LE JUGE
Le prince de Bretagne, en adressant à Arthur de Montauban les paroles que nous venons de redire, avait bien de l'ironie dans la voix, mais il y avait encore dans ses yeux comme un reste d'amitié. Le maréchal de Bretagne en fut troublé au fond de l'âme, et ce trouble se montra au dehors. Au lieu de faire passer Grilles par les souterrains, pour le conduire à sa prison, il lui fit traverser la cour encore remplie de peuple. Etait-ce pour humilier le noble époux de Françoise de Dinan ? était-ce pour exciter la pitié de la foule et faire déclarer un mouvement en faveur du prisonnier ? Je ne sais : mais à peine la multitude eut-elle aperçu sur le haut du. perron le fils de Jean Y, lié et garrotté comme un criminel, que des cris s' élevèrent de toutes parts. Grâce ! grâce ! justice ! liberté au prince Gilles ! répétait cette foule en rumeur ; et des gestes menaçants, et des mouvements séditieux, se mêlaient à ces bruyantes acclamations. Le duc François, des fenêtres de son appartement, pouvait voir et entendre ce qui se passait au dessous de lui. Il fit mander le maréchal de Bretagne, et lui témoigna son mécontentement.
Arthur de Montauban chercha à s'excuser, le duc lui répondit avec humeur.
Yons pouviez, maréchal, vous dispenser de montrer le prisonnier au peuple rassemblé, les souterrains n'ont été creusés que pour cacher nos justices ; tous savez qu'il en existe du château à la prison. Il n'est pas bon que la populace soit ainsi initiée à tout : qu'elle obéisse et qu'elle ne juge pas... Entendez-vous ces cris : Liberté ! justice ! c'est à votre imprudence qu'ils sont dus. Faites-les finir, faites chasser ces manants séditieux de la cour du château, et mandez près de moi le président, le sénéchal et autres gens de justice, pour qu'ils procèdent sans délai au jugement de celui qui, non content d'avoir appelé les Anglais dans mes États excite encore la révolte jusque dans ma demeure. Ne l'avez- vous pas entendu invoquer hautement la malé diction sur ma tête ? Partez maréchal, qu'un seul instant ne soit pas perdu.
Arthur de Montauban sortait de l'appartement pour aller transmettre les ordres de son souverain. Le duc de Bretagne le rappela, et le fit entrer dans son cabinet particulier. Là, il lui dit : Arthur, il faut en finir ; tu vois comme la sédition se montre, elle devient menaçante. A Rennes, le peuple était pour lui et contre moi ; ici il est encore de même. Il faut que cette nuit il soit conduit avec le plus profond mystère au château de Moncontour. Moi, je pars pour Redon, où je convoquerai mon conseil et mes officiers de justice. Dans les ordres que tu vas donner, défie-toi des agents secrets employés par Françoise de Dinan ; qu'elle, surtout, ignore où il sera transféré. Je ne veux plus de ces scènes de femme en pleurs ; je ne veux plus de ces cris du peuple. Je compte sur ton zèle pour m'en délivrer. Le maréchal s'inclina devant le duc, et sortit.
Les apprêts pour le départ du duc furent bientôt
terminés. Sur son passage, à travers la ville, François eut à regretter le silence de Rennes. Une forte garnison fat laissée an château, sous les ordres du sénéchal du Poitou. Quelques bourgeois qui avaient crié justice et liberté au prince Gilles ! furent arrêtés ; le vieux chevalier de Lantivi fut surpris sous les murs de la prison ; on le conduisit dans une tour : ni lui, ni les bourgeois ne reparurent jamais.
Il était onze heures de la nuit ; une neige épaisse couvrait la terre, le vent soufflait en gémissant autour de la prison. Grilles ne dormait pas ; il pensait à Françoise. Humfroy n'était pas revenu lui en donner des nouvelles : elle était donc plus mal, puisqu'il restait auprès d'elle II avait bien vu partir son frère, mais que lui importait ce départ ? Toutes ses pensées, toutes ses inquiétudes n'étaient plus pour sa liberté, mais pour la santé de son épouse bien-aimée.
Des gardes entrèrent tout à coup dans sa prison. Prince, suivez-nous, dit l'un deux.
— Où voulez-vous me conduire ? demanda le prisonnier.
— Où le duc François voudra, répondit le soldat.
— Mais dans quelle nouvelle prison avez-vous ordre de me mener? ajouta ailles.
— L'ordre que nous avons, c'est de ne pas vous répondre et de vous faire obéir. Allons, prenez ce manteau, il fait froid et suivez-nous.
Toute résistance eût été inutile. Le prince obéit. Ce fut en vain qu'il chercha des yeux à rencontrer Humfroy, ce fut en vain qu'il demanda des nouvelles de la princesse Françoise, il y avait ordre de le laisser dans une ignorance absolue. Il partit donc sous le
poids de la plus pénible inquiétude. Il ignorait où il allait, mais il savait qu'on l' éloignait d'elle. Enveloppé du manteau que la pitié du soldat lui avait jeté, les mains toujours étroitement liées, il avait été renfermé dans une litière, entouré de gardes, et cheminait dans le plus profond silence.
Que l'on se figure un homme dans la force de l'âge, un prince accoutumé au pouvoir et à la liberté, un chef habitué au commandement, ainsi captif et traîné de cachots en cachots. Il interroge, on ne lui répond pas ; il voudrait punir les gardes insolents qui se rient de ses prières, et ses mains sont indignement fiées! Oh ! qui pourra redire ses horribles souffrances ! à peine peut-on les concevoir. Lui, les endure noblement.
Arrivé à sa nouvelle prison, il ne regarda rien, il ne fit aucune comparaison entre le lieu qu'il allait habiter et celui qu'il venait de quitter. Hélas ! tous les cachots se ressemblent !
Pendant que Grilles entendait les portes de la prison de Mon contour se refermer sur lui, François convoquait, à Redon, son conseil pour le faire juger ; à ce conseil étaient présents : l'évêque de Saint-Brieuc, Jacques d'Espinay, grand ami et confident du duc, messire Jean Hingant, le chancelier, le président, le sénéchal de Rennes, le sieur de Combour, l'abbé de Buzay, Arthur de Montauban et Olivier du Breil, procureurgénéral. Le connétable de France, Arthur de Richemont, avant de retourner à son château de Parthenay, avait chargé G-uillaume de Coutances, abbé de Buzay, homme d'un grand savoir et d'une éminente vertu, de défendre son neveu lorsqu'il serait accusé aux États. Quand à lui, mécontent du duc de Bretagne, il l'abandonnait, et c'était auprès du roi de France qu'il retournait plaider la cause de Grilles.
Quand le conseil s'ouvrit, ceux qui le composaient furent surpris d'y voir venir en personne le duc François ; ils avaient cru qu'il ferait mettre son frère en accusation, mais personne n'avait pu penser que luimême porterait la parole Un grand silence régnait
dans l'assemblée, tout le monde était * ému, et n'osait lever les yeux sur celui qui* allait accuser . . . Enfin, d'une voix mal assurée, François redit tous ses griefs contre son jeune frère Grilles de Bretagne, seigneur d'Ingrande et de Chantocé ; il rappela d'abord le mécontentement, les plaintes irrespectueuses du prince relativement à son partage ; à ce sujet il se plaignit avec amertume des lettres que Gilles lui faisait écrire, où toutes les formes d'égards et de déférence étaient oubliées ; il ajouta : mon frère se plaint d'avoir été lésé dans le partage de l'héritage paternel, mais, nobles conseillers, ne l'ai-je pas encore laissé assez riche ?... ne lui ai-je pas encore laissé trop de moyens de payer la révolte et la sédition ? Ce n'est pas assez pour lui d'avoir appelé les Anglais sur nos terres de Bretagne, il a voulu encore agiter le peuple ... et dernièrement, à son
instigation, la majesté du souverain a été insultée
Nobles conseillers, mon procureur-général vous remettra les pièces qui attestent la culpabilité de l'ami des Anglais... Après ces paroles le duc se tut. Personne n'élevait la voix, ce silence était de plus en plus embarrassant pour le souverain. Enfin Arthur de Montauban se leva et dit : Ceux auxquels la puissance est donnée, ceux que Dieu a placés au-dessus des autres hommes pour les gouverner, ont de pénibles devoirs à remplir; très-haut, très-puissant et très-redouté seigneur, François 1er, duc de Bretagne, notre gracieux souverain, vient de nous en donner une preuve ; pour le bien et la tranquillité de son peuple, il a dû faire
taire son affection fraternelle, et laisser parler la voix de la justice . . . Personne plus que moi ne peut savoir la violence qu'il a faite à ses sentiments ; personne mieux que moi ne peut connaître à quel point on a abusé de
sa patience et de sa longanimité î Pour l'arracher à
cette clémence qui devenait dangereuse pour l'État, il a fallu que l'ennemi vint en armes ravager nos champs : alors il a dû faire arrêter, de concert avec son allié le roi de France, celui qui avait appelé les Anglais.... celui que vous devez mettre en jugement, comme coupable de haute trahison et de lèse-majesté.
— Le crime s'il est prouvé, mérite la peine de mort ; ainsi vous avez raison de dire, illustre maréchal, que notre très-redouté seigneur et maître, le duc François 1er s'est fait violence en venant lui-même accuser son frère, repartit le vénérable abbé de Buzay. Moi, par mon caractère de prêtre, je dois être lent à vouloir punir ; ma mission est de prêcher miséricorde auprès delà justice, et avant de donner ma voix pour le que fils de Jean Y, de glorieuse mémoire, pour que le frère de mon souverain, pour que le prince qui a refusé l'épée de connétable d'Angleterre soit mis en jugement, je veux des preuves sans réplique, et des accusations que l'intérêt et l'esprit de vengeance n'auront pas dictées.
