‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 4 sur 39 · LE LENDEMAIN · texte numérisé non relu

LE LENDEMAIN

Les fêtes ne durent pas toujours, même pour les princes ; elles ont un lendemain, et ce lendemain a quelque chose de triste et de desagréable ; l'ordre ne peut pas revenir tout- de suite où le plaisir et la folie ont régné; ce qui faisait l'ornement de la veille est flétri : ces festons, ces guirlandes n'ont plus leur verdure, ces. fleurs qui ornaient les salons en s'y mêlant avec les femmes, sont penchées sur leurs tiges, et leurs feuilles sont toutes recouvertes de la poussière du bal ; là où brillaient les feux de la joie, on ne voit plus sur le sol que de grandes taches noires ; là où les jeunes filles ont dansé, le gazon est usé et n'a plus de fraîcheur. En un mot, le lendemain d'une fête est comme une moralité ; tout nous y redit que le plaisir passe trop vite pour qu'il soit sage d'y attacher son âme.

Humfroy, sans se livrer à la mélancolie de ces réflexions, s'était levé longtemps avant le jour, pour faire remettre tout en ordre dans l'intérieur et àl'entour du château. Tout entier à la pensée de cacher à ses maîtres, la différence qui existait entre leur habitation actuelle de Chantocé et celles où ils avaient passé leurs premières années, cet homme, ingénieux à force d'être bon, voulait leur sauver les embarras et les désagréments d'une demeure trop petite pour qu'un frère du duc de Bretagne pût y vivre avec aisance et dignité. A force de soins et de peine il croyait y être parvenu, car il avait reçu du prince Gilles et de sa

noble compagne, de gracieux sourires et des mots de bonté.

Aidé de quelques ouvriers, il faisait enlever les tentures de la salle du bal, et il profitait de la nuit pour cet ouvrage. L'endroit où l'on travaillait était la seule partie de la longue galerie qui fût un peu éclairée, tout le reste était obscur, car la lune ne brillait plus dans le ciel, et aucune lumière ne parvenait à travers les hautes et étroites fenêtres. A trois heures après minuit, Humfroy^ croyait bien que lui et les gens qu'il employait, étaient les seuls qui fussent éveillés dans le château, aussi fut-il très-étonne quand il entendit marcher à l'autre bout de la salle.

— Qui va là ? cria-t-il.

Personne ne répondit.

— Qui va là ?

Même silence.

Alors, prenant des mams du domestique le flambeau qu'il tenait : "Restez là, dit-il aux ouvriers, restez, je vais reconnaitre celui qui rôde à cette heure dans le château." Et il marcha d'un pas assuré vers l'endroit d'où provenait le bruit.

A mesure qu'il avançait a\rec sa lumière, les murs de la salle s'éclairaient à son passage, et quand il fut arrivé près de l'extrémité de la galerie, la lueur de sa torche fit voir une personne enveloppée dans un grand manteau noir, blottie contre un des piliers. A cette distance, et avec cette faible lumière, les ouvriers ne purent distinguer quel était ce personnage ; mais Humfroy l'ayant reconnu fit une exclamation de surprise : le domestique et les trois paysans qui étaient avec lui crurent que c'était un cri de frayeur, et soudain, tous

les contes populaires revenant à leur imagination, ils ne doutèrent plus que ce ne fût l'ombre de la fameuse Tiphahie de Chantocê, dont le peuple avait toujours conservé la mémoire, ou bien celle d'une des sept femmes de Barbe-Bleue : tous tombèrent à genoux, se cachant le visage pour ne pas voir Y esprit, car les morts n'annoncent que la mort, et celui qui voit apparaître un habitant du tombeau, n'est pas loin de son propre cercueil.

Les malheureux restaient tremblants et prosternés. Humfroy revint à eux, et leur dit : " Sortez de la galerie, je vous rappellerai tout à l'heure," et ouvrant la porte d'une chambre voisine, il les y fit entrer.

Alors le personnage mystérieux s'avança et ses pas retentirent sur le pavé de la vaste galerie. Humfroy, son flambeau à la main, l'attendait près de la voûte de l'escalier : en passant devant le vieux concierge, la personne au manteau noir mit un doigt sur ses lèvres, en signe de silence.

— Oui, dit Humfroy, je me tairai, mais votre conscience ?....

— Ne me reproche rien.

— Et Dieu?....

— Qu'il me juge, repartit d'une voix solennelle le sombre personnage qui avait causé la frayeur du domestique et des ouvriers; et en prononçant ces paroles, il monta l'escalier tournant qui se trouvait au bout de la o-alerie. Quand ses pas ne se firent plus entendre sur les marches de pierre, Humfroy rappela ceux qui devaient l'aider dans son travail ; il ne les avait fait sortir que pour laisser passer l'objet de leur frayeur sans qu'il fût reconnu.

— Allons, cria-t-il, revenez, et ne tremblez plus ; et parlant ainsi, il avait ouvert la porte ; mais aucun ne se présentait pour entrer dans la galerie ; tous les quatre étaient serrés les uns contre les autres et se tenaient dans l'embrasure d'une fenêtre ; pas un n'osait avancer.

