je te remercie de ta pitié, tu as osé aller soigner Françoise ; ami, continue, ne l'abandonne pas, et vous mon oncle, vaillant Arthur, désormais que pourrez-vous faire pour moi ! laissez-moi à mon triste sort, reprenez votre épée, et allez vaincre ces Anglais que l'on dit que j'ai appelés. Ah ! si au lieu de me donner des chaînes le duc de Bretagne m'avait rendu une épée.... Mais pourquoi des pensées de gloire me viennent-elles encore, elle ne doivent plus se présenter
à moi, je ne dois songer qu'à mon malheur Oh !
par le souvenir de mon père, je vous en conjure, ô mon
oncle veillez sur elle et sur son enfant
Envoyez-la, faites-la conduire en lieu de sûreté : qu'elle ne me suive plus ainsi de prison en prison. Elle doit le savoir maintenant, il y des cœurs dont on ne peut rien obtenir, des haines que l'on ne saurait vaincre. Pour moi, je vous le promets, jusqu'à la fin je serai digne de mon père et de vous.
Puis, se retournant du côté du maréchal de Bretagne, il dit : Allons, Arthur de Montauban, ne différez plus d'obéir aux ordres de votre maître. Yous m'avez laissé parler à mon frère Pierre de Gruingamp, et à mon oncle le connétable ; c'est sans doute à notre ancienne amitié que j e dois cette grâce. Maintenant, faites votre devoir, et que les souvenirs d'autrefois ne vous fassent pas négliger de le remplir dans toute sa rigueur. Je reconnais la bonté de inon frère, il a laissé le choix de mon cachot à mon ancien ami.
Les soldats hésitaient encore. Il ajouta : Soldats, n'ayez pas peur ; regardez comme je suis lié, un enfant me conduirait : n'avez-yous pas vu des femmes promener dans les rues des lions enchaînés ?
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