— Il n'y en a pas de pareilles dit d'une voix sombre
le duc François Hingant, parlez ; vous avez vu, au
château du G-uildo, ces Anglais qui y étaient débarqués vous les avez vus en armes ?
— Oui répondit Hingant, oui, très redouté seigneur, j'ai vu cette avant-garde, composée d'archers, envoyée par le roi Henri.
— Où étaient-ils ? demanda François.
— Sous le toit de votre frère, repartit Hingant.
— Mais comment y étaient-ils ? ajouta Olivier du Breil (qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence) ; comment ces archers étaient-ils chez le prince de Bretagne, en quelle qualité ? n'y étaient-ils pas comme gens à lui appartenant, pour le plaisir de l'arc ? ou y étaient-ils comme des ennemis du pays ?
— Du Breil ! s'écria le duc, je croyais que vous étiez chargé de ma justice, et non de sa défense....
— Je suis chargé de connaître la vérité, et je la cherche, répliqua avec calme le vertueux magistrat.
— La vérité est que celui qui vous inspire tant d'intérêt, est coupable de manque de respect envers moi, son souverain, et coupable de trahison envers son pays en y appelant les ennemis. Yous voulez des preuves, en voici : lisez ces deux lettres, l'une adressée à moi, où il menace de recourir au roi d'Angleterre, son protecteur et son ami, si je ne lui donne pas un apanage en Bretagne ; et l'autre écrite au roi Henri, pour l'inviter à venir briser ses chaînes et le délivrer de ma tyrannie.
Parlant ainsi, le frère de Gilles déroula sur la table qui était devant lui, deux feuilles de vélin, signées et portant son scel avec lacs de soie et cire verte.
— Nous examinerons ces pièces dit Olivier du Breil ; ont-elles été présentées à l'illustre accusé ?
— Elle l'ont été, repartit Montauban.
— Les a-t-il reconnues pour être signées de lui ?
— Un coupable nie toujours ce qui l'accuse, ajouta le maréchal de Bretagne.
— Et les apparences trompent souvent, dit l'abbé de
Buzay ; les princes jeunes et sans défiance sont souvent
entourés de gens aussi adroits que coupables ; souvent
ils appellent amis ceux qui les trahissent et qui les dénoncent....
Ces lenteurs irritaient le duc, on le voyait au froncement de ses sourcils ; roulant dans ses mains son cachet d'ivoire et d'or, il se mordait les lèvres, et son regard sombre se fixait tour à tour sur chaque membre du conseil ; enfin ces paroles lui échappèrent : Il est
résolu que vous ne voulez pas le trouver coupable
j'agirai donc seul
— Yous ne le pouvez pas, mon très-redouté maître, se hâta de dire Olivier du Breil ; vous ne le pouvez pas : il y a des lois au-dessus de la volonté des princes, il y a une loi antique et respectée de tout temps en Bretagne, qui défend à un frère aîné de poursuivre son jeune frère et par la coutume Vaisné n'a point de justice criminelle sur son juvégnieur. Cette loi bretonne est faite pour les princes bretons comme pour leurs sujets
Les paroles d'Olivier du Breil avaient toujours un grand poids, car c'était un de ces hommes probes, fermes et vertueux, que la terre aime autant que le ciel ; un de ces hommes selon le cœur de Dieu, et selon le cœur des princes qui veulent le règne de la justice ; magistrat sans faiblesse et sans reproche, il était sévère contre le crime, compatissant pour le malheur ; à son tribunal il ne craignait que le juge des juges : tous les rois de ce monde n'auraient pu le détourner de son devoir.
Le duc François chercha donc à détruire l'effet qu'avait produit l'opinion d'Olivier du Breil ; il s'adressa à un homme qui, par la haute dignité dont il était revêtu, devait aussi avoir de l'influence : Mons. l'évêque de Saint-Brieuc, dit-il à Jacques d'Espinay, que
pensez- vous de cette loi que l'on nous cite ? n'ai-je pas le droit de mettre l'ennemi de la Bretagne en jugement ?
— Comme souverain vous l'avez ; comme frère....
— Je ne suis plus son frère ! s'écria le duc enlevant la séance, je ne suis plus son frère ! depuis qu'il est traître à l'honneur et à son pays, il n'est plus que mon
sujet il est moin qu'un sujet fidèle, je le traiterai
comme le dernier traître, et ses amis seront mes ennemis.... qu'ils choisissent... Après ces mots dits avec emportement et colère, le duc François se retira. Montauban, Hingant, de Meél et le chancelier le suivirent.
L'abbé de Buzay, le sieur de Combour, le sénéchal, le président de Rennes restèrent autour d'Olivier du Breil, agitèrent de nouveau la question, et résolurent de se récuser pour juger le jeune prince.
Ainsi, dans les temps anciens, comme encore aujourd'hui, dans notre pays de loyauté et d'honneur, l'opprimé ne manqua jamais d'appui et de soutien.
XXXYII