— Poltrons que vous êtes, ajouta l'ancien serviteur, vous voyez bien qu'il ne m'est pas arrivé de mal, et cependant j'étais seul ; de quoi avez-vous peur ?

— De nous damner, répondit un des ouvriers.

— De vous damner ? et comment ? demanda Humfroy.

— En conversant avec un envoyé de l'enfer, répliqua le paysan ; nous avons entendu l'esprit vous dire : Dieu m'a jugé ! ! !

— La peur vous trouble la cervelle, ce que vous venez de voir n'est pas un revenant.

— C'est donc Satan lui-même ?

— Pas davantage.

— Qui était-ce donc?

— Je ne puis vous le dire.

— Ah ! ah ! s'écrièrent-ils tous à la fois, vous le voyez bien, il ne peut pas nous le dire : si c'était quelqu'un du château il nous le dirait.

— Maître Humfroy, ajouta le domestique, vous vous

trahissez vous-même et vous êtes encore tout pâle

de cette apparition

— Ne sentez-vous pas une odeur de souffre et de bitume ? demanda un des ouvriers.

— Au diable les poltrons! s'écria avec impatience le majordome; et il força ces hommes simples, qui

n'auraient pas tremblé dans une bataille, à rentrer dans la galerie. •

Ce ne fut qu'après beaucoup de façons et de lenteur qu'ils se remirent à l'ouvrage ; chaque souffle de vent qui venait à gémir dans les passages leur semblait un soupir ou une plainte de quelques-unes des nombreuses victimes de Grilles de Eetz.

Enfin le jour vint peu à peu dissiper les frayeurs des ouvriers ; à mesure que la lumière pénétrait à travers les vitraux coloriés, ils reprenaient courage, et avant que l'angélus du matin ne sonnât, leur travail était terminé, et tout rentré dans l'ordre accoutumé.

A six heures, le dressoir ( buffet de ce temps-là) était déjà chargé de viandes froides et de fruits, et le prince et ses nobles hôtes debouts et en habits de chasse, mangeaient avec appétit et vidaient gaîment de hautes coupes où le vin d'Anjou brillait à travers les dessins du cristal ciselé.

" Olivier de Méel, dit Grilles de Bretagne, qu'avez-

vous donc ce matin ? vous avez l'air pensif et rêveur

et vous ne mangez pas ?

— Rien ne vous échappe, très-redouté seigneur, se hâta de dire Arthur de Montauban, vos yeux auxquels on ne peut rien cacher ont deviné la tristesse d'Olivier.

— Par saint Yves, répliqua le prince, s'il est chagrin c'est la première fois de sa vie, et à cause de cela je lui pardonne Mais quel peut être le sujet de son affliction £

— Noble prince, sous votre toit le chagrhi ne peut m' atteindre ; le maréchal de Bretagne plaisante —

— Plaisanter ! Dieu m'en garde, je ne joue pas avec le sentiment . . . , répondit Arthur, et je ne suis pas seul

à m'être aperçu du changement subit qui s'est opéré dans un des plus aimables caractères ....

A ces mots, de Méel s'inclina en souriant et Arthur continua : Hier soir la fête même a perdu de ses attraits.

En effet, dit le prince, tout le monde a remarqué votre absence : de Méel, où étiez- vous donc allé ?

Olivier, embarrassé et ne sachant que répondre, toussa deux ou trois fois.

Et Arthur s'écria : Yoilà ce que c'est que de se promener tard sur le bord du lac ; la fraîcheur de la nuit, l'humidité du rivage enrhument ; le voilà tout malade.

Je bois à sa prompte guérison, ajouta Grilles; et étendant le bras, il trinqua avec de Méel. Tout le monde l'imita, et le choc des verres retentit dans la salle.

Le son des cors se fit alors entendre dans la cour. A cheval ! à cheval ! dit le prince, et aussitôt tout fut en mouvement ; ce n'était plus l'attirail de la guerre, ni celui des fêtes ; on ne voyait ni l'acier poli des armures, ni le brillant de la soie, ni le luxe des broderies ; les vêtements étaient simples, des justaucorps chamois, des toques noires rattachées sous le menton, des hauts-de-chausses de buffle, des bottes montantes, de long éperons; tel était l'uniforme de chasse. Le prince, sa cour, les chevaliers et les plus âgés des pages furent bientôt à cheval. Les piqueurs, les varlets retenaient avec peine les chiens dont les voix se mêlaient aux hennissements des coursiers et aux airs de chasse des cors retentissants. Le signal est donné, le prince de Bretagne se retourne du côté de la chambre de Françoise, il l'aperçoit à moitié cachée derrière les

courtines de sa fenêtre, lui fait un signe de la main, et part comme un trait... Le pont-levis résonne sous les pas de son cheval et sous ceux de la foule qui le suit, et ce bruit, ce tumulte joyeux s'affaiblit peu à peu. Les pas des chevaux, la voix des hommes ne se font plus entendre ; seulement quelques éclats de trompe parviennent encore jusqu'au château ; bientôt même ces sons s'évanouissent et se fondent dans le silence, et Françoise de Dinan, agenouillée dans son oratoire, n'est plus distraite par aucun bruit.

YI